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Après la réforme, les oubliés de l’éducation prioritaire se rebiffent
Société 

Après la réforme, les oubliés de l’éducation prioritaire se rebiffent

par Thomas Monnerais.
Publié le 11 février 2015.
Imprimé le 01 décembre 2021 à 00:59
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Les élèves des écoles Reuss  au Neuhof ne bénéficieront plus du maximum de moyens financiers et humains dédiés à l'éducation prioritaire. (D. R.)

Les élèves des écoles Reuss au Neuhof ne bénéficieront plus du maximum de moyens financiers et humains dédiés à l’éducation prioritaire. (doc remis)

Alors qu’elle vient de publier la liste définitive des établissements scolaires jugés prioritaires, l’Académie de Strasbourg doit maintenant affronter la colère de ceux qui s’estiment lésés et oubliés. Exemples à Strasbourg.


Ce mercredi 11 février, les instituteurs et parents des écoles Reuss 1 et 2 et les enseignants du collège Stockfeld au Neuhof organisent une « opération escargot » dans les rues de la ville. Jeudi 12, ce sera au tour des enseignants du lycée René Cassin de faire grève et de défiler jusqu’au rectorat. Revendication commune de ces établissements aux caractéristiques sociales pourtant opposées : plus de moyens pour enseigner.

Au Neuhof, parents et enseignants s’étonnent de ne plus être considérés comme prioritaires. En tout cas, de l’être un peu moins qu’avant. En effet, selon la « refondation de l’éducation prioritaire », entreprise par l’ancien ministre Vincent Peillon et finalisée par Najat Vallaud-Belkacem, le réseau du collège Stockfeld (les écoles maternelles et élémentaires Reuss plus le collège) ne bénéficiera pas du nouveau label « Rep+ », synonyme de soutien humain et financier maximum possible (lire encadré).


Mais pourquoi se battent-ils ?

La dernière réforme en date institue, à partir de la rentrée 2015, deux types d’établissements prioritaires : les REP et les REP+. Les deux formes ont de nombreux points communs : 24 élèves par classe maximum dans les collèges, des postes d’assistants d’éducation et d’auxiliaires, des facilités financières pour organiser les sorties culturelles et sportives. Mais en REP+, les enseignants, outre une prime un petit peu plus élevée, sont aussi déchargés d’une heure et demi de cours en classe par semaine qu’ils doivent utiliser pour se former, assurer un suivi personnalisé des élèves et des familles, et imaginer des innovations pédagogiques.

L’objectif affiché est de « ramener à moins de 10 % les écarts de réussite scolaire entre entre les élèves de l’éducation prioritaire et les autres ». Aujourd’hui, dans l’académie de Strasbourg, cet écart est de plus de 20 %, selon le rectorat.

Zone prioritaire pour la police, pas tant pour l’éducation

Une aberration pour Dominique Haquette, professeur de mathématiques. D’autant plus que selon lui, l’Académie avance de faux chiffres pour justifier de sa décision :

« Selon les données du rectorat, le taux de chômage au Neuhof serait de 9 %, soit moins que la moyenne nationale, et le salaire médian de près de 18 000 euros par an ! Qui peut croire ça ? Ce quartier, décrit comme l’un des plus défavorisé de France par le ministère de l’Intérieur, est donc considéré comme plutôt aisé par le ministère de l’Éducation nationale. C’est absurde. »

Des chiffres en effet pour le moins surprenants qu’explique Michel Fonné, chargé de mission éducation prioritaire à l’Académie :

« Nous ne minimisons pas les difficultés sociales que peuvent rencontrer les parents des écoles concernées. Mais ce n’est pas à partir de leur seule situation que nous avons effectué nos calculs. Nous sommes précisément partis des origines sociales des élèves actuellement inscrits au collège Stockfeld. Or celui-ci accueille également des élèves issus d’écoles moins défavorisées que celles de Reuss. »

Un effet de moyenne qui ne convainc pas les équipes pédagogiques du réseau Stockfeld qui elles aussi ont fait leurs propres calculs à partir des adresses des collégiens, et qui accusent le rectorat d’oublier que les enfants placés dans les foyers situés dans le quartier mais légalement domiciliés ailleurs – donc non comptabilisés – sont nombreux au Stockfeld.

Signe de leur détermination, les enseignants, syndiqués ou non, ont multiplié les journées écoles mortes, tapissé d’affichettes les murs et les portes de leurs écoles, lancé une pétition en ligne, ouvert deux pages Facebook abondamment alimentées, expérimenté les rencontres plus ou moins chaleureuses avec le Recteur et sont même allés jusqu’au ministère de l’Éducation nationale, à Paris, où ils ont été reçus par un membre du cabinet de la ministre. Une forte mobilisation qui a permis de rallier les parents à leur cause. Surtout à l’école primaire car au collège, les occasions de les approcher sont nettement plus rares, reconnaissent les professeurs du Stockfeld.

Malgré la promesse du rectorat de maintenir les moyens dédiés à l’enseignement et à l’encadrement dans ces établissements du Neuhof pendant les quatre prochaines années, les équipes pédagogiques se sentent globalement méprisés par leur hiérarchie qu’elles décrivent au mieux comme peu à l’écoute et peu reconnaissante, au pire comme mensongère voire machiavélique !

Les favorisés aussi sont défavorisés

Du côté des plus beaux quartiers, les enseignants du Lycée René-Cassin partagent aussi cette désagréable impression de ne pas avoir les moyens d’assurer leur mission. Pourtant, sur le papier, cet établissement secondaire et d’enseignement supérieur, situé près de l’Observatoire à Strasbourg, n’a pas à se plaindre, avec ses classes prépa et ses BTS. Mais dans les beaux bâtiments bien entretenus de la Neustadt, la situation n’est pas si reluisante, comme l’exprime avec un poil d’amertume et beaucoup de désespoir Philippe Mack, professeur au lycée technologique :

« Même si nous sommes situés dans les beaux quartiers, la majorité de nos 400 lycéens sont originaires d’Hautepierre et des quartiers populaires. Ils sont souvent en échec scolaire et sont inscrits dans nos filières par défaut. Ils ont besoin d’un accompagnement renforcé. À plus de 35 par classe comme c’est annoncé pour la rentrée prochaine, nous n’aurons pas les moyens nécessaires pour les aider et faire notre travail dans de bonnes conditions, de faire face aux incivilités qui se multiplient, de lutter contre l’absentéisme. Nous demandons donc une indispensable réduction des effectifs dans les classes. »

Un combat quasi perdu d’avance puisque l’Académie n’a pas prévu de mieux doter cet établissement qui accueille 1 600 élèves, pas du tout considéré comme défavorisé et qui se définit lui même comme « quantité négligeable ». Pourtant, derrière les jolies façades aussi, il y a eu des « incidents » pendant la désormais fameuse minute de silence pour Charlie Hebdo.

Y aller

Opération escargot pour que les écoles du Stockfeld restent « prioritaires », mercredi 11 février à partir de 14h, départ devant l’école Reuss, 58 allée Reuss à Strasbourg.

Marche pour des moyens supplémentaires pour le lycée Cassin, jeudi 12 février à 9h, départ devant le lycée, 4 rue Schoch à Strasbourg, direction vers le Rectorat rue de la Toussaint. 

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L'AUTEUR
Thomas Monnerais
Thomas Monnerais
Journaliste à Strasbourg.

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