Se déplacer est un combat pour les Strasbourgeoises à pied, à vélo ou en tram…
Société 

Se déplacer est un combat pour les Strasbourgeoises à pied, à vélo ou en tram…

actualisé le 17/01/2020 à 15h47

Récupérer les enfants en rentrant du travail, subir le harcèlement, l’attente et la foule dans les transports en commun, éviter les fous du guidon sur les pistes cyclables… À Strasbourg, les déplacements quotidiens des femmes s’avèrent bien différents de ceux de leurs camarades masculins. C’est ce que révèlent plusieurs études illustrées par le témoignage de Strasbourgeoises, qui montrent aussi des réalités différentes entre les quartiers et le centre-ville.

« Une femme qui ne travaille pas, c’est sûr qu’elle se déplacera 3 fois plus qu’un homme. » Yelek, habitante de l’Elsau et mère de trois enfants, a arrêté de travailler il y a 5 ans quand sa “petite dernière” a eu des problèmes de santé. Dans le couple, c’est elle qui participe aux sorties scolaires et aux réunions. Elle fait tout à pied, notamment pour aller faire des courses dans les épiceries du quartier. En fait, Yelek n’est pas la seule à avoir ce ressenti : entre 25 et 40 ans, les femmes font jusqu’à 50% de déplacements supplémentaires (plus de 6 trajets par jour au lieu de 4 pour leurs homologues masculins). C’est ce que montre une étude de l’ADEUS sur la mobilité dans le Bas-Rhin publiée en septembre 2019.

Des différences entre les genres subsistent dans leurs transports, comme détaillé dans une étude de l’Adeus sur les mobilités (doc Adeus)

Des déplacements en « toile d’araignée »

Chris Blache, cofondatrice de la plateforme Genre et Ville, évoque les activités liées au genre féminin pour expliquer leurs déplacements supplémentaires :

« Les femmes sont multitâches : quand elles vont travailler, elles font une étape pour emmener les enfants à l’école. Le soir elles les récupèrent puis passent encore faire des courses. Ce sont aussi elles qui honorent les rendez-vous chez le médecin par exemple. Elles font des déplacements en “toile d’araignée”, alors que les hommes font des trajets directs : du domicile au travail, du domicile au sport, aux autres loisirs, etc. »

Femmes cyclistes et multitâches

Marina, habitante du centre-ville, travaille à Reichstett. Cette ancienne universitaire, aujourd’hui manager, persiste à faire ses 20 kilomètres par jour à vélo, malgré « sept vélos volés ». Elle est aussi un peu « multitâche » car son mari rentre tard de ses journées de travail :

« On a privilégié sa carrière sur la mienne. Il part très tôt, bosse en Allemagne, donc c’est souvent moi qui vais chercher ma fille à l’école et qui fais parfois des petites courses. »

Yelek marche et Marina roule à vélo. Mais les enquêtes montrent qu’on retrouve surtout les femmes dans les transports en commun. Marion Tillous, chercheuse sur la mobilité et les transports en lien avec le genre à l’université Paris 8, indique que les femmes sont plus souvent « captives » des transports collectifs ou de la marche, n’ayant pas le choix entre ces modes et d’autres plus rapides comme la voiture. A Strasbourg, la Compagnie des Transports Strasbourgeois (CTS) constate que les femmes représentent 57% de son public.

Les trams bondés, inadaptés aux seniors

C’est le cas de Josiane, 70 ans. Cette habitante du quartier de l’Elsau fait « le tour de Strasbourg en tram et en bus » plusieurs fois par semaine. Seul son mari peut conduire une voiture. Cette figure du quartier fait partie des femmes seniors sans permis de conduire, bien plus nombreuses que les hommes du même âge. Josiane et son compagnon font parfois les courses ensemble, quand ils vont à Fegersheim.

Au quotidien, la retraitée a beaucoup d’activités associatives qui l’amènent à se rendre au centre de Strasbourg en tram ou en bus. Josiane emprunte ainsi les transports en commun aux heures de pointe, quand les rames sont pleines :

« Entre 8h et 9h30, c’est tout simplement bondé dans le tram B à mon arrêt Elsau, c’est horrible. Il m’arrive de devoir en laisser passer plusieurs avant de pouvoir monter dedans. Sinon, j’essaye de prendre la ligne F. »

Mais courant 2020, le tram F desservira Koenigshoffen à la place, ce qui l’inquiète. Josiane déplore aussi le temps et l’énergie que lui prennent tous ses déplacements en transport :

« Il y a des jours où j’attends pendant un quart d’heure la ligne L1 sous la pluie, à Montagne Verte. Ensuite, je ne peux pas toujours m’asseoir, il faut que j’attende que des gens me proposent leur place. »

La majorité des usagers de la CTS sont des femmes, mais elles y trouvent de nombreux inconvénients (Photo grego1402 on Visual Hunt / CC BYCopy)

Marina se permet parfois de prendre la voiture, quand son mari ne travaille pas, le vendredi, et qu’elle a « mal aux cuisses » ou veut être « un peu plus coquette » pour aller au travail. Ces raisons qui détournent les femmes de la pratique du vélo ont été identifiées par la chercheuse Floriane Ullrich en 2013, dans une étude sur la ville de Bordeaux : cela peut être l’arrivée d’un deuxième enfant, la tenue correcte exigée au travail, le manque d’aisance à vélo… et le rapport aux usagers masculins.

Le sentiment d’insécurité peut ainsi s’imposer à Josiane, surtout quand elle rentre « tard le soir après des réunions ». Elle envoie toujours un SMS à son mari quand elle en part.

Dans les transports, la crainte d’être harcelée, suivie…

C’est ce malaise qui a détourné Yelek des transports en commun, où elle « craint à tout moment d’être agressée » :

« Je porte le foulard et ces derniers temps, avec les polémiques, les regards des gens me font peur. »

D’autres femmes interrogées évoquent aussi le problème du harcèlement comme élément décourageant. Marion, une trentenaire de Schiltigheim, raconte ses expériences en tram :

« Quand on est une femme, on n’est pas toujours à l’abri d’agressions. Il m’est arrivé de subir du harcèlement de la part d’un homme à l’arrêt Grand Rue. Il n’arrêtait pas de me poser des questions sur mes tatouages et ne me lâchait pas. Quand j’étais plus jeune, un homme m’a suivi dans le tram, y compris après plusieurs changements et ce jusqu’à ma destination à Illkirch. Il est restée 1 heure avec moi, essayait de me faire des “câlins”, me disait que j’étais “à lui.” »

Si les femmes marchent et prennent beaucoup les transports, elles développent des stratégies pour se sentir en sécurité (Photo tokyoform/Flickr/cc)

Le harcèlement, ce fléau

En Île-de-France, une étude révélait que 100% des femmes avaient déjà été harcelées dans les transports. Une autre étude réalisée à Bordeaux en 2014 analysait les « stratégies » des femmes dans les transports : adapter sa tenue, emmener ses écouteurs et des objets « sécuritaires ». Par exemple, Maud, strasbourgeoise de 27 ans, n’a « jamais eu de souci » dans les transports, mais estime qu’en cas de sentiment d’insécurité, « rejoindre le chauffeur est toujours une bonne option. »

La chercheuse Marion Tillous ajoute que ces violences sexuelles sont favorisées aux heures de pointe :

« Les hommes se frottent aux femmes, prennent des vidéos sous leurs jupes, leurs murmurent des paroles sexuelles ou des insultes à l’oreille, les suivent, etc. Ces violences fonctionnent comme une menace pour toutes les (jeunes) femmes qui auraient une volonté de se déplacer librement et contraignent leur mobilité : elles fonctionnent comme un rappel à l’ordre sexué. »

Chris Blache estime donc qu’il faut faire un travail sur les représentations pour éviter les « prophéties auto-réalisatrices » :

« Quand on a peur, on est plus vulnérable. Le harcèlement de rue, c’est une domination, une revendication de l’espace, qui est extrêmement invalidante. Mais il faut redire que les femmes sont légitimes dans l’espace public. »

Autre paramètre qui détourne des transports en commun : la difficulté de s’y déplacer en étant chargée. Fanny, habitante du Neudorf, trouve « impossible d’entrer dans le tram aux heures de pointe. » A 28 ans, elle préfère la marche au tram, même si elle doit l’emprunter pour aller au sport, au centre-ville ou à la gare, à contre-cœur : elle trouve qu’il est « rare d’être à l’aise dans le tram avec sa valise ou un sac de sport. »

Le vélo pour se sentir « tranquille »

Marion la schilikoise travaille à la Krutenau à Strasbourg. Elle fait la plupart de ses trajets en vélo, comme toutes les femmes habitant autour du centre-ville qui nous ont répondu. Elle voit son trajet en vélo comme le « seul moment de tranquillité de la journée. »

C’est ce que David Sayagh, sociologue et auteur d’une thèse sur l’usage genré du vélo en ville, a constaté lors de ses études sur la pratique du vélo chez les adolescentes et jeunes femmes strasbourgeoises :

« Pour certaines filles, notamment issues des classes moyennes intermédiaire ou supérieure, le vélo permet de s’émanciper en partie du sentiment de vulnérabilité dans l’espace public, dans la mesure où il est perçu comme plus sécurisant que la marche. Les filles et les mères concernées avancent l’idée qu’à vélo elles se font moins remarquer ou qu’elles peuvent partir plus vite en cas de danger. »

Les hommes représentent 77% des morts à vélo

Une chose vient perturber la « tranquillité » de Marion à vélo : elle a l’impression de devoir céder de l’espace aux hommes.

“Quand un mec arrive en contre-sens, c’est toi (la femme) qui bouge ! Il y a une présence masculine prononcée dans l’espace public, ils respectent moins l’espace vital. Il m’arrive régulièrement qu’un homme se mette à 5 cm de moi au feu rouge. Sans parler des livreurs Deliveroo qui te frôlent. »

Marion, cycliste entre Schiltigheim et Strasbourg

David Sayagh a remarqué ces différences dans les pratiques, qui sont déterminées par la socialisation sexuée. Dans un article de 2017, il parle de « confrontation ludique pour les garçons » et de « prudence pour les filles » :

« L’adolescence se traduit chez les filles par une raréfaction des formes de pratiques ludiques, sportives, et « d’occupation » de l’espace à vélo. Ce constat est le résultat de socialisations sexuées qui reposent notamment sur les modèles sexués incarnés par les parents, les restrictions de sortie sexuées, les équipements sexués (la plupart des vélos ludiques ou sportifs sont associés à des vélos qui « font garçons » aux yeux des jeunes), l’espace public sexué… »

L’émancipation est une des raisons pour lesquelles les femmes se déplacent à vélo (Photo Fumigraphik/Flickr/cc)

Marion, qui constate qu’effectivement, son conjoint conduit un « fixie » (vélo léger prisé par les hommes), dit ne pas se sentir « safe » sur la route avec les voitures et privilégie les pistes cyclables. Aline porte un casque et se trouve également plutôt prudente, alors que son mari Bruno, sans casque, dit « griller les feux » lorsque cela ne le « met pas en danger », et n’a « pas de souci avec la route », même s’il préfère les pistes cyclables. Il dit rouler à vélo car les transports en commun sont “lents”.

Le bilan 2018 de l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière indique que les hommes représentent 77% des morts à vélo. David Sayagh nuance cependant l’interprétation de ce chiffre, en rappelant que les hommes font davantage de vélo (en durée et en distance) et sont donc forcément plus exposés.

Pour faciliter les déplacements des femmes, il faut les mettre aux commandes

Dans l’idéal, Marina la cycliste multitâche voudrait des mesures de transport multimodal, c’est-à-dire qui faciliteraient les trajets qui passent du vélo au tram puis au train, par exemple :

« Pour aller à Reichstett, j’aimerais pouvoir prendre le tram et mettre le vélo dedans, y compris aux heures de pointe. Je rêve de rames équipées comme au Danemark ou en Hollande, avec plus d’endroits pour accrocher les vélos. »

Les équipes de Genre et Ville encouragent fortement ces mesures. D’après Chris Blache, il faudrait surtout travailler sur la ponctualité, un point soulevé par de nombreuses femmes dans une enquête faite à Poitiers :

« Un bus en retard signifie rater la correspondance du tram, et ainsi de suite, ce qui peut être très pénalisant quand on se rend à un rendez-vous. »

David Sayagh, lui, encourage à « penser la ville de manière systémique » :

« Il faut pouvoir penser conjointement le mobilier urbain, l’aménagement des cours d’écoles, la sécurité de jour comme de nuit, dans la rue comme dans les transports en commun, la participation des femmes aux processus de décision et à l’aménagement. Si les villes continuent à être construites et dirigées par des hommes, les choses ne vont sans doute pas changer ! »

L'AUTEUR
Déborah Liss
Pigiste. Je travaille sur des sujets de société, les questions féministes et d'inclusion. Et le franco-allemand, parfois !

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