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Municipales : à Strasbourg, le « centriste » Bleu Marine est un frontiste, un vrai
Politique 

Municipales : à Strasbourg, le « centriste » Bleu Marine est un frontiste, un vrai

par Marie Marty.
Publié le 4 février 2014.
Imprimé le 17 mai 2022 à 16:07
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Jean-Luc Schaffhauser, candidat du Rassemblement Bleu Marine, soutenu par le Front National, aux élections municipales à Strasbourg (Photo MM / Rue89 Strasbourg)

Jean-Luc Schaffhauser, candidat du Rassemblement Bleu Marine, soutenu par le Front National, aux élections municipales à Strasbourg – marché du Neuhof, jeudi 30 janvier (Photo MM / Rue89 Strasbourg)

Objectif de Jean-Luc Schaffhauser, candidat du Rassemblement Bleu Marine, version ripolinée du Front National : 10% de baisse d’impôts à Strasbourg, par des coupes budgétaires touchant les associations « étrangères » ou musulmanes, les projets de tram et de mosquées, l’interculturalité ou encore les crèches. La dimension européenne de Strasbourg serait remise en cause par ceux qui combattent « l’Europe de Bruxelles » et la libre circulation des personnes.

Il a le look vieille France, le sourire facile et la gouaille abondante. Il se dit « centriste, conservateur et social ». « Conservateur », sans aucun doute. Centriste et social, c’est beaucoup moins sûr. Le credo de cet ancien fonctionnaire et collaborateur de Marcel Rudloff à la Région Alsace : la défense de la famille (catholique de préférence) et celle des commerçants et patrons de PME pro-GCO et anti-européens.

Le second candidat aux élections municipales de mars à Strasbourg soutenu par le Front National, Jean-Luc Schaffhauser, occasionnelle plume sur Atlantico, n’est pas avare de mots. S’il n’est « pas très mondain », il n’a pas de mal à aller vers les électeurs, qui n’hésitent pas à se lâcher en sa présence. Les Roms, les étrangers, les jeunes à scooters, ces voleurs… « Ras-le-bol ». Le programme du candidat du Rassemblement Bleu Marine, version édulcorée du FN qui a pour but de « ratisser plus large », va pourtant un peu plus loin que ça. « On a un avis sur tout », confirme sa jeune colistière Julia Abraham.


« Je ne suis pas raciste, mais… »

Sur le petit marché du Neuhof, jeudi 30 janvier, quelques clients, majoritairement des retraités, s’arrêtent pour prendre un tract FN et discuter avec deux des colistiers de Jean-Luc Schaffhauser, Julia Abraham et Jean-Pierre D’Aigremont. Irène, la soixantaine, est hors d’elle et votera « pour Marine » aux municipales. Elle ne connaît pas la tête de liste à Strasbourg mais se ralliera à la mouvance Bleue Marine pour exprimer son « ras-le-bol ». Elle fustige le gouvernement socialiste qui, selon elle, « ne fait absolument rien pour aider les Français » :

« On n’est pas méchants nous, mais on en a marre. Moi, je travaille au Restos du Cœur et depuis quelques années, on voit plus d’étrangers que de Français venir, parce qu’ils n’osent plus, ils ont peur. On se fait insulter par les Roms dans la rue et voler par eux et la police ne fait rien ou les relâche juste après. Je ne suis pas raciste, mais qu’ils arrêtent et nous respectent. Alors je vais voter Front National, oui, pour leur montrer que ça ne peut plus continuer comme ça. »

Sur les mesures attendues au niveau local de la part d’une municipalité Front National, les réponses demeurent floues. Pour Suzanne, jeune retraitée, qui vient régulièrement faire son marché dans le quartier, il faudrait appliquer une « tolérance zéro ». Et si elle aussi compte voter Front National, c’est avant tout pour être « entendue par le gouvernement ». Elle espère aussi que les jeunes délinquants seront mieux muselés par une municipalité d’extrême droite et se dit « excédée » par les nuisances quotidiennes dans le quartier :

« Dans le quartier, il y a tous ces jeunes à scooters et la drogue circule partout ! Quelque chose doit changer et pour ça, nous devons voter pour un parti qui nous écoute et prend le temps de venir vers nous. Marine, c’est très bien, elle reste proche des Français pas comme les autres politiques qui vivent à des années-lumières de notre réalité quotidienne. Il faut dire la vérité maintenant et s’en tenir à ça. La France court droit à la catastrophe, ça devient de pire en pire et maintenant nous allons dire stop haut et fort. »

Pour ces électeurs, ce ne sont pas les préoccupations locales qui orienteront leur vote en mars, mais un méli-mélo de revendications sociales et fiscales sur le plan national et un réel besoin d’empathie.

Camille Feireisen

Les (nouveaux) étrangers, dehors

Le corpus idéologique reste celui défendu par l’extrême droite depuis 40 ans. Même si le candidat, comme Marine Le Pen, réfute le qualificatif d’extrême. D’abord, l’intégration. « C’est le problème de l’équilibre. Quand les étrangers deviennent majoritaires dans un quartier et que les autochtones sont minoritaires, ce n’est plus possible d’intégrer », juge Jean-Luc Schaffhauser. Qui continue : « J’ai beaucoup voyagé dans ma vie professionnelle. Partout où j’ai été, j’ai accepté la culture et les traditions du pays d’accueil ».

Seulement voilà, les « étrangers » dont se plaignent les sympathisants du Front National sont Français pour la plupart… Alors pour éviter qu’ils ne soient toujours plus nombreux, le FN préconise au niveau national la réduction de l’immigration légale, la suppression du regroupement familial, la remise en cause des accords de Schengen sur la libre circulation des personnes (soit le retour des frontières intra-européennes), la suppression du droit du sol, l’expulsion systématique des clandestins, l’application de la priorité nationale, notamment chez Pôle emploi, etc. Compliqué (et illégal) de mettre en œuvre cette politique au niveau local.

Un double discours sur les communautés religieuses

« On aide les Africains en Afrique », martèle encore pourtant l’ancien responsable de la coopération décentralisée à la Région Alsace, Jean-Luc Schauffhauser. Du coup, afin de baisser la fiscalité de 10% à Strasbourg sur un mandat – engagement n°1 du candidat -, ce sont les subventions aux associations « communautaristes » qui seront touchées au premier chef. « Pas de soutien aux associations marocaines, algériennes, camerounaises ou autres, à part pour faire de l’alphabétisation », insiste-t-il.

Mais la totalité des subventions versées par la Ville (culture et social inclus !) équivaut à environ 13% du budget de fonctionnement de la collectivité, soit beaucoup moins que 10% du budget global. Et, surtout, traiter différemment les associations selon un critère religieux est impossible, ce serait un délit de discrimination. Or, le candidat compte maintenir l’aide publique aux associations chrétiennes ou juives. Catholique pratiquant et membre de l’Opus Dei, il confirme :

« On est dans le cadre du Concordat ! Et puis, c’est notre culture, ce n’est pas la même chose. Il faut savoir que si vous allez en Arabie Saoudite, vous n’avez pas le droit de culte ! Nous ne rentrerons pas dans cette logique d’intolérance, mais les gens [ndlr, les Français de confession musulmane] doivent respecter nos traditions. [Par ailleurs], je suis judéo-chrétien. A tout ceux [ndlr, au FN] qui critiquent les juifs, j’annonce la couleur, même si ça ne fait pas plaisir. Je suis sioniste, je suis un ami d’Israël, seul pays démocratique de cette zone. Je me sens d’ailleurs très bien en Terre sainte. Et puis Marie et Joseph étaient juifs… »

Plus de nouvelles mosquées…

Exit les associations de quartier donc. Et les mosquées ? Jean-Luc Schaffhauser reprend :

« On laisse tomber tous les projets de mosquées. Je ne subventionne pas, je remets en cause les permis de construire accordés, notamment aux projets soutenus par des États terroristes, Turquie, Qatar, Arabie Saoudite. Quand il s’agit d’appliquer le Coran, qui dit qu’il faut tuer les chrétiens, je ne peux pas l’accepter ! Nous aussi, comme eux, nous avons le droit de vivre ! »

… et plus de mariages homos

Le conservatisme du candidat, c’est aussi une position contre le mariage homosexuel. Lui maire, « ni [lui] ni aucun de [ses] colistiers ne fera de mariages homos ». Il tonne :

« On n’a pas besoin de déstructurer encore plus les repères, même si ces gens n’ont pas à être ostracisés comme nous le sommes nous aussi. Mais une femme avec une femme ou un homme avec un homme, ça n’a jamais fait une famille. Le mariage est un sacrement qui s’inscrit dans une nature humaine. C’est un point de vue naturel et chrétien. »

L’un de ses colistiers, Jean-Pierre d’Aigremont, professeur d’arts plastiques à la retraite, confirme : « On n’a rien contre eux [les homos]. Chacun mène sa vie comme il veut. Mais le mariage est une institution. On ne peut pas mettre [ces couples] sur le même plan que la cellule familiale qui est la base de la société. On ne doit pas tout mélanger… »

Non aux crèches, oui aux « parents qui s’organisent »

Dans la droite ligne, pas question de continuer à financer des crèches nouvelles , même si « la plupart du temps, les femmes (sic) ont du mal à trouver des places ». Père de trois enfants et 5 fois grand-père, Jean-Luc Schaffhauser développe :

« Il faut pousser à fond les associations de parents qui, en s’organisant, coûtent moins cher à la collectivité que des structures publiques. Il faut trouver des formules plus souples et avoir une approche plus familiale. »

Ce que semble ignorer le candidat du FN, c’est que la plupart des places de crèche à Strasbourg sont déjà gérées par des structures associatives et que des crèches parentales (entièrement aux mains des parents) existent également.

Après la petite enfance, c’est l’école, maternelle et primaire, qui entre dans champ de compétence de la municipalité. Sur les rythmes scolaires, ça patine. « La loi, c’est la loi, même s’il reste toujours le problème du coût », note le candidat RBM. « Plutôt que d’augmenter les coûts [ndlr, en embauchant des contractuels pour combler les après-midis semi-libres], je préfère trouver comment s’organiser sans passer par plus de bureaucratie. Des étudiants qui cherchent des petits jobs, des associations qui font de l’alphabétisation… » Ce sont les parents (angoissés), les enseignants (dubitatifs) et la centaine d’intervenants supplémentaires que la Ville prévoit d’embaucher dès septembre qui vont être contents.

Le « jour de retrait » de l’école, « une initiative très intéressante »

Jean-Luc Schaffhauser et Julia Abraham sur le marché du Neuhof (Photo MM / Rue89 Strasbourg)

Jean-Luc Schaffhauser et Julia Abraham sur le petit marché du Neuhof (Photo MM / Rue89 Strasbourg)

L’éducation, c’est le rayon de Julia Abraham, colistière et future professeure d’allemand de 21 ans. Pour elle, la « journée de retrait » de l’école pour s’opposer à la fantasmée théorie du genre est une « initiative très intéressante ». Jean-Pierre d’Aigremont poursuit :

« Les parents ont raison de retirer leurs enfants de l’école ! Vincent Peillon [ministre de l’Education], veut soustraire les enfants aux familles pour les préserver de tout déterminisme… Ceux qui ont essayé de faire ça, ce sont les régimes totalitaires ! »

Dans un communiqué, l’adjointe au maire en charge de l’éducation Nicole Dreyer (PS) et la conseillère municipale déléguée aux droits des femmes Mine Günbay (PS), rappelaient le 23 janvier :

« Des parents d’élèves de certaines écoles de Strasbourg ont été destinataires d’un SMS qui leur demande de ne pas mettre leurs enfants à l’école le 24 janvier afin de protester contre une théorie… qui n’existe pas ! Nous condamnons fortement ces agissements qui consistent à agiter le chiffon de la peur ! On ne peut pas, sous prétexte de les protéger, prendre en otage les enfants et leurs parents et cela d’autant plus que les instigateurs de cette démarche poursuivent en fait des visées au service d’une idéologie politique extrémiste. »

Baisser les dépenses, mais construire des logements en régie

Favorables au jour de retrait, mais aussi au jour de colère. « Je suis contre toute forme de violence », lâche Julia Abraham, « mais les politiques doivent se pencher sur ce ras-le-bol et le comprendre. Les gens sont cocus depuis 40 ans, ils n’en peuvent plus. » Raison de ce « ras-le-bol » ? Outre les attaques contre la sacro-sainte famille, la déliquescence de l’école ou l’immigration à tout crin, le Front National vilipende la fiscalité : « Trop peu de Strasbourgeois, employés dans le secteur marchand, paient pour tous les autres », martèle Jean-Luc Schaffhauser, dont l’objectif n°1 (voir plus haut) est de baisser les impôts de 10% et de « créer des emplois dans des activités durables ».

Pour ce faire, l’idée du candidat est de créer une banque d’investissements pour, par exemple, construire des logements en régie (en direct par la collectivité, via la SERS ou « une autre structure qu’on créerait »), « avec des prix de sortie à 1 700€ du mètre carré », plutôt que de confier cette tâche à des promoteurs.

100% pro-GCO, mais pas clair sur le Parlement

Autre dossier strasbourgeois brûlant, l’Europe à Strasbourg et la défense du siège du Parlement. En préambule, Jean-Luc Schaffhauser rappelle la position du FN sur l’Union :

« Le Front National est contre cette Europe, celle du fédéralisme jacobin, cette Europe de Bruxelles. Mais je ne suis pas opposé à la grande Europe, celle du bloc continental qui va jusqu’à la Russie. On a en besoin, elle est indispensable à l’équilibre du monde. [Or] l’Europe actuelle est noyautée [ndlr, par des lobbies ?], elle ne repose plus sur les peuples. Les commissaires sont liés aux Etats-Unis. La seule manière de garder l’Europe, c’est de faire celle des peuples [dont Strasbourg serait la capitale, bien sûr…]. »

Faut-il continuer à faire des efforts pour conserver le Parlement européen à Strasbourg ? Baisser les taxes aéroportuaires ? Affréter des TGV spéciaux pour les parlementaires ? Investir dans la culture et le « rayonnement de Strasbourg » ? Réponse vague de Jean-Luc Schaffhauser, qui rebondit sur l’aéroport d’Entzheim :

« Pendant longtemps, la CCI s’est trompée. Elle aurait dû miser à fond dès le départ pour développer l’aéroport. La baisse des taxes, c’est positif. Et puis, je suis 100% favorable au GCO. Aujourd’hui, on oppose le tram à la voiture dans une ville où l’air est plus pollué qu’hier [ndlr, la pollution à Strasbourg, située dans le fossé rhénan, ne résulte pas strictement que de ses activités]. Il est absolument nécessaire de désenclaver la ville, en favorisant aussi le ferroutage… »

Tram vers Kehl : « 100M€ pour faire crever nos commerçants »

L’idée d’utiliser les autoroutes allemandes pour ce faire n’effleure pas le candidat FN, pour qui un rapprochement avec l’Allemagne n’est pas au programme dans les conditions économiques actuelles. Il lance :

« Nos entreprises payent le double de taxes par rapport aux entreprises allemandes ! C’est pourquoi je suis aujourd’hui absolument opposé au tram vers Kehl, scandaleux et inutile ! On va dépenser 100 millions d’euros pour que nos commerçants crèvent encore plus ? Pour nous appauvrir encore plus, pour nous détruire ? Si je suis élu, je laisserai tomber immédiatement ce projet de pure idéologie socialiste ! »

Favorable au nouveau Parc expo, mais défavorable au quartier d’affaires international – « comme si, pour développer des activités, il fallait des locaux… » – la liste Schaffhauser promet encore, dans le désordre, la « baisse drastique du prix [unitaire] du ticket de tram », sachant que la tarification sociale à la CTS a été instaurée pendant le mandat Ries, un coup d’accélérateur sur le bilinguisme français-allemand dans les écoles ou encore « l’enseignement du dialecte alsacien ».

Aller plus loin

Sur Rue89 Strasbourg : Jean-Luc Schaffhauser, bien dans la ligne Bleu Marine

Sur Rue89 : Orange, 20 ans d’extrême-droite, « les cœurs se sont fermés » (reportage)

Sur Rue89 Strasbourg : tous nos articles sur le Front National

Sur Libération : « Jour de colère », le grand fourre-tout de l’anti-hollandisme

Sur Le Monde des Religions : la nouvelle croisade des catholiques intégristes

Sur Le Monde : la Manif pour tous dénonce désormais la « familiphobie »

Sur L’Express : ces villes que le Front National a déjà gérées

Article actualisé le 04/02/2014 à 11h44
L'AUTEUR
Marie Marty
Marie Marty
Journaliste indépendante, co-fondatrice de Rue89 Strasbourg. Membre de l'association des Journalistes - écrivains pour la nature et l'écologie.

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