En désaccord avec ses financeurs, la ferme de la Ganzau dépérit
Environnement 

En désaccord avec ses financeurs, la ferme de la Ganzau dépérit

La ferme éducative de la Ganzau, au sud de Strasbourg, a reçu moins d’argent public en 2017. Un dialogue de sourds s’installe avec la municipalité. Cette dernière, comme d’autres financeurs, aimerait des changements dans la pédagogie, tandis que la ferme estime que la formule a fait ses preuves. Déçu, son président Michel Burgmann pense être dans le collimateur en raison de ses positions politiques.

Tout au sud de Strasbourg, la petite ferme de la Ganzau reçoit petits et moins petits depuis 1999. Élèves, membres de centre sociaux culturels ou publics spécifiques (personnes handicapés) découvrent des vaches, des cochons, des moutons, une basse-cour et des plantes.

Cette activité pédagogique vient en complément du champ maraîcher. Les fruits et légumes cultivés sont vendus dans une épicerie du Neuhof, à un kilomètre de là, et sur le marché d’Illkirch-Graffenstaden.

20 000 euros en moins en 2017

Depuis 2017, la ferme est au cœur d’un conflit financier avec la municipalité et d’autres institutions. En 2017, ses subventions se sont vues amputées. Une dotation de l’Eurométropole est passée de 19 000 euros à 10 000 euros, une autre de 6 000 euros n’a pas été versée.  Par ailleurs, son marché d’activités périscolaires, soit 7 154 euros, n’a pas été renouvelé. Concernant l’année 2017-2018, la question est en suspens. Un courrier vient d’être envoyé par la municipalité, qui demande à la ferme ses tarifs. Quant à la Région Grand Est, elle n’a pas renouvelé sa subvention de 6 000 euros.

Un espace avec une ruche permet a aussi été installé (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Avec un budget de 105 000 euros, c’est un déficit de 20 à 30 000 euros qui se profile pour l’association, passée de 5 à 2 salariés cette année. Une situation contraint la ferme à réduire ses activités, d’autant que ces derniers travaillent aussi dans l’exploitation maraîchère et que l’un des deux est en formation dans le cadre de son contrat d’avenir.

« Cible politique » clame le gérant

Comment en est-on arrivé-là ? L’exploitant et président de l’association, Michel Burgmann, est convaincu qu’il est la cible de la municipalité. Et en particulier du vice-président en charge de la sensibilisation du public à l’environnement, Alain Jund (EELV), en raison de ses engagements politiques.

Par le passé, il a été suppléant de Jean-Philippe Maurer, ancien député (LR) et actuel conseiller départemental de la circonscription. Son épouse Martine fut colistière de Fabienne Keller lors des élections municipales 2014. Aux dernières législatives, Michel Burgmann a soutenu le candidat Modem/En Marche Sylvain Waserman, mouvement auquel il a désormais adhéré.

Michel Burgman pense que ces prises de position se retournent contre lui :

« Je pourrais porter plainte pour ségrégation politique ! Monsieur Jund oublie qu’il est membre d’une coalition gauche-droite. On a appris notamment qu’il craint que l’on fasse de l’ombre à la ferme Bussière. Ici, on présente l’agriculture comme elle devrait l’être, sans produit chimique. L’éducation à l’environnement devrait pourtant être un sujet pour les écologistes… »

Sous la serre, un espace sous serre permet de produire des melons et des tomates (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Des propos d’un ancien employé…

La tension est montée d’un cran au début de l’été quand il a apposé une banderole « Monsieur Jund, allez-vous laisser mourir la ferme de la Ganzau ? ». Il l’a finalement retirée.

Pour porter ces accusations, Michel Burgmann s’appuie sur des échanges dont un ancien salarié, Ugo H., aurait fait part aux actuels employés. Ces derniers ont même signé un engagement attestant de tels échanges.

…qui dément

Ugo H. avait été recruté sur les conseils de l’Eurométropole pour ses diplômes en éducation à l’environnement. Une première démarche et un signe d’ouverture pour obtenir un financement pérenne de la ferme, une convention sur plusieurs années.

Sauf que l’intéressé dément catégoriquement avoir tenu de tels propos :

« Je suis parti après cinq mois pour des raisons personnelles et des divergences sur la pédagogie. Il n’y avait rien de politique avec la ferme, je n’ai d’ailleurs jamais rencontré Alain Jund ».

Ugo H. est aujourd’hui guide de montagne dans une autre région et se rappelle « du potentiel énorme » de la ferme. Recontactée, une salariée maintient pourtant sa version :

« On n’a pas inventé ces échanges, avec un membre des services de l’époque ».

Des enfants de centres socio-culturels viennent parfois une semaine dans cette mini-exploitation pédagogique (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Michel Burgmann concède s’être « quitté en mauvais terme » avec Ugo H. et qu’il y avait en effet des différences d’approches :

« Avant les visites, il faisait des vrai/faux. Il utilisait des termes trop techniques pour des enfants. IIs viennent pour voir des animaux, pas des évaluations. »

« La ferme ne s’en prend qu’à la municipalité »

Du côté de la municipalité, Alain Jund justifie les baisses de subventions par des demandes de changements qui n’ont pas été suivies :

« Nous finançons environ 30 structures, avec un budget de l’éducation à l’environnement qui est constant depuis 2012 (sous entendu, ce qui n’est pas le cas de tous les postes budgétaires, ndlr). Nous avons pourtant alerté la ferme sur le fait que nous ne pourrions pas nous substituer aux désengagements d’autres collectivités. Nous avons demandé à la ferme de la Ganzau un projet pédagogique plus fourni que la simple visite des animaux. De plus, nous avions des interrogations sur le turn-over des employés, de courriers de la part de M. Burgmann sans que l’ancien président soit au courant. L’État a arrêté son financement via le contrat de Ville, la Région Grand Est a aussi retiré sa subvention et le Département est dans l’incertitude pour 2018, tout comme elle n’avait pas demandé de contrats aidés pour l’année, mais la ferme ne s’en prend qu’à la municipalité strasbourgeoise. »

Des reproches que Michel Burgmann conteste en partie : « le contrat de ville, cela date d’il y a plusieurs années et les contrats aidés, je ne pouvais plus les payer. »

En 2016, la ferme avait accepté de réaliser un diagnostic auprès d’Alsace Active. Il avait conclu que les visiteurs étaient « globalement satisfaits », mais que le projet pédagogique « doit être ambitieux ». Il listait ensuite un cahier des charges avec 9 objectifs, dont notamment « un état des lieux des outils », « des supports pour faire dialoguer le projet pédagogique et les comptes financiers », « réaliser un plan d’action », etc.

Bref, on est bien loin du travail de la terre et du contact des animaux. Syndrome de ce quiproquo permanent, la ferme estime avoir fait les démarches qu’on lui demande et s’arrête à la conclusion, à savoir que les visiteurs sont satisfaits.

La ferme a crée quelques espaces pédagogiques (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Pression financière pour professionnaliser la ferme

L’Eurométropole attendait de son côté qu’elle passe à la deuxième phase, l’accompagnement. Alain Jund poursuit :

« Le diagnostic était une opportunité d’ingénierie gratuite à saisir. Ce n’est pas qu’une question de taille, même des petites structures associatives comme le GEPMA (Groupe d’Etudes et de Protection des Mammiferes d’Alsace) ont su s’adapter et proposer de nouvelles prestations. Avoir une ferme ici est une chance. Nous avons versé une première partie, à savoir 10 000 euros et si l’association reprend contact Alsace Active et l’Ariena (Association Régionale pour l’Initiation à l’Environnement et à la Nature en Alsace, dont la ferme est membre), nous sommes prêts à verser la seconde partie. »

Quant à un rivalité avec le Centre initiation à la Nature et l’Environnement (CINE) Bussière à la Robertsau, les situations sont différentes. Il existe en effet 10 centres de ce type gérés en Alsace, qui font l’objet d’un label précis, et d’un contrat avec de nombreuses institutions, qui intègrent le conseil d’administration (où Alain Jund représente donc l’Eurométropole). Il n’y a pas d’animaux sur place. Mais le centre bénéficie d’une administration (l’association Strasbourg Initiation Nature Environnement) plus apte à s’adapter aux demandes et aux cahiers des charges des collectivités.

La ferme de la Ganzau accueille aussi des personnes en situation de handicap (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Quand les associations deviennent des prestataires

La ferme de la Ganzau fait face à un nouveau paradigme qui touche particulièrement les petites associations. Les collectivités attribuent de moins en moins de subventions de fonctionnement, mais elles financent des projets précis, des événements ou des actions. Les associations se trouvent dans la position de prestataires de services, parfois tiraillées entre leur propre projet associatif et les désirs des institutions.

Les difficultés de la ferme ont fait le tour d’une partie du monde politique strasbourgeois. L’ancien colistier, toujours élu au Département, Jean-Philippe Maurer (ex-LR) pense que les difficultés sont plutôt à chercher dans les relations avec les services de la Ville de Strasbourg :

« La ferme de la Ganzau et celle de Bussière sont à l’opposé de Strasbourg et apportent un équilibre territorial qu’il est important de maintenir. Certaines écoles du sud ne peuvent aller qu’à celle de la Ganzau quand on sait le temps et le coût de transport.  Peut-être que les dossiers étaient un peu moins bien remplis par manque de personnel, mais c’est aux élus de pondérer cela. Compte tenu des sommes assez minimes par rapport au budget de l’Eurométropole, il devrait être possible de trouver une solution. Au Département, nous avons lancé un appel à manifestation d’intérêt (AMI) où les deux structures qui ont candidaté ont été soutenues de manière égale, 6 000 euros chacune. Pour 2018, il est vrai qu’il y a un doute sur les capacités financières pour prendre en charge la compétence environnement, mais nous sommes satisfaits de la structure. « 

Celui qui est également conseiller municipal et eurométropolitain d’opposition a alerté le président de l’Eurométropole, Robert Herrmann (PS), sur la situation.

Jean-Philippe Maurer interpelle Robert Herrmann

Consensus autour de la ferme

Parmi les autres élus locaux informés, Édith Peirotes, vice-présidente du nouveau groupe La Coopérative, s’interroge :

« La question essentielle, c’est comment accompagne-t-on ces petites structures quand on demande des changements ? Il y a-t-il une vraie volonté ? »

A côté de l’espace pédagogique, une exploitation agricole sans produits chimiques (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Yves Bur (LREM), numéro deux de la coalition, issu de la droite, a aussi été interpellé. S’il reconnait ne pas connaître le fond du dossier, il « veut être sûr que c’est bien un problème pédagogique » :

« On est favorable à la promotion de l’environnement et si le projet doit évoluer, que l’on fasse une conciliation. »

En somme, tout le monde est favorable au maintien d’une ferme pédagogique à la Ganzau et souhaite que les choses se calment pour réétudier la question. « Qu’attendent-ils pour me contacter alors ? », s’interroge Michel Burgmann.

Parmi ses nouvelles pistes de financement, « un club nature », une activité que la Région Grand Est dit soutenir et des contacts avec l’adjointe au maire Christel Kohler pour un contrat éducatif local avec la Ville de Strasbourg, voire la réserve parlementaire du député Sylvain Waserman, mécanisme qui devrait survivre un an avant sa suppression…

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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