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Au 5 rue d’Anjou, à la Meinau : « Mes enfants respirent des moisissures »
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Au 5 rue d’Anjou, à la Meinau : « Mes enfants respirent des moisissures »

par Thibault Vetter.
Publié le 11 juillet 2022.
Imprimé le 29 novembre 2022 à 20:04
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Dans l’appartement de Safia, habitante d’un immeuble HLM de la Meinau géré par le bailleur social Alsace Habitat, d’impressionnantes moisissures persistent. Selon l’association CLCV, le phénomène empire ces dernières années, à cause de la dégradation des vieux bâtiments et de l’augmentation du prix du chauffage. Reportage.

Dans la salle de bain, une odeur de moisissure coupe le souffle. « Mes enfants respirent ça », s’inquiète Safia (prénom modifié). Au-dessus d’une petite fenêtre, le mur s’écaille, attaqué par les champignons. La mère de famille, aide-soignante, enceinte de cinq mois, habite dans un trois pièces au 5 rue d’Anjou, quartier de la Meinau, avec son mari, chauffeur-livreur, et ses trois enfants. « On sera bientôt six dans l’appartement, ça ne peut plus durer », commente-t-elle.

Safia désigne aussi une grande trace d’humidité près de la baignoire. « Pourtant, on aère tout le temps », assure-t-elle. En avril 2018, lorsqu’elle est rentrée dans cet appartement dont le loyer est de 600 euros avec les charges, Alsace Habitat, son bailleur social, « ne lui a pas signalé de problème de moisissures » selon elle :

« Le logement était clairement en mauvais état. On a du repeindre et bien laver des zones, mais on pensait que ça se limiterait à ça. Au bout de quelques semaines, nous avons remarqué des soucis d’humidité dans plusieurs pièces. »

« Si je ne frottais pas régulièrement, je ne sais pas à quoi ça ressemblerait »

Les traces d’humidité près de la baignoire. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

De juillet 2018 à l’hiver 2020, Safia a eu des cafards. « Ils allaient jusque dans les lits », s’écrie-t-elle : « Après plusieurs traitements, ils sont partis. » Mais ce sont les problèmes d’humidité qui ont empiré. Elle décrit une lutte quotidienne contre les moisissures :

« Je dois nettoyer très régulièrement avec des produits spéciaux. Je dois toujours y penser. Si je ne frottais pas très régulièrement, je ne sais pas à quoi ça ressemblerait. »

Sur le mur de la cuisine, il ne reste plus que les chevilles. « Les meubles sont tombés à cause de l’humidité. Il y a de l’eau dans les murs », affirme Safia, en tapotant sur les parois. Dans sa chambre à coucher, où un bébé dort aussi, et dans la chambre de ses deux autres enfants, de petites traces de moisissures résident malgré ses efforts.

Les meubles de la cuisine de Safia sont tombés à cause de l’humidité. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

« J’ai harcelé Alsace Habitat »

La mère de famille explique avoir envoyé de nombreux mails et avoir « harcelé Alsace Habitat au téléphone », pour qu’ils arrangent la situation. Selon elle, le bailleur social a fait intervenir un peintre à trois reprises. Elle se rappelle :

« Il venait nettoyer et peindre aux endroits où il y avait des moisissures. Lui-même me disait que ça ne servait à rien, et que la solution était de détruire les murs, de traiter et de reconstruire. Ce qu’il faisait servait juste à cacher la misère pour un temps. Systématiquement, au bout de quelques semaines les moisissures revenaient. »

Interrogé sur la gestion des problèmes de moisissure et sur le nombre de personnes touchées par cette nuisance dans son parc locatif, le bailleur social Alsace Habitat n’a pas répondu aux questions de Rue89 Strasbourg. L’association territoriale des organismes HLM d’Alsace (Areal) et l’agence d’urbanisme de Strasbourg (Adeus) n’ont pas pu fournir de statistiques pour donner une vision d’ensemble du phénomène.

Safia pointe du doigt Alsace Habitat, son bailleur social. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Pour la CLCV 67, le phénomène des moisissures empire à Strasbourg

Mais pour Daniel Bonnot, président de l’association Consommation logement cadre de vie 67 (CLCV 67), il ne fait aucun doute que les moisissures dans les logements sont très répandues :

« Tous les mois, une dizaine de nouvelles personnes viennent nous voir pour des problèmes de moisissures. Le problème s’amplifie. Il y a quatre ans, c’était seulement trois à quatre personnes qui venaient mensuellement. Les deux raisons principales sont les problèmes d’isolation, avec la dégradation des bâtiments, et l’impossibilité pour les personnes de mettre le chauffage parce que les prix de l’énergie augmentent.

La plupart du temps, nous leur conseillons de faire une demande de changement de logement social. Certaines ont des attestations médicales qui affirment qu’il est dangereux pour leur état de santé de rester dans leur appartement. »

Autour des fenêtres, partout dans l’appartement, des moisissures apparaissent. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Le président de CLCV 67 évoque, pour donner un exemple, l’accompagnement, en mars, d’une femme habitant à Montagne Verte, dans sa demande de mutation de logement. Celle-ci a emmené « plusieurs fois son fils aux urgences pour de l’asthme et des problèmes respiratoires, liés à l’humidité de son appartement ».

Les moisissures ont des impacts sur la santé

Les vieux blocs HLM de la rue d’Anjou sont en mauvais état. Safia affirme que beaucoup d’autres habitants du quartier rencontrent des problématiques similaires. Elle signale que ses enfants sont « tout le temps malades et toussent beaucoup ». Dans les logements humides ou comportant des moisissures, on trouve des micropolluants comme des bactéries et des mycotoxines, des molécules émises par les champignons. Elles causent des symptômes oto-rhino-laryngologiques et bronchiques, de l’asthme ou encore des pneumopathies. Les moisissures représentent des risques plus ou moins importants selon la vulnérabilité des personnes, mais leurs impacts à long terme sont mal connus. Les symptômes sont souvent plus visibles chez les enfants.

Safia a formulé, au début de l’année 2022, une demande de changement d’appartement à cause de ces moisissures. Elle a bon espoir de se voir proposer une solution : « De toute façon, on est déjà serrés maintenant, alors avec un bébé en plus, c’est impossible de faire autrement », dit-elle, en se touchant le ventre.

Safia est obligée de lutter en permanence contre les moisissures, comme ici, dans la chambre de ses enfants. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)
L'AUTEUR
Thibault Vetter
Thibault Vetter
enquête sur l'hébergement d'urgence, la grande précarité, les pollutions et l'industrie.

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