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Paysage présage : vestiges d’une autre Ukraine à La Chambre
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Étudiants et étudiantes du Master Critique-Essais de l'Université de Strasbourg, à la rencontre de la scène culturelle régionale, nous mêlons regard critique et sensibilité curatoriale sur l'actualité artistique.
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Paysage présage : vestiges d’une autre Ukraine à La Chambre

par Valentin Laurent.
Publié le 10 décembre 2022.
Imprimé le 28 janvier 2023 à 11:45
555 visites. 2 commentaires.

Fruit d’un partenariat entre La Chambre, le Réseau Diagonal et Kateryna Radchenko, Paysage présage rassemble, jusqu’au 29 janvier, le travail de quinze photographes et collectifs d’artistes ukrainiens. Visite d’une capsule temporelle poignante. 

Depuis le déclenchement de l’offensive russe le 24 février 2022, le paysage médiatique occidental est assailli par les images de la guerre en Ukraine. Difficile d’échapper aux clichés de destruction, de corps meurtris et de populations épuisées, tant ils circulent sur les réseaux sociaux et les médias traditionnels. Et bien qu’il soit nécessaire de rendre compte des horreurs commises, ce constat de saturation a fait émerger une envie, un besoin même, de montrer l’Ukraine sous des jours différents. 

La tenue d’événements culturels étant compromise sur le sol ukrainien, Kateryna Radchenko, fondatrice et directrice du festival Odesa Photo Days (consacré depuis 2014 à la promotion du travail de photographes ukrainiens) a concrétisé cette envie au-delà des frontières, sur les murs de La Chambre, place d’Austerlitz à Strasbourg. De l’urgence de la situation est née Paysage présage, une sélection de photographies bouleversantes, toutes réalisées avant l’éclatement du conflit, qui évoquent la singularité des paysages ukrainiens, de l’identité et du quotidien de ses populations.

L’exposition se déroule en trois actes qui, à leur manière, tissent les liens étroits entre le lourd héritage historique du pays et sa situation actuelle. Les subtilités culturelles et géographiques ukrainiennes sont ici complimentées par le large panel de sensibilités plastiques et esthétiques dont fait preuve l’ensemble des artistes représentés.

Via Poliakov, Lviv – God’s Will, photographie numérique, 2017. (Photo de Valentin Laurent)

Vestiges du passé soviétique

Les allures post-apocalyptiques de Lviv – God’s Will (2017), œuvre d’introduction de l’exposition réalisée par Via Poliakov, rendent compte de l’état léthargique dans lequel se trouvent une grande partie des villes ukrainiennes. Le fond jaune, qui constitue la seule intervention de l’artiste et rappelle les cieux arides et pollués de certains univers de science-fiction, est pourfendu par les restes d’une statue. Rongée par les êtres et le temps, sûrement soumise à un démantèlement partiel, elle ne laisse entrevoir que son squelette d’acier et quelques figures typiques du réalisme soviétique. Les détails restants font apparaître le buste d’un soldat montant un cheval lancé dans les airs, dans une posture héroïque censée rappeler la « réalité sociale » des combattants et ouvriers soviétiques. 

Le mètre cinquante d’envergure de la photographie rend justice à la quête de gigantisme qui animait les commanditaires de tels monuments. Leurs ambitions démesurées sont aujourd’hui confrontées à la réalité et la carcasse flotte toujours dans le ciel, comme un appel à l’humilité. 

Le paysage urbain ukrainien porte encore de nombreux stigmates de la domination soviétique. Et si l’effondrement de l’URSS a signifié l’indépendance de l’Ukraine, elle a également signé la dégradation, voire l’anéantissement de ses capacités financières. Les villes se sont vues livrer à elles-mêmes, privées de tout plan d’urbanisme et d’institutions les encadrant, ainsi condamnées au délabrement.

Virage nostalgique

L’exposition prend alors un virage nostalgique grâce au travail de Taras Bychko. L’artiste originaire de Lviv déploie une série de photographies de rue aux tons chaleureux, aux couleurs saturées et aux textures granulées dont seule la photographie argentique détient le secret. 

Out of Time (Hors du temps, 2018) présente des scénettes de la vie quotidienne, dérobées dans les rues et les commerces des grandes villes du pays. Une enfant remplit une bouteille d’eau devant un camion tout droit sorti des années 1970. Une femme patiente chez le coiffeur, devant un mur à la peinture délavée, la tête logée dans un casque de séchage de la même époque. Enfin, une silhouette traverse une rue du centre de Lviv dans la hâte, pour éviter un tramway dont les lignes rappellent ceux de San Francisco. 

La date de prise de vue est confuse. Quelques objets parsemés dans le cadre trahissent notre siècle, mais ces clichés semblent provenir d’un autre temps, comme figés dans une époque révolue. Tout dans les décors, les personnes représentées à l’image, l’architecture des bâtiments respire l’anachronisme et porte encore les traces de l’influence soviétique. Entretenu par la technique employée et l’habileté du photographe à convoquer une esthétique passée, presque réconfortante, ce flou temporel témoigne des contrastes économiques et technologiques qui marquent encore l’Ukraine. Malgré les bouleversements culturels qu’il a connu et l’ouverture au capitalisme au début des années 1990, le pays conserve encore aujourd’hui de nombreux artefacts antérieurs à cette époque. Ce phénomène se reflète justement dans le travail de Taras Bychko.

Foyers et déportations

Feintant l’architecture brutaliste et fonctionnelle des grands ensembles soviétiques, les colombiers de Kiyv, compilés dans la série de Oleksander Navrotskiy, tombent aujourd’hui en désuétude et sont laissés à l’abandon. Les photographies en noir et blanc donnent à voir ces édifices sous toutes leurs formes. Ils occupent généralement le centre du cadre et détonnent avec le fond de l’image tapissé d’immeubles en béton. D’aucuns diront que l’intérêt de l’œuvre est limité, que les qualités plastiques de Dovecotes (2019-2022) sont loin de transcender les canons de beauté et que la série peut sembler répétitive. Mais d’autres choisiront d’y voir une allégorie du peuple ukrainien ayant fui son foyer, en attendant que le calme regagne les rues de Kiyv. Là réside toute la force de l’œuvre.

Oleksander Navrotskiy, Dovecotes, 2019-2022, photographies argentiques. (Photo de Valentin Laurent)

Le foyer, justement, est au cœur de ce second acte. Régulièrement soumise aux déplacements et aux déportations, la population ukrainienne a connu de nombreuses privations de son propre foyer. Alina Sutko porte un regard empathique et intimiste sur les victimes de persécutions en Crimée. Le portrait de cette femme tenant son enfant, au regard fuyant l’objectif et à qui l’on a retiré son mari, cristallise un déchirement collectif à tous ses pairs. Si le style d’Alina Sutko baigne dans la sobriété, que l’image conserve des tons naturels et n’est quasiment pas soumise à la retouche, New Hybrid Deportation (2016-2019) montre avec finesse les vies chamboulées par les persécutions russes sur les minorités ukrainiennes. 

Alina Sutko, New Hybrid Deportation, 2016-2019, photographies numériques. (Photo Valentin Laurent)

Mauvais présage

La troisième et plus riche partie de Paysage présage se concentre sur un pressentiment transversal au travail des différents artistes qu’elle intègre. Chacune des séries exposées traduit un besoin de documenter les paysages, urbains et naturels, encore préservés de la guerre. La subtilité intervient lorsque l’on regarde ces différentes photographies avec un œil attentif. Nombre d’entre elles pourraient également avoir été produites ces dix derniers mois. À ce moment précis, l’exposition redouble d’épaisseur. Chacune des photographies peut être scrutée avec attention pour déceler des détails qui en changeraient complètement la perception, suivant le contexte de visionnage. 

Kharkiv (2009-2011), présentée par le collectif Shilo (Sergiy Lebedynskyy et Vladyslav Krasnoshchok), entretient parfaitement ce doute. Réalisés à partir de techniques de photographies anciennes, ces tirages en épreuves gélatino-argentiques (un des plus anciens procédés chimiques d’enregistrement de l’image argentique) sont maculés d’un grain épais qui fond les corps et les objets dans la masse de décors offerts par les rues de Kharkiv. 

Collectif Shilo (Sergiy Lebedynskyy et Vladyslav Krasnoshchok), Kharkiv, 2009-2011, photographies en épreuve gélatino-argentique, courtesy de Alexandra de Viveiros Gallery. (Photo de Valentin Laurent)

Les noirs profonds, les imperfections liées au procédé de fixation de la photo, le flou récurrent instaurent une atmosphère sinistre et un sentiment d’urgence. Kharkiv semble déjà plongée dans la guerre. Sur une des photographies, un homme s’enfuit, son chien dans les bras, pour échapper à un éclair. Le ciel tourmenté qui se dresse derrière lui semble déjà chargé de cendres, alors qu’il ne s’agit que d’un orage.

Sur une autre image, les rues de la ville sont vides, comme si elles avaient été désertées à l’approche des combats. Enfin, vient cette photographie d’un homme maigre faisant mine d’être intimidant. Chaque image interprète à sa façon la grammaire visuelle du reportage de guerre, alors que cette dernière n’était pas encore aux portes de la ville. La démarche artistique est puissante, l’effet produit l’est encore plus. 


Collectif Shilo (Sergiy Lebedynskyy et Vladyslav Krasnoshchok), Kharkiv, 2009-2011, photographies en épreuve gélatino-argentique, courtesy de Alexandra de Viveiros Gallery. (Photo Valentin Laurent)

Cataclysme imminent

Paysage présage révèle une anxiété latente, retrouvée dans toutes les images, comme si, au fond, tout le monde savait que la catastrophe était proche, malgré le déni des politiques et d’une partie de la population. Les manœuvres militaires, la présence d’arsenal et d’infrastructures fondus dans l’environnement naturel documentées dans la série Location classified (2017-2019) de Mykhaylo Palichak laissent entrevoir des bribes de cette anxiété. La déflagration d’une bombe dans un bassin, représentée dans un très grand format occupant un pan de mur entier, montre que l’Ukraine se préparait, à raison et dans le secret, à toutes les éventualités

Mykhaylo Palichak, Location classified, 2017-2019, photographie numérique (Photo de Valentin Laurent).

Malgré la diversité de techniques et de genres photographiques représentés, Paysage présage parvient à conserver une forte cohérence thématique. À travers cette série d’images capturées avant l’offensive russe, l’exposition reflète des sensibilités distinctes et la multiplicité d’attitudes qu’expriment les Ukrainiens et Ukrainiennes à l’égard de leur identité, leur histoire et leurs paysages. Elle invite à réfléchir à la manière dont la perception des œuvres, leur sens et, enfin, leur appréciation changent en fonction du contexte de visionnage. Paysage présage offre ainsi un regard unique sur un pays dont le visage sera à jamais changé par la guerre. Elle est d’importance capitale.  

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Valentin Laurent

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