À Emmaüs Connect, on se met au numérique « pour éviter Hanouna »
Société 

À Emmaüs Connect, on se met au numérique « pour éviter Hanouna »

actualisé le 08/07/2020 à 11h59

Les permanences de l’antenne strasbourgeoise de l’association Emmaüs ne désemplissent pas. Rencontre avec trois bénéficiaires, qu’elle connecte avec l’informatique.

« Ce qui m’a décidé à acheter un ordinateur ? La connerie de la télé ! »
Jean-Paul ne tourne pas autour du pot, ça n’a jamais été le genre du septuagénaire :

« Avant, il n’y avait que trois ou quatre chaînes, mais on voyait des programmes intéressants. Aujourd’hui, tout est au niveau Hanouna. Mon neveu m’a montré qu’on pouvait trouver des quantités de bons films sur internet, le tout c’est de savoir comment se connecter aux sites. Quand je serai au point, je pourrai aussi consulter des sites historiques, ou de petites annonces. »

Jean-Paul, 71 ans, a tout à apprendre (Photo FrG / Rue89 Strasbourg)

Pour être initié à ce monde quasi-inconnu, Jean-Paul a contacté Emmaüs Connect et se retrouve pour un premier rendez-vous de deux heures au 33 rue Kageneck.

« Ma femme faisait la paperasse »

C’est François, l’un des deux jeunes services civiques de l’association, qui s’occupe de lui. En commençant par les bases : le vocabulaire. « Site », « navigation », « moteurs de recherche », autant de mots dont l’artisan électricien à la retraite ne connaissait pas le sens. Il faut dire qu’il n’avait jamais utilisé l’informatique :

« C’est ma femme qui faisait toute la paperasse, y compris avec l’ordinateur, pour l’entreprise et à la maison. Elle est décédée il y a quelques années. Mais c’est de plus en dur d’avoir une facture papier, ou de faire des démarches administratives, alors je m’y mets avant de me retrouver coincé. »

Des méthodes d’apprentissage adaptées au niveau de chacun (Photo FrG / Rue89 Strasbourg)

« Cet ordi, je pourrais le réparer ! »

Ce problème de dématérialisation des démarches, Adam, la soixantaine, s’est arraché les cheveux dessus pendant tout le confinement :

« Je voulais faire ma déclaration d’impôts par internet, comme toujours, mais j’ai perdu mon mot de passe. Il était sur l’ordinateur de la voisine qui m’aidait d’habitude, on avait mis son adresse e-mail par commodité. Mais la pauvre est morte, et donc impossible de récupérer un nouveau mot de passe. Les bureaux sont fermés, personne ne répond au téléphone et ce cas n’est pas proposé par le répondeur automatique. »

Réparateur en électronique, Adam (à gauche) se dit « nul en informatique » (Photo FrG / Rue89 Strasbourg / cc)

François passera une bonne partie de la séance à tenter de résoudre le problème d’Adam avec les services des impôts. Puis à lui apprendre à copier des fichiers sur un disque dur externe via son ordinateur. Adam « se débrouille » pour le courriel ou pour ses démarches en ligne auprès de la CAF et de Pôle emploi. Pourtant il se dit « nul en informatique » :

« Je suis technicien électronique : cet ordinateur, je pourrais le réparer ! Mais je ne sais pas utiliser des applications plus compliquées qu’une messagerie, un traitement de texte ou un navigateur. Et encore, seulement les fonctions de base. Ça me révolte d’avoir un outil aussi puissant et de ne pas tirer parti de ses capacités ! »

« J’en rêvais depuis enfant »

Sur la table en face, M’Bappe, 18 ans, doit, lui, commencer par le fonctionnement de base d’un ordinateur. Et d’abord celui du clavier. « Tu tapes sur la touche tréma avant de taper le u, » montre Patrick, un des formateurs bénévoles de l’association.

M’Bappe découvre le clavier grâce aux explications de Patrick (Photo FrG / Rue89 Strasbourg)

Le jeune réfugié guinéen sait naviguer sur Internet depuis longtemps, mais seulement depuis un smartphone. C’est grâce à cet appareil qu’il a pu suivre à distance sa première année de CAP-maçon avec les Compagnons du devoir :

« Pour assister aux cours, ça allait, mais pour faire les exercices et les rendre, c’était très compliqué, avec beaucoup de temps perdu à cause des manipulations. Là, tout va être plus simple. Et je pourrai aider mes amis du foyer. »

Arrivé seul en France il y a deux ans, M’Bappe s’est vu offrir en mai un ordinateur par Emmaüs Connect dans le cadre de son opération « Connexion d’urgence ». Durant le confinement, ce programme a permis à l’antenne de Strasbourg de distribuer 300 ordinateurs, 100 tablettes, 200 smartphones ainsi que 600 cartes SIM et recharges.

M’Bappe a reçu d’Emmaüs Connect son tout premier ordinateur (Photo FrG / Rue89 Strasbourg)

M’Bappe ne cache pas sa joie :

« Avoir un ordinateur et savoir m’en servir, j’en rêvais depuis enfant. Un ordinateur, c’est un outil pour étudier, communiquer, découvrir le monde… Il va m’aider à réaliser mes projets : je veux faire des études pour travailler dans la logistique. »

Manque de place et de bénévoles

Pour respecter la « distanciation », la salle ne peut recevoir que deux bénéficiaires au lieu de quatre (Photo FrG / Rue89 Strasbourg)

M’Bappé, Adam et Jean-Claude avaient pris contact avec Emmaüs Connect avant le confinement. A son terme, le nombre de demandes de formation individuelle a augmenté, mais la capacité d’accueil a diminué, « distanciation » oblige.

Autre facteur limitant : le nombre de formateurs. Ils doivent parfois s’occuper de deux bénéficiaires simultanément. Pour réduire les délais, et améliorer l’accompagnement, l’association a avant tout besoin de bénévoles supplémentaires

« Une question de solidarité numérique »

Membre du Mouvement Emmaüs, Emmaüs connect est une association comptant 13 antennes en France. Celle de Strasbourg fonctionne avec trois salariés et deux services civiques, renforcés parfois d’un stagiaire.

Elle a deux façons d’aider les personnes qui souffrent de précarité numérique. En leur fournissant à bas prix des recharge de connexion ainsi que du matériel informatique, et en leur délivrant des formations gratuites.
Il peut s’agir de stages collectifs, accessibles via Pole emploi. Ou de séances individuelles. Pour s’inscrire à ces dernières, il faut être envoyé par un organisme partenaire : foyer d’accueil, CAF, association d’aide aux personnes en difficulté, mairie, etc.

« C’est une question de solidarité avec les personnes qui n’ont pas les moyens de s’offrir une formations payante, explique Thomas Lecourt, responsable de l’antenne de Strasbourg. Nous fonctionnons grâce au soutien de donateurs comme la Fondation SFR, le Fonds Social Européen, l’Eurométropole, la CPAM, et à l’engagement de bénévoles. Nous en avons une quarantaine à Strasbourg, mais c’est encore trop peu par rapport à la demande. Nous invitons les personnes motivées à nous contacter pour nous rejoindre. »

L'AUTEUR
Francis Gérardin
Curieux depuis toujours, et toujours pas persuadé que c'est un vilain défaut.

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