« J’ouvre l’armoire des anciens jours, de là où j’ai poussé hier / J’vois mon p’tit costume de Strasbourg, que j’dépoussière. » En 2022, Dooz Kawa, Franck de son vrai nom, sortait le titre « Strasbourg ». Il y revenait sur ses débuts dans le rap, adolescent des années 90 à Strasbourg. Lundi 29 décembre, son label Modulor Music a annoncé son décès. L’artiste était âgé d’une quarantaine d’années. Il laisse derrière lui une multitude de projets musicaux, six albums, et une empreinte forte sur la scène hip-hop strasbourgeoise.
« Dans aucune case, dans aucun clan »
Fils d’un père militaire et d’une mère d’origine tchécoslovaque, Dooz Kawa a 16 ans quand il compose ses premiers textes. Il débarque alors d’Allemagne pour s’installer dans le quartier de la cité Ampère, l’un des plus pauvres de Strasbourg, proche du Port du Rhin, et vit aux côtés de la communauté Tzigane.
Avec le rappeur strasbourgeois Raid N, ils forment le groupe T-Kaï Cee. Ils écument leurs premières scènes et comme le rappeur l’affirme dans le titre « Strasbourg » : « Quand on créé le T-Kaï Cee, on devient référence locale« . Dans les années 2000, le groupe sort un « street album », qui tourne alors « de main en main« , relate l’artiste DJQ.
Dans un « petit milieu où tous les rappeurs et les DJ de la ville se connaissaient, c’était compliqué pour Dooz Kawa au début. Il avait une écriture tellement particulière, un style très linéaire : dans la scène locale il était à part« , se souvient Junior, artiste strasbourgeois. « Il m’a charmé par son personnage, poursuit-il, car ici, il ne rentrait dans aucune case, dans aucun clan. »
Dans son titre « Strasbourg », il dit :
« J’suis de l’époque turntablist (l’art de mixer avec des vinyles, NDLR) et tous mes potos font des rimes
Pourtant aucun rappeur d’ici n’m’a invité en featuring »
Pour le rappeur Kadaz, Dooz Kawa avait toujours un côté « à part« . Il raconte les « premiers battles de rap, dans le caveau du Café des anges. C’était que de l’impro, c’était l’esprit du truc. Et Dooz Kawa était le seul d’entre nous à ramener ses textes. On était jeunes et cons, ça nous a valu un clash. »
Album solo et influences jazz
Dooz Kawa sort son premier album solo, « Étoiles du sol », en 2010. L’artiste qui, selon Kadaz, « ne rappait pas comme les autres« , se distingue alors par la musicalité de ses titres, empreinte d’influences des musiques de l’Est et du jazz manouche. Il collabore notamment avec Mandino Reinhardt, fils du jazzman Django Reinhardt et trouve à Strasbourg « un public très réceptif, un accueil hyper bon« , se souvient Ena Eno musicien, producteur et ami de Dooz Kawa.
Le rappeur quitte Strasbourg au début des années 2010. « Bad boy de Marseille, Strasbourg, Genève et Toulouse« , comme il l’évoque dans son titre « Animals », Dooz Kawa s’installe ailleurs, revient souvent dans la ville de son adolescence, parcourt concerts et résidences. « On ne comprenait jamais trop où il était, on le voyait tous les jours pendant deux mois, puis il disparaissait pendant les quatre d’après », raconte Tribuman, trompettiste strasbourgeois et l’un de ses amis.
« J’aime bien quitter Strasbourg pour mieux la retrouver. J’aime bien être ailleurs pour mieux y revenir (…). Je ne veux pas lui laisser la chance de devenir un endroit ennuyeux et banal », confiait Dooz Kawa dans une interview pour Pokaa en 2020.
Ena Eno raconte leur première programmation au Molodoï, de retour à Strasbourg en 2014. « Les gens attendaient jusqu’à l’arrêt de tram 200 mètres plus loin, c’était dingue. Le public de Strasbourg était là parce qu’ici il se faisait rare. »
« Il écrivait mieux que tout le monde »
Il rencontre un succès national, notamment avec son titre « Me faire la belle », sorti en 2016. Ses concerts strasbourgeois affichent toujours complet, le rappeur se produit à La Laiterie, au Molodoï, au NL Contest. « C’était l’exemple du rappeur inattaquable sur sa plume, constate le musicien Tribuman. À Strasbourg il était devenu un exemple. Il écrivait mieux que tout le monde. »
Dans son titre « Ode à l’État« , le rappeur écrit :
« Je vous concède la vérité du procédé, plus on possède plus on est possédé,
Et les politiques détruisent tous ceux qui pourraient s’aider »
Dans ses multiples titres, il affirme un rap singulier, des paroles graves, nourries de références à son histoire. « Son écriture était trop sombre à mon goût, vraiment technique, très recherché, décrit DJQ. C’était un artiste torturé, qui réfléchissait, lisait beaucoup. Il traitait les sujets en profondeur, fidèles à ses valeurs. »
« Le hip hop de la région »
« Dooz Kawa c’est l’histoire du rap à Strasbourg, c’est un mec de chez nous, assure le rappeur Kadaz. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, Strasbourg a perdu un grand rappeur. » Pour le rappeur Dah Connectah, « sa musique transpire le hip hop de la région, une manière très strasbourgeoise de rapper, une teinte particulière, difficile à décrire ».
Artiste « bizarroïde » pour Kadaz, « personnage atypique » pour Dah Connectah, ceux qui l’ont connu s’accordent pour dire qu’il avait « un grain bien à lui« . « Il avait un côté décalé, une autre vision de la musique, décrit Ena Eno. Il n’y a que lui qui pouvait ramener des mandolinistes classiques, s’inspirer des Balkans, et foutre le feu sur scène. »
« Au moment de quitter l’enfance, j’avais déjà compris d’avance,
Que la solitude débutait et depuis ne m’a plus quitté »
« Il était très seul, décrit le DJ Junior. Mais il n’a jamais arrêté de croire qu’il pouvait toucher les gens avec sa musique ». Il marque le public strasbourgeois par « la noirceur de ses textes », « ses valeurs » et sa « technique ». « Il est resté proche du rap à l’ancienne, rapporte Tribuman. Il était très curieux de la musique, savait utiliser des mots que les autres ne connaissaient pas. Il avait sa poésie. »


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