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Nancy de Meritens : « Notre société ne permet plus de faire des films engagés »
Culture 

Nancy de Meritens : « Notre société ne permet plus de faire des films engagés »

par Rue89 Strasbourg.
Publié le 10 janvier 2015.
Imprimé le 25 juin 2022 à 06:48
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Une productrice au parcours atypique.

Nancy de Meritens, une productrice au parcours atypique. (doc remis)

À l’occasion de la sortie de My two daddies cette semaine, film sur l’adoption d’un enfant handicapé par un couple d’homosexuels, rencontre avec Nancy de Meritens, dont la société alsacienne Septième Factory a distribué le film en France. Un entretien où elle nous fait part des difficultés de réaliser, produire et distribuer, aujourd’hui, des films engagés.

Trouver un distributeur pour un film où deux papas élèvent un enfant handicapé était impossible. Alors Nancy de Meritens l’a fait. Installée depuis 2004 à Breitenbach, près de Villé, cette scénariste et productrice dirige sa société Septième Factory, depuis sa création en 1991. Avec plusieurs antennes à Strasbourg et Montpellier, son activité principale concernait la production de courts-métrages et de documentaires pour la télévision, jusqu’en 2014, où elle a décidé de distribuer le film My two daddies de Travis Fine, sorti en 2012 aux États-Unis, dans les cinémas français. Le film est sorti mercredi 7 janvier dans les salles.

Rue89 Strasbourg : Comment en êtes vous arrivés à distribuer « My two daddies » en France ?

Nancy de Meritens : J’ai découvert ce premier film réalisé par Travis Fine lors d’un nombreux festivals où il a été projeté depuis sa sortie aux Etats-Uni. Et je l’ai beaucoup aimé. Même si, d’un premier abord, le sujet ne m’intéressait pas particulièrement, je l’ai trouvé touchant et juste. Et pas… pushy, comme on dit en anglais, pas manipulateur. Il s’efforce juste de décrire une situation particulière du quotidien. Sans prendre un angle général… Et la vie c’est ça. Si vous voulez qu’un film parle de la vie, il doit parler de singularité, pas de généralité.

Je l’ai tout de suite proposé aux distributeurs que je connais habituellement, et qui m’emploient en tant que consultante, mais personne n’en voulait. J’ai même été surprise par une réaction générale assez épidermique, parfois même homophobe. En général, lorsqu’on on choisit un film à distribuer, on y cherche avant toute chose un intérêt cinématographique, avant de parler du fond. Là, on ne me parlait que de l’histoire. Alors j’ai choisi non seulement de le distribuer moi-même mais aussi d’en défendre son sujet.

Concrètement, quel est le rôle d’un distributeur ?

Mon rôle, en tant que distributrice, c’est le même que celui d’un commercial. Je vends le film comme je pourrais vendre n’importe quel autre produit. Faire de la prospection, retravailler l’affiche, faire de la publicité… mon but, c’est qu’il soit diffusé dans un maximum de salles.

« 15 grandes villes en province, peu visible à Paris »

La distribution s’est bien passée ? Vous avez rencontré d’autres difficultés, ou des réactions similaires ?

Non, contrairement aux distributeurs, la majeure partie des exploitants qui ont vu le film l’ont apprécié, comme je m’y attendais. On a eu un très bon accueil dans les salles de province, il est programmé dans 15 grandes villes en France (mais pas à Strasbourg, ndlr). Niveau parisien, on est un peu déçu, il ne va être diffusé que dans quelques petits cinémas. Mais lorsque vous arrivez avec une nouvelle société de distribution dans le monde très fermé du cinéma parisien, il ne faut pas s’attendre à ce qu’on vous ouvre grandes les portes. Donc, dans l’ensemble, on est vraiment content de cette première distribution.

Comment ça se passe pour vous maintenant, concrètement ? Vous percevez un pourcentage sur les entrées ?

Oui, c’est ce qui permet de rembourser l’argent engagé dans le projet. Pour tout vous dire, le distributeur touche 2 euros par place achetée. Avec ce premier film, on ne pense pas rentrer dans nos frais, mais c’est normal, on vient de juste de commencer cette activité.

Quelle somme d’argent ça représente, distribuer un film comme celui-ci ?

60 000 euros environ. C’est un tout petit budget. A côté de la Famille Bélier, par exemple, dont le montant s’exprime en centaine de milliers d’euros, c’est vraiment rien.

My Two Daddies parle d'une adoption particulière et d'un couple particulier (Photo Séptième Factory)

My Two Daddies parle d’une adoption particulière et d’un couple particulier (Photo Séptième Factory)

Comment en arrive-t-on à distribuer un film au sujet aussi délicat que « My Two Daddies » depuis Breitenbach ?

J’ai un parcours un peu atypique. J’ai commencé par des études de marketing à Montpellier, puis j’ai décidé assez vite de me tourner quelque chose de plus artistique, en travaillant comme pigiste pour un magasine de cinéma, Starfix, qui n’existe plus aujourd’hui. Mais j’ai vite déserté le monde du journalisme, c’était vraiment mal payé (rires). Ensuite, j’ai commencé à me faire la main dans des sociétés de post-production, qui touchaient aux cassettes VHS. Avant de mettre véritablement le pied à l’étrier et de lancer ma propre boîte de prod.

« Ailleurs, on est habitué à avoir des sociétés de production décentralisées »

J’ai créée Septième Factory en 1991, d’abord à Paris, pour me constituer un réseau, avant de déménager en Alsace. La centralisation est très française, d’autres pays, comme l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, et évidement les USA sont habitués à avoir des activités décentralisées y compris dans le domaine de l’audiovisuel. Le lieu de localisation d’une entreprise n’a aucune importance, il faut savoir simplement se déplacer pour des rendez-vous lorsque c’est nécessaire. Bien sûr, un carnet d’adresse et des relations ne se constituent pas en restant au fin fond de la campagne, et ce, quelque soit l’activité.

Sur le tournage d'Onde Science et manigances, un documentaire coup de poing sur la nocivité des ondes téléphoniques (Photo Emmanuel Thomassine)

Sur le tournage d’Onde Science et manigances, un documentaire coup de poing sur la nocivité des ondes téléphoniques (Photo Emmanuel Thomassine)

Qu’est ce que vous tirez comme conclusions de cette première expérience ?

J’ai le sentiment qu’on ne peut plus faire de films engagés, ou du moins, que c’est devenu extrêmement difficile. Malheureusement, on est plus à l’époque de Costa-Gavras, où l’on avait encore cette possibilité. Récemment, le dernier réalisateur qui s’est essayé à faire un film vraiment engagé, c’était Matthieu Kassovitz (L’Ordre et la Morale, sorti en novembre 2011, ndlr) et il a eu beaucoup de mal à le réaliser. Nous ne sommes plus dans une société où on a l’envie et où se donne les moyens pour faire des films polémiques. Et je le regrette.On fait des films distractifs, et ça c’est loin d’être ma vision des choses. Ils cherchent à nous distraire de quoi ? De la vie ? De la réalité et de la difficulté du quotidien ? Alors oui, il y en a qui font ça très bien, qui distribuent ça très bien, mais ce n’est vraiment pas ma vision du cinéma.

C’est à la lumière d’un événement aussi grave que l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, que le cinéma me semble être un média si important, non pas tant pour se distraire d’une réalité douloureuse, que pour découvrir ce qu’il y a de plus noble dans l’humain, sa capacité à mettre de la pensée et du sens dans une création artistique. Heureusement, il y a toute une génération de jeunes réalisateurs qui créent et font des films qui vont dans cette direction. Et ça, c’est plutôt bon signe.

Quels sont les futurs projets de Septième Factory ?

Pour le moment, on continue sur notre lancée de distributeur. En février sortira en salles Kaddish pour un ami, de Léo Kashin, un film relatant l’amitié improbable, dans les quartiers populaires de Berlin, entre un jeune palestinien et un vieux russe juif, vétéran de la seconde guerre mondiale. Et ensuite, en avril, ce sera l’Épreuve, d’Éric Poppe, avec Juliette Binoche et l’acteur qui a interprété Jaime Lannister dans la série Game of Thrones, Nikolaj Coster-Waldau. Ce film décrit le quotidien tumultueux et passionnant d’une reporter de guerre.

L'AUTEUR
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