Quartier isolé, l’Elsau décroche malgré les aides
Société 

Quartier isolé, l’Elsau décroche malgré les aides

actualisé le 20/04/2015 à 12h32

Le quartier de l'Elsau à Strasbourg décroche (Photo PF / Rue89 Strasbourg)

Le quartier de l’Elsau à Strasbourg décroche (Photo PF / Rue89 Strasbourg)

Déclaré « quartier d’intérêt régional signalé » en décembre, l’Elsau sera bientôt concerné par un plan de rénovation urbaine grâce à une enveloppe de 17 millions d’euros. Coincé entre l’autoroute et la voie ferrée, ce quartier est le seul de Strasbourg où la situation sociale se dégrade. Sur place, les habitants se débattent malgré le départ des commerces et un sentiment d’abandon.

« L’Elsau, c’était comme la guinguette de la Marne ! » Un membre de l’association des résidents du quartier (Arel) raconte que dans les années 1920, il y avait même un hippodrome. Depuis, la guinguette a disparu, et la « prairie inondable », dont l’Elsau tire son nom, a laissé la place à une presque-île massivement urbanisée dans les années 1970 où l’on accède en voiture par une entrée unique. Une entrée et demie en vérité car il faut aussi compter la passerelle piétonne de l’Illhof qui fait la jonction avec la Montagne Verte et le tram, qui depuis 2008 place le quartier à 15 minutes du centre-ville.

Ici les habitants sont excédés qu’on fasse l’amalgame avec la prison, mise en service en 1988. Avec le temps, le quartier a progressivement été réduit à la Maison d’Arrêt, dont le nom, Maison d’Arrêt de Strasbourg, s’est peu à peu transformé en « M.A.E », la Maison d’arrêt de l’Elsau, dans le langage courant.

Dans ce quartier, où les rues portent des noms de peintres, plusieurs commerces ont disparus. Une habitante qui vit ici depuis 40 ans se souvient qu’avant, on y trouvait une boulangerie, un coiffeur, un photographe. Aujourd’hui, les 700 m² vides de l’unique supermarché du secteur trônent à l’entrée du quartier. Les riverains, obligés d’aller faire leurs courses ailleurs, ont entendu qu’un Carrefour City devrait le remplacer (voir notre article).

« Ici, on case ceux qui ont le plus de difficultés »

Une disparition successive des activités qui va de pair avec le sentiment d’abandon et d’isolement des riverains. Et cette impression qu’ici, sur un territoire d’à peine 1,25 km², « on case » ceux qui ont le plus de difficultés. Avec plus de 7 000 habitants, l’Elsau est un quartier au double visage : d’un côté, le quartier pavillonnaire, de l’autre, la cité, dont 80% de logements sociaux et une mixité sociale qui s’étiole. Daniel Vidot, président de l’Arel, vit dans la zone pavillonnaire.

Il montre une allée de platanes qui, d’après lui, fait office de frontière au sein même du quartier entre les immeubles et les maisons. Il est nostalgique de l’époque où des jeunes fonctionnaires logeaient dans les blocs de la Société immobilière du Bas-Rhin (Sibar) :

« Ils sont tous partis. Maintenant on y envoie des personnes défavorisées et qui n’ont pas forcément choisi de venir vivre ici. On observe une paupérisation à vitesse grand V de la cité. L’autre fois, les vitres d’une porte d’entrée d’un immeuble de la Sibar étaient brisées, elles ont été remplacées par de la simple tôle. Ça illustre la considération du bailleur pour les gens qui vivent ici ».

En face, dans les logements collectifs Cus Habitat, Josiane Reibel, élue-locataire de l’association Consommation logement et cadre de vie (CLCV) estime que le quartier fait figure « d’oublié » :

« Il y a un côté riche, un côté pauvre, c’est un cliché que je me fais. L’autre fois, je marquais sur Facebook qu’on était “les oubliés”. On place dans un même endroit des gens qui ont de très grosses difficultés sociales. Sans compter que les logements sont vieux : à l’extérieur, certaines parois sont vertes à cause de l’humidité. »

Les immeubles de l'Elsau se dégradent et la rénovation urbaine se fait attendre (Photo PF / Rue89 Strasbourg)

Les immeubles de l’Elsau se dégradent et la rénovation urbaine se fait attendre (Photo PF / Rue89 Strasbourg)

L’Elsau déclaré « quartier d’intérêt régional signalé »

Si le quartier a déjà fait l’objet d’opérations de rénovation, l’inscription en décembre de l’Elsau sur la liste des 55 quartiers déclarés d’intérêt régional signalé du nouveau programme national de renouvellement urbain (NPNRU) est pour elle est un début de reconnaissance. Trois autres quartiers, Neuhof-Meinau, Hautepierre et la cité des écrivains à Schilitigheim, figurent eux sur cette liste des quartiers d’intérêt national. Pour Mathieu Cahn, vice-président (PS) de l’Eurométropole en charge de la politique de la Ville et du renouvellement urbain, l’objectif est de briser les frontières du quartier et de le sortir de son enclavement :

« L’Elsau est le seul secteur ou la situation sociale se dégrade par rapport au reste de Strasbourg. Il faut intervenir sur le patrimoine du bailleur qui est un peu ancien. Le quartier souffre de son enclavement malgré la présence du tram. Par exemple, les distances sont grandes entre les stations avant et après le quartier. L’objectif est aussi de regrouper du service public comme accompagner les associations, qui sont nombreuses dans ce quartier. »

L’Observatoire des inégalités a pointé le décrochage social et démographique de l’Elsau. Il est le seul à Strasbourg dont l’évolution du revenu médian est à la baisse : -1,6% entre 2001 et 2009 à l’Oberelsau (Elsau ouest), en partie classé en zone urbaine sensible (ZUS), passé du rang 12 au rang 4 parmi les secteurs les plus en difficultés de l’agglomération. En 2007, le revenu médian se situait entre 700 et 1 000 euros dans le secteur de l’Unterelsau (au sud) et inférieur à 700 euros à l’Oberelsau, quand la moyenne de la CUS se situait à 1 331 euros.

La rue commerçante de l'Elsau s'est transformée en un désert... (Photo PF / Rue89 Strasbourg)

La rue commerçante de l’Elsau s’est transformée en un désert… (Photo PF / Rue89 Strasbourg)

Une rénovation qui se fait attendre

Avec une enveloppe globale de 17 millions d’euros, la Ville, l’Eurométropole, l’Agence nationale pour le renouvellement urbain (Anru) devront définir les priorités de rénovation, en lien aussi avec les bailleurs Sibar et Cus Habitat. Éric Elkouby, adjoint au maire (PS) en charge du quartier, estime que l’ANRU 2 permet de redonner du sens et de l’implication. Il espère le retour d’un poste de police au coeur du quartier (l’ancien, ouvert deux jours par semaine, a été supprimé sous la municipalité de Fabienne Keller et remplacé par un programme de vidéosurveillance, ndlr).

Encore au stade préliminaire, les travaux ne démarreront pas avant au moins un an, le temps d’identifier les opérations à effectuer et de définir quels projets seront financés par l’Anru.

En attendant, sur le terrain, on s’accroche. Les associations et structures qui sont au contact des habitants font état d’un malaise persistant au sein du quartier. Une assistance sociale raconte :

« L’Elsau est stigmatisé car tous les indicateurs de précarité sont très marqués. Les habitants nous font part de difficultés quant à leur mobilité, malgré le tram. On le voit, le quartier se paupérise, les difficultés de santé, comme les problèmes dentaires ou l’obésité infantile augmentent. Sans compter qu’en plus des commerces qui ont disparu, il y a aussi une sous-représentation de médecins au sein du quartier. »

Au club de foot de la Montagne Verte (FCMV), Michel Gaete, le président, a senti un basculement parmi les familles qui inscrivent leurs enfants :

« Ici, on ne fait pas que du foot, on fait aussi du social. Le quartier vit dans une forme d’autarcie et forcément, il y a des choses qui périclitent. Quand les gens ont des difficultés à payer pour la licence de foot, on s’arrange. Parfois on fait un paiement en plusieurs fois, ou gratuitement. Là, sur 200 licences, 80 ont été payées ».

« Il y a la prison, l’hôpital psychiatrique… Nous, on est au milieu »

Au pied des immeubles, le centre socio-culturel. Cinq jeunes garçons âgés de 15 à 18 ans « et demi » reviennent d’un rendez-vous avec des professionnels. Pour eux, l’Elsau « t’y vas parce-que t’y habites », c’est tout. C’est le quartier où « t’as la prison et l’hôpital psychiatrique. Nous on est au milieu ». Sans le centre socio-culturel, qui a fêté ses 40 ans en 2014, le quartier serait « mort ». Pierrette Schmitt, directrice depuis 2005, raconte :

« Même quand le centre est fermé le week-end, certains essaient instinctivement d’ouvrir la porte. Ils nous le disent : ils sont trop bien ici. Il n’y a pas de frontière entre le quartier et le centre. Et ici, on fait plus que notre métier. On accueille tout un public qui ne vient pas que de l’Elsau : on rencontre des gens du quartier gare, de la Montagne Verte et même de Schiltigheim. »

Outre les difficultés sociales et l’enclavement du quartier, l’Elsau reste mal connu. Peu savent que dans les années 90, c’est de ce quartier que vient la danse hip hop qui a essaimé dans tout Strasbourg et que sont issues quatre compagnies de danse (MJD, Mistral Est, Mémoires Vives, Magic Electro) et l’association des Sons d’la Rue qui depuis 1996 s’implique dans des projets culturels au sein des quartiers défavorisés. Aujourd’hui, la dynamique hip hop a un peu été remplacée par le Street Workout, mélange entre musculation et gymnastique. Le club de boxe aussi contribue à attirer des adhérents pas uniquement issus du quartier et produit des champions comme Steeve Valente, champion du monde dans quatre disciplines.

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L'AUTEUR
Ophélie Gobinet
Ophélie Gobinet
Journaliste indépendante. Le train Paris-Strasbourg est mon ami. J'aime écrire sur la culture hip hop de ma ville. Sujets société, jeunesse, inégalités et culture.

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