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À Molsheim, une classe d’enfants autistes exclue de la cantine scolaire
Société 

À Molsheim, une classe d’enfants autistes exclue de la cantine scolaire

par Maud de Carpentier.
Publié le 2 janvier 2023.
Imprimé le 08 février 2023 à 08:13
19 283 visites. 6 commentaires.

Depuis le 1er septembre, neuf enfants autistes prenaient leur repas de midi avec les autres élèves de l’école de la Monnaie à Molsheim. Mais le 8 novembre, leur accueil a pris fin et les enfants ont été renvoyés dans une petite salle annexe. La municipalité invoque un « manque de place ». Les parents, choqués, dénoncent une discrimination.

« Comme par hasard, ce sont nos enfants qu’on exclut de la cantine quand il n’y a plus de place ! », « On ne va pas se laisser faire, on ne déplace pas nos enfants comme des pions. » Gulistan et Mina sont en colère. Toutes les deux sont mamans d’enfants autistes, élèves de la classe UEA (Ulis École Autistes) à l’école de la Monnaie de Molsheim.

« C’est une école extraordinaire, qui aide vraiment nos enfants dans leurs apprentissages », avance tout de suite Mina, 44 ans : « Mais dans cette histoire, c’est la municipalité qui a mis fin à l’inclusion de nos enfants à la cantine, et on ne comprend pas pourquoi. »

À la cantine de Metz, pas de menus halal ni casher. (Photo Ville de Metz)
Photo d’illustration. (Photo Ville de Metz / document remis)

Les deux mères quadragénaires tiennent d’abord à rappeler à quel point le dispositif scolaire de leurs enfants est satisfaisant. Accueillis au sein de cette classe spécifique UEA depuis 2003, fruit d’un partenariat avec l’association Adapei – Les Papillons Blancs, l’Éducation nationale et la Ville de Molsheim, ils bénéficient d’un enseignement sur mesure. « Nos enfants sont chanceux de ce côté-là, nous le savons », mesure Mina. Elle raconte l’immense atout de cette classe, le fait de proposer, progressivement, l’inclusion de ces élèves atypiques :

« Nous nous battons pour eux, depuis qu’ils sont tout petits, pour cette inclusion. Petit à petit, nos enfants vont vers les autres et vice-versa. »

Deux ans de travail pour inclure ces enfants à la cantine scolaire

La jeune mère de 44 ans raconte comment, dans ce souci d’inclure ces enfants au reste de l’école, l’association de l’Adapei « a fait un énorme travail en amont, depuis deux ans, pour les intégrer, dans le cadre des repas scolaires, avec les autres enfants. »

Gulistan, la maman du jeune Servan, 10 ans, explique en effet qu’avant la rentrée 2022, les enfants de la classe UEA prenaient leur repas à part, dans une petite salle de l’école de la Monnaie, tandis que les autres élèves de l’école sont accueillis dans la Maison des Élèves, située juste en face de l’école. Il a donc fallu apprendre à ces enfants de l’UEA, qui parfois n’utilisent pas la parole pour communiquer, à vivre en collectivité et à prendre leur repas dans le bruit d’une salle commune.

Mina parle de sa joie, lorsqu’en juillet, la Ville de Molsheim leur a fait savoir que le dispositif était lancé : « vos enfants peuvent manger avec les autres élèves à partir de la rentrée 2022. »

« On était ravies, en juillet, quand on nous a demandé d’inscrire nos enfants à la cantine, comme tout le monde ! On l’a fait tout de suite, évidemment ! »

Elle se rappelle des retours des éducateurs et des auxiliaires de vie scolaire (AVS) faits aux parents :

« Tout allait bien, on a cru comprendre que c’était très intéressant pour les enfants, qui se sont retrouvés en immersion totale, à participer à la société en quelque sorte ! »

Mais début novembre, c’est la douche froide.

Fin du dispositif d’accueil le 7 novembre

Gulistan raconte :

« C’est l’association qui nous a appris que le dispositif prenait fin, pendant les vacances de la Toussaint. Ils avaient reçu un courrier de la mairie, leur indiquant que c’était terminé, pour un motif ”d’intérêt général” et de manque de place. »

En effet, dans ce courrier envoyé par la Ville de Molsheim à l’association Adapei, les services municipaux expliquent que la convention d’accueil des enfants de l’Ulis école autisme au sein du service périscolaire de la Ville de Molsheim est résiliée :

« Nous vous informons de la nécessité de résilier la convention pour motif d’intérêt général à partir du 8 novembre 2022. » La municipalité explique ensuite que « le nombre maximum d’enfants pouvant être accueillis à la Maison des Élèves est de 226 » et que depuis la rentrée « celui-ci est quotidiennement atteint, rendant impossible pour certaines familles l’inscription de leur enfant jusqu’à fin décembre 2022 ».

Conclusion : « l’accueil des enfants de l’Ulis autisme, en plus de l’effectif autorisé, n’est malheureusement plus envisageable dans ce contexte. »

« Nos enfants avaient bien leur place à la rentrée ! »

Les deux mères ne croient pas à cette histoire de surnuméraire : « Ce que je ne comprends pas, explique Mina Goullet, c’est pourquoi ce sont uniquement nos enfants qui sont visés ? Juste nos neuf enfants ? » La jeune maman renchérit :

« Si nous n’avions pas inscrit nos enfants en temps et en heure à la cantine, je l’aurais compris, mais là l’inscription s’est faite dans les temps. J’ai inscrit mon fils dès juillet pour les mois de septembre, octobre, novembre et décembre. Et à la rentrée, je l’ai même inscrit jusqu’en juin 2023 ! Et je sais que les neuf familles ont fait de même. Donc pourquoi on va chercher nos enfants pour les retirer du système de cantine ? Ils avaient leur place réservée, comme les autres ! »

La façon de procéder de la mairie a également choqué les familles :

« On ne nous a pas prévenu. Le courrier a été envoyé, pendant les vacances de la Toussaint, à l’association. C’est l’Adapei qui nous a contactés. Il fallait prévenir les enfants, les préparer à ce changement important. Ce sont des enfants qui ont besoin de cadres stables et d’habitudes. C’était un bouleversement important pour eux. »

Pour Mina, la Ville de Molsheim discrimine ces enfants porteurs de handicap. « Un comble pour une municipalité qui a obtenu le label ”Ville Amie des Enfants” de l’Unicef« , lance, ironique, la quadragénaire en colère.

« Nous avons voulu leur épargner un stress supplémentaire » dit la municipalité

Du côté de la Ville de Molsheim, le maire Laurent Furst (Les Républicains) n’ayant pas pu répondre à nos questions, c’est son adjointe chargée des affaires scolaires et périscolaires qui a expliqué la position municipale. Sylvie Teterycz affirme ne pas « trop comprendre » la position des parents, ni leur ressentiment.

cantine scolaire (Photo Bread for the World / FlickR / CC)
Photo d’illustration. (Photo Bread for the World / FlickR / cc)

L’élue explique qu’il s’agit au contraire d’un geste censé apporter « une qualité de service » à ces enfants :

« Malheureusement cette année, nous avons dépassé la capacité de la Maison des Élèves, qui est de 226 places. Il nous faudrait 15 places de plus. Donc aujourd’hui, nous avons des enfants qui ne peuvent pas manger tous les jours à la cantine de Molsheim. Et je parle de tous les enfants ! Ce sont des enfants dont les parents vivent des situations de stress, quand, au moment de s’inscrire sur la plateforme de la cantine chaque semaine, ou chaque début de mois, ils reçoivent un refus car le quota de place est atteint. Nous avons voulu épargner ce stress-là et cette angoisse aux parents de la classe Ulis. »

Mais les parents des neuf enfants de la classe Ulis avaient inscrit leurs enfants pour l’année scolaire jusqu’en juin 2023. Ils n’étaient donc pas concernés par ce « stress » de ne pas avoir de place… Un argument que Sylvie Teterycz semble ne pas entendre. Elle insiste et assure que la Ville « ne discrimine pas » et « pensait bien faire. »

L’élue rajoute également, un brin équivoque :

« Il me semblait que c’était un confort et un avantage de leur proposer cette petite salle, mais si c’est pris comme quelque chose de négatif, peut être que Molsheim n’est pas adapté pour ces familles, qui ne sont pas de Molsheim d’ailleurs, je tiens à le préciser ! »

« On pourrait attendre de la municipalité qu’elle accueille à égalité les élèves »

Du côté de l’association APF France Handicap, on explique que juridiquement, la municipalité de Molsheim n’est pas dans l’illégalité, malgré la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances des personnes en situation de handicap qui appelle à l’inclusion :

« Isoler un groupe d’élèves autistes, du reste des élèves valides, ça peut être perçu comme une forme de discrimination par les parents et les élèves en question, mais légalement, je ne suis pas sûr qu’on puisse imposer quoi que ce soit à la mairie. Comme la municipalité continue de proposer un accueil et un repas à ces enfants, les parents ne peuvent pas faire grand chose juridiquement. »

Mais ce membre d’APF Handicap, qui préfère rester anonyme, ajoute :

« L’important, c’est de continuer le dialogue, tout en étant ferme. Car dans l’idéal, dans le respect des institutions et de la loi, on pourrait attendre de la municipalité qu’elle accueille à égalité les élèves, qu’ils soient en situation de handicap ou valides. »

« Plus d’inclusion le midi mais les conditions n’étaient pas acceptables »

La Ville de Molsheim a donc bien reculé sur l’inclusion de ces enfants mais ce n’est pas grave selon l’adjointe Sylvie Teterycz :

« Certes, l’inclusion ne se fait plus, mais ça n’empêche pas de le faire le matin et le soir lors de l’accueil périscolaire ! Le midi, on n’a pas des conditions d’accueil acceptables : il y a beaucoup de bruit, beaucoup de mouvement… Alors qu’avec notre solution, nous donnons un environnement calme à ces enfants, et sans stress pour s’inscrire. »

Sauf que les enfants de la classe UEA ne sont pas forcément inscrits au service périscolaire du matin (avant 8h20) ou du soir (après 16h30). Et pour ce qui est du « bruit » et de l’agitation de la cantine, Gulistan et Mina l’assurent : leurs enfants étaient ravis de participer à ces repas pris en collectivité. Elles reconnaissent que « la première semaine, il y a eu quelques petites crises, mais rien d’anormal, c’était le temps de prendre leurs marques ».

Gulistan raconte même à quel point son fils Servan est déçu de ne plus manger avec ses camarades :

« Pour lui, c’était une motivation, il s’était fait des copains au périsco du midi. Maintenant, il est exclu de ce temps-là. Il est triste et me dit qu’il ne veut plus aller à l’école depuis. »

L’association Adapei a refusé de répondre à Rue89 Strasbourg mais attend beaucoup d’un rendez-vous avec Laurent Furst, prévu le 9 janvier à ce sujet.

L'AUTEUR
Maud de Carpentier
Maud de Carpentier
Diplômée à Lille en 2012, journaliste radio à Paris et Marseille, à Strasbourg depuis 2020 pour réaliser des enquêtes au long cours.

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