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Dans les cités, Strasbourg a abandonné le tri à domicile
Environnement 

Dans les cités, Strasbourg a abandonné le tri à domicile

par Maud de Carpentier.
Publié le 29 mars 2021.
Imprimé le 19 avril 2021 à 14:15
25 763 visites. 14 commentaires.

Depuis 2015, les cités du Neuhof ne disposent plus de poubelles de tri sélectif. À la place : 17 « bacs d’apports volontaires », pour un quartier de 20 000 habitants. Une spécificité de plusieurs quartiers populaires de la ville, assumée par l’Eurométropole.

« Je n’arrive pas à mettre dans une même poubelle des plastiques et le reste ! C’est épidermique ! » Malika, 31 ans et trois enfants, nous reçoit dans son appartement de la cité du Neuhof, dans un ensemble d’Ophéa. Ce bailleur social (ex-CUS habitat) gère un parc de 20 000 logements dans l’Eurométropole, dont 4 000 au Neuhof.

Sur son balcon, la jeune femme montre fièrement ses différentes poubelles : une pour les plastiques et cartons, une pour le verre, et une dernière, où elle met le reste. Trois poubelles différentes qui finissent… au même endroit. Dans le container gris métallique, situé en bas de son immeuble. Ici pas de tri, juste des grands bacs où tout est mélangé. Et c’est la même chose dans tous les logements collectifs du quartier.

Malika habite au Neuhof depuis 2010. Elle fait le tri chez elle, mais dépose tout dans l’unique container en bas de son immeuble, faute de bacs jaunes et bleus mis à sa disposition (photo MdC / Rue89 Strasbourg / cc).

Des habitants qui trient… pour rien

Malika n’est pas la seule habitante du Neuhof à trier ses déchets. Plusieurs familles affirment le faire également, comme un réflexe écolo, dans le vide. Madina a 22 ans et rêve de devenir architecte. Croisée au pied de l’immeuble de la rue du Vercors, l’étudiante en BTS bâtiment habite dans la cité depuis 2013. Le sujet des déchets dans le quartier la révolte. « Moi je fais attention ! Et à la maison, on est 6 enfants, on fait tous le tri ! » Mais pourquoi, puisque ça ne sert à rien ?

« C’est une question d’éducation pour mes frères et sœurs, s’ils n’apprennent pas petits, ils ne sauront pas faire plus tard. J’aimerais que le bailleur mette des containers différents. Même si les gens ici ne trient pas et mettent n’importe quoi dans les poubelles, il faut leur expliquer ! »

Madina, 22 ans, habite au Neuhof depuis 2013, dans un immeuble géré par Ophéa.

Certains sont même motivés au point d’emmener leurs sacs de tri jusqu’à la déchetterie de la Meinau, à 10 minutes de voiture. « Mais quand je suis pressée, je n’ai pas le temps d’aller jusque là-bas », s’excuse presque Malika qui travaille dans le social et l’accompagnement des habitants du quartier.

Pour son voisin Ikleif, la cinquantaine, c’est une inégalité « entre les riches d’un côté, et les pauvres » qui habitent de part et d’autre d’une même rue. « Ceux qui habitent là-bas ont la possibilité de trier. Ils ont des bacs différents, jaunes et bleus, individuels. Nous, non. Pourquoi ? »

Sur la gauche, des immeubles collectifs gérés par Ophéa, où les habitants ne peuvent pas trier leurs déchets. Sur la droite, ceux du parc privé, avec des containers bleus et jaunes (photo MdC / Rue89 Strasbourg).

« En gros pour Ophéa, les gens sont trop bêtes pour trier! »

La question ici, tout le monde se la pose. Béatrice (son prénom a été modifié à sa demande) habite la partie plus riche et résidentielle du Neuhof. Les grandes maisons individuelles ont chacune leur jardin privé. Et leurs poubelles de tri.

À l’automne 2020, elle réalise à quel point les cités voisines sont jonchées de déchets, sans containers de tri à disposition des habitants. Elle appelle alors Ophéa :

« On m’a répondu que des tentatives avaient été réalisées dans le passé, mais comme personne ne faisait attention, et que ça coûtait trop cher à la collectivité de refaire le tri, eh bien on avait arrêté. En gros, on m’a dit : les habitants sont trop bêtes pour trier ! »

Béatrice, 60 ans, habitante du Neuhof.

Béatrice en est restée muette au téléphone. « Je n’en revenais pas ! », lâche cette femme de 60 ans, très impliquée dans la vie du quartier et membre de plusieurs associations.

Ophéa gère 20 000 logements sociaux dans l’Eurométropole, dont environ 4 000 au Neuhof, comme ici les immeubles dits « de la rue du Vercors » (photo MdC / Rue89 Strasbourg).

Des bacs jaunes et bleus dans la cité, vestiges du passé

Juste à côté de l’immeuble rue du Vercors, il y a un petit local d’Ophéa, où les agents du bailleur social recueillent les doléances. Deux vigiles montent la garde, au cas où un locataire serait un peu trop énervé. Une vitre en plexiglas complète le dispositif de sécurité. Surprise : là aussi, on confirme l’épisode-test du tri dans la cité, puis son abandon.

« Il y a eu des containers de tri il y a quelques années, mais ça n’a pas duré longtemps. Les gens jetaient n’importe comment donc ça ne servait à rien. On a arrêté, c’était très compliqué derrière pour nous. »

Une employée d’Ophéa, agence du Neuhof.
Dans la cité rue du Vercors, au Neuhof, l’agence Ophéa (ex-CUS Habitat) est au pied des immeubles (photo MdC / Rue89 Strasbourg).

Sur les parkings de ces immeubles d’habitat collectif, les anciens containers de tri sont en effet toujours là. Vestiges d’un passé lointain (personne ne semble se rappeler des dates précises dans la cité). Il y a les couvercles bleus d’un côté, jaunes de l’autre. À tel point qu’un passant pourrait croire que le tri existe toujours. Mais il suffit d’ouvrir les poubelles pour comprendre : tout est mélangé. Des cartons de couches, avec des déchets ménagers classiques, et des canettes de soda. Quelques végétaux aussi. Et aucune notice explicative, comme il en existe habituellement sur les containers de tri.

« Je comprends qu’Ophéa ait abandonné »

À l’évocation du sujet avec les habitants, un étrange sentiment d’auto-exclusion règne dans le quartier. « Le tri des déchets ? C’est nous les déchets madame… » lance une jeune femme croisée sur le chemin de l’école.

La « demi-lune » située dans le secteur du Marschallhof au Neuhof a été construite en 1966. Le bâtiment était géré par CUS Habitat puis en 2012 il a été racheté par Somco, bailleur social mulhousien (photo Mdc / Rue89 Strasbourg).

Patricia a 58 ans, dont 37 passés dans un petit appartement du 1er étage de la « demi-lune », ce bâtiment emblématique du quartier. Géré pendant des années par CUS-Habitat (devenue Ophéa), il est sous la tutelle de la Somco depuis 2012, bailleur social historique mulhousien. Patricia se rappelle bien du moment où les bacs bleus et jaunes ont été installés au pied de son immeuble. « Mais il n’y a pas de respect ici, les gens jettent n’importe quoi, n’importe où. Ça ne sert à rien. »

« Parfois il y a même des armoires, ou des bouteilles de gaz ! » s’emporte Maxime, 22 ans, qui vit ici avec son frère. Dans sa petite doudoune marron, le jeune homme raconte :

« Les gens jettent leur sac poubelle, directement par la fenêtre ! J’habite au 2e étage, et je vois les sacs tomber d’en haut ! Moi j’ai arrêté de trier, à quoi ça sert ? Vous avez vu comme c’est sale ? Je comprends qu’Ophéa ait abandonné le tri dans ce quartier. »

« Les gens pensent que ça ne coûte rien, mais c’est faux ! »

Au loin sur le parking, une équipe de trois hommes embauchés par la régie de quartier ScoProBat ramassent les détritus de ceux qui ne prennent pas la peine de mettre leur déchets dans les bacs. Équipés de gilets jaunes et de casques bleus, ils sont 80 à sillonner tout le quartier du lundi au samedi, 7 heures par jour. Parmi eux, Thierry, la cinquantaine et les yeux bleus perçants :

« À nous trois, on remplit 3 à 4 camions par jour, avec une quarantaine de sacs poubelles dans chaque camion ! Mais on n’a pas le temps de trier… Vous avez vu tout ce qu’on doit ramasser ! L’arrivée des écolos au pouvoir, ici ça n’a rien changé. »

Thierry, employé de ScoProBat, entreprise de réinsertion chargée du nettoyage du quartier pour le compte d’Ophéa et de l’Eurométropole.
« Les habitants jettent par la fenêtre leurs déchets », raconte Maxime, 22 ans : « Je comprends qu’Ophéa ait abandonné le tri. » (photo MdC / Rue89 Strasbourg).

Une habitante s’exaspère : « Nous payons dans nos charges locatives, et donc à Ophéa, les services de ScoProBat ! Les gens pensent que ça ne coûte rien de mal trier, mais c’est faux ! Il suffirait d’expliquer le tri aux habitants, plutôt que des payer des gens pour ramasser nos déchets ! »

Quand ScoProBat propose de faire le tri, « les services de l’Eurométropole ont dit non »

Depuis 40 ans, ScoProBat fait travailler 80 personnes en parcours d’insertion, et remplit des missions de nettoyage de locaux et cages d’escaliers pour les bailleurs sociaux du Neuhof, mais aussi de propreté urbaine (balayage feuilles mortes et ramassage de tous les déchets qui jonchent le sol) pour l’Eurométropole.

Les salariés ramassent dans le quartier l’équivalent de 600 tonnes de déchets par an, soit une benne par jour. Ces déchets, non triés, sont ensuite acheminés vers l’incinérateur. Pourtant, en 2018, Mathieu Henni, le P-DG de ScoProBat avait proposé de mettre en place un système de tri par ses salariés.

L’entreprise proposait d’installer une benne d’Écomobilier, pour récupérer le mobilier soit « 40% des 600 tonnes » précise Mathieu Henni. « Et ça ne coûtait rien ! » ajoute le P-DG : « Écomobilier est financé par l’écotaxe, donc ce n’était pas un surcoût, et ça permettait de créer deux emplois supplémentaires ». ScoProBat teste le tri des papiers et des cartons aussi, avec ses équipes, pendant quelques mois. Mais au moment du bilan, l’Eurométropole ne suit pas :

« On a fait 12 réunions en 2018 et 2019, il y avait tous les acteurs autour de la table : les services de collecte des déchets de l’Eurométropole, le bailleur social, et nous on se faisait le relais des autres structures du quartier… Il fallait financer les deux emplois supplémentaires, et le matériel nécessaire, ça coûtait environ 50 – 60 000 euros. C’était l’équivalent de l’économie réalisée par le traitement des déchets ! C’était une économie pour la collectivité. Mais les services de l’Eurométropole m’ont dit non. »

Ophéa rejette la responsabilité sur l’Eurométropole

Alors Ophéa a-t-il réellement « abandonné » les habitants et le tri au Neuhof, comme le pensent de nombreux habitants ? Le « principal bailleur social de la Ville de Strasbourg » a pointé du doigt l’Eurométropole par la voix de sa chargée de communication : « La question du tri des déchets n’est pas de notre ressort. C’est la Ville qui a la responsabilité de l’hygiène et de la salubrité. Nous, on est dépositaires du système. »

Sur la question des bacs de tri inexistants dans les immeubles collectifs du Neuhof, Ophéa concède tout de même : « En effet, sur notre patrimoine du Neuhof, il n’y en a plus. »

Et pourquoi avoir arrêté le tri dans ce quartier ? Réponse d’Ophéa : « Ce n’est pas nous qui avons décidé. Oui, il y avait des bacs de tri, et puis ils ont été retirés. La Ville de Strasbourg à l’époque nous avait juste dit que ce n’était pas opérant. »

L’autre bailleur mis en cause par les habitants du quartier est le mulhousien Somco, qui n’a pas répondu à nos sollicitations.

L’Eurométropole précise : « On n’a pas arrêté le tri, on a changé le dispositif »

Pour l’Eurométropole pourtant, il n’a jamais été question « d’arrêter le tri » dans ces quartiers. « Nous avons l’obligation de proposer un système de collecte, évidemment que nous n’abandonnons pas cette population ! » Sandrine Gauthier est responsable du service Collecte et Valorisation des déchets à l’Eurométropole. En poste depuis 2002 dans ce service, elle revient sur l’historique du Neuhof :

« En 2005, le bac jaune fait son apparition dans toutes les communes de plus de 10 000 habitants. On se rend compte rapidement à cette époque-là, que sur certains secteurs, notamment dans l’habitat dense et populaire, la qualité du tri n’est pas bonne. On se dit allez, on va ré-expliquer les consignes, re-sensibiliser. On l’a fait une fois, deux fois, vingt fois… Malgré ça, la qualité du tri reste mauvaise. »

Qu’est-ce qu’un mauvais tri ? « 80% de ce qu’il y avait dans les bacs ne correspondait pas, ni dans le bleu, ni dans le jaune », explique Sandrine Gauthier. L’argument devient alors financier :

« Quand les déchets arrivent au centre de tri, la collectivité paye les tonnes “entrantes”, que ce soit bien ou mal trié. Et une fois que l’on se rend compte qu’il faut écarter tel ou tel container car il est trop mal trié, c’est remis en tas, repris et envoyé à l’incinération. Donc on payait deux fois pour des déchets mal triés ! Et plus c’est mal trié, plus on payait cher. »

Coût de la tonne de déchet à trier : plus de 100€. Coût de la tonne incinérée : 70€. L’Eurométropole a mis fin au dispositif de containers en bas des immeubles du Neuhof en 2015. « On a essayé pendant 10 ans, et puis au bout d’un moment on s’est dit qu’on n’y arrivait pas. » L’Eurométropole opte alors pour une solution de remplacement : le container d’apport volontaire.

« On a mis à disposition des habitants ces bacs d’apports volontaires, jaunes, bleus et verts, dans tout le quartier. On en a 17 à ce jour dans tout le Neuhof (pour 20 000 habitants, ndlr). Les résultats sont meilleurs : on est passé de 80% d’erreurs de tri à 15%. Parce que celui qui fait l’effort d’aller jusqu’à son container, c’est celui qui trie bien. »

Un container d’apport volontaire de l’Eurométropole, situé à 500 mètres du CSC du Neuhof, et à 500 mètres également de la demi-lune. Ici, très peu d’habitants les utilisent (photo MdC / Rue89 Strasbourg / cc).

Problème : les habitants ne connaissent pas, ou très peu ces bacs d’apports volontaires. Tout au long de notre reportage sur place, une seule habitante les a mentionnés. C’est Malika : « Il y a un bac jaune à 200 ou 300 mètres de chez moi, mais honnêtement j’y vais rarement. Ce n’est pas très pratique. »

La responsable collecte des déchets pour l’Eurométropole explique que ce tri minimal s’est répandu dans de nombreux quartiers de Strasbourg, principalement périphériques :

« Dès qu’on a plus de 75% d’erreur de tri, on contacte les bailleurs, on supprime le tri au pied des immeubles, et on met en place les bacs d’apports volontaires. »

« Le tri des déchets n’est pas forcément une priorité pour les habitants »

Au Centre socio-culturel du Neuhof non plus, il n’y a pas de containers de tri. Excepté un vieux bac jaune, vide, qui trône à l’entrée du CSC. « C’est une relique ! » s’exclame Khoutir Kechab en riant. Le Strasbourgeois est directeur des deux CSC du quartier depuis 1996 :

« Ici on trie nous-même, dans des grands sacs, et on les emmène à la déchetterie, mais c’est vrai qu’un particulier n’a pas forcément cette motivation ».

Khoutir Kechab prône l’indulgence au sujet du tri dans la cité. Envers les habitants notamment. « Avec 40% de chômage chez les moins de 25 ans dans le quartier, on peut comprendre que le tri ne soit pas une priorité », détaille le directeur dans son grand bureau situé au cœur de la cité.

Quelques bacs à composts et des projets pour inciter à jeter les poubelles au bon endroit

Alors Khoutir Kechab préfère parler des avancées positives et des projets du quartier :

« Il y a quatre bacs à compost, mis en place par plusieurs associations. Pour l’instant, peu d’habitants sont intéressés mais ça va venir. Il y a aussi des jardins partagés. »

Autre point soulevé par le directeur du CSC, les actuelles poubelles « qui ne sont pas très pratiques », glisse-t-il simplement :

« L’ouverture des containers est très haute, sur le dessus, et assez étroite. Or, ce sont souvent les enfants qui descendent les poubelles, donc ils n’arrivent pas à mettre les sacs dans les containers, et forcément, ils les déposent par terre, à côté. Il faut changer ces poubelles ! »

Près de 11 000 habitants vivent dans la partie nord du Neuhof selon Khoutir Kechab, « la majorité dans la cité » (photo MdC / Rue89 Strasbourg).

Pour Khoutir Kechab il s’agit avant tout d’éducation et d’incitation au tri :

« Il y a un discours global aujourd’hui, qui s’impose à la société et donc aussi à notre territoire. C’est un discours écolo et une prise de conscience. Nous aussi, on est prêts à participer. Il faut revoir comment inclure les habitants. »

Par exemple ? Le directeur du CSC imagine un système qui ferait un bruit « rigolo, qui simule la chute d’un objet qui tombe », lorsqu’on met la poubelle dans le container.

En attendant de voir ces nouveaux containers, ou juste de bons vieux classiques bacs bleus et jaunes au pied de son immeuble, Madina continue de trier ses déchets. « J’espère qu’au bout de la chaîne quelqu’un ouvre nos sacs, et quand il ouvre les miens, il est content de voir mes efforts. Peut-être que ça lui fait gagner du temps ? » Sauf qu’au bout de la chaîne des déchets de Madina, personne n’ouvre ses sacs. Ils sont juste incinérés. Plastiques, cartons, et papiers, sans distinction.

Article actualisé le 29/03/2021 à 11h34
L'AUTEUR
Maud de Carpentier
Maud de Carpentier

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