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Stanne, sexagénaire non-binaire, utilise le pronom « iel »
Société 

Stanne, sexagénaire non-binaire, utilise le pronom « iel »

par Camille Balzinger.
Publié le 8 février 2022.
Imprimé le 06 octobre 2022 à 00:28
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Lorsqu’on parle de Stanne, ce n’est pas à elle ou à lui que l’on fait référence, mais à iel. Stanne se définit comme « non binaire ». Enseignant depuis plus de trente ans en école maternelle, le pronom iel lui a permis de trouver sa place, hors des habituels homme ou femme. Stanne précise ne parler qu’en son nom – et non en celui d’une communauté. Rencontre.

Le pronom iel est entré dans le dictionnaire Petit Robert en octobre 2021. Il est destiné à être « employé pour évoquer une personne, quel que soit son genre », et son usage est, selon l’ouvrage, « rare ». Vives ont été les réactions d’alors, entre débats sur la difficulté d’y accorder les adjectifs et dénonciation d’une évolution de la langue française. Stanne, Strasbourgeois, la soixantaine, fait partie de ces personnes qui se sentent désignées lorsque le pronom iel est utilisé dans une phrase.

Rue89 Strasbourg : Depuis quand utilisez-vous le pronom iel, et pourquoi ?

J’ai su dès l’âge de quatre ans que j’étais non-binaire. Même si je n’avais pas les mots pour le comprendre, je savais que je n’étais ni une fille, ni un garçon. C’était compliqué car je cherchais un moyen d’exister dans les mots avant que le pronom existe. J’oscillais entre il et elle : je parlais de moi au féminin ou au masculin aléatoirement. C’était très agaçant car on me corrigeait parfois. Enfant, je me présentais comme Caroline lorsque je lisais les livres du même nom, ou comme Thierry, le prénom du personnage de série Thierry la Fronde. Plus tard j’ai dû aller dans une école pour filles, jusqu’en seconde. C’était très difficile, j’ai longtemps été victime de discrimination, jusqu’à faire une crise en seconde. Je me suis fait virer.

En devenant une adulte, puis une mère, j’ai adopté les codes traditionnels, avec des robes et tout ce qui va avec. Mais ce n’était pas en adéquation avec ce que je ressentais à l’intérieur de moi. Je trouvais dans la peinture une façon d’exprimer tout ce que je ne pouvais pas mettre en mots. Puis en 1997, j’ai appris que je ne pouvais plus avoir d’enfant, et ça a tout changé. Un ami d’enfance m’a baptisé Stanne, c’est devenu mon nom d’artiste. Puis dès les années 2000, je demandais à mon entourage – personnel et professionnel – de m’appeler Stanne.

Ça n’a jamais posé de problème jusqu’à ce qu’une inspectrice, dans une école où j’ai commencé à travailler en 2015, me demande d’utiliser mes noms et prénoms inscrits sur ma carte d’identité. Certains parents d’élèves ont fait une pétition, disant que quelqu’un « comme moi » n’avait rien à faire dans une école. Alors j’ai entamé les démarches pour que Stanne devienne mon prénom officiel. Elles ont duré neuf mois, j’ai dû prendre un avocat et passer devant un juge aux affaires familiales. Depuis 2016, mon prénom officiel est bien Stanne. L’inspectrice s’est excusée il y a deux ans : ça montre bien que la société et les mentalités évoluent.

Quant au pronom iel, ça fait deux ou trois ans que je me l’approprie. Au début dans les communautés queers, puis avec tout le monde. C’est le pronom neutre, donc c’est celui qui me correspond : ni femme, ni homme. Il me permet d’exister et de me reconnaître dans les mots.

Stanne à La Station, devant deux tableaux accompagnant ses poèmes autour du pronom iel. (Photo CB / Rue89 Strasbourg)

Rue89 Strasbourg : Quels sont les problèmes que vous posent l’utilisation des pronoms genrés ? Et quelles solutions l’usage du pronom iel apporte-t-il ?

Quand on parle de moi en disant « elle », j’ai le sentiment de ne pas exister. Pendant longtemps je pensais d’ailleurs que je n’existais pas, car je ne me reconnaissais pas dans ces pronoms genrés. Lorsqu’on m’appelle madame par exemple, je me retourne pour voir s’il y a quelqu’un derrière moi. C’est comme si ce n’était pas à moi qu’on s’adressait. C’est le problème que ces pronoms me posent.

Lorsqu’il faut remplir un formulaire, pour prendre un billet de train par exemple, il faut obligatoirement cocher une des deux cases : « Madame » ou « Monsieur ». Sauf que moi, ce n’est ni l’un ni l’autre, donc je dois mentir pour prendre mon billet de train. C’est d’une violence extrême. Même chose pour répondre aux sondages dans mon syndicat. Récemment, j’ai passé 15 minutes à en compléter un, et à la fin on m’a demandé de renseigner ces mêmes champs. C’est insupportable. Je ne vois pas en quoi le fait de savoir si je suis « Madame » ou « Monsieur » aidera la SNCF ou mon syndicat à mieux me connaître ou me représenter. Surtout que je ne suis ni l’un, ni l’autre.

Le pronom iel me permet d’exister, tout simplement. Lorsqu’on parle de iel, je me reconnais dans la personne qu’on désigne. C’est comme si on parlait enfin de moi. C’est aussi pour ça que j’aimerais faire des livres pour enfants, qui utilisent ce pronom. Comme ça tous les enfants pourraient s’y reconnaître.

Un poème de Stanne, accroché à La Station. (Photo CB / Rue89 Strasbourg)

Rue89 Strasbourg : Comment votre entourage a-t-il accueilli l’usage du pronom iel pour vous ? 

À vrai dire, je n’en sais rien. Car les personnes parlent de moi lorsque je ne suis pas là. Un de mes amis était réticent au début, il ne comprenait pas trop pourquoi je lui demandais ça. Il trouvait que c’était compliqué, pas forcément nécessaire, bref… Alors j’ai fait de la pédagogie soft, à la cool, en lui expliquant gentiment ce que ça signifiait pour moi. Et le lendemain, il a fait un post sur Facebook mentionnant qu’il avait été invité à manger avec « iel ».

C’est un tout petit geste, mais ça m’a fait extrêmement plaisir car je ne lui avais rien demandé. Ça m’a touché, il a fait tout son post en langage inclusif. Alors bien sûr, j’ai dû demander à tout le monde de faire référence à moi en utilisant ce pronom. C’était il y a un an environ. Mais ça a suscité plus de curiosité que de réticence ! Les parents d’élèves me demandent souvent comment faire, comment accorder, comment parler… Alors je leur explique et ils comprennent.

Il faut avouer que c’est compliqué d’intégrer iel à son vocabulaire. Moi-même, je vis avec une personne non-binaire, et pour parler d’iel il faut que je me concentre. On n’est pas habitués et c’est extrêmement difficile à l’oral.

Je reprends rarement les personnes qui se trompent lorsqu’elles m’appellent « elle » ou « il », car de petits efforts me suffisent pour me sentir considéré.

(Photo CB / Rue89 Strasbourg)

Rue89 Strasbourg : Avec votre expérience, quels sont les conseils que vous donneriez aux personnes non-binaires pour faire accepter le pronom iel ? Et aux personnes dans leur entourage ? 

Je pense qu’il suffit d’en parler. Et de ne pas culpabiliser ceux qui font des efforts, car c’est comme lorsqu’on apprend une langue. Les personnes douées pour cela sont celles qui n’ont pas peur de se tromper : c’est pareil pour iel. Car lorsque l’autre fait un effort pour intégrer le pronom à son vocabulaire, ça nous fait déjà exister. Et petit à petit, ça deviendra naturel !

Ça éveillera les consciences tout doucement, et à d’autres niveaux. Même si ce n’est qu’un petit pronom au départ, ça rend sensible à ce qu’est être un homme, être une femme, et être non binaire. C’est surtout une ouverture d’esprit, et je pense que nous sommes sur le bon chemin, celui de la tolérance. Ça permet d’accepter la différence sans se sentir menacé par les personnes non binaires.

« Le monde ne va pas s’effondrer parce qu’il y a un nouveau pronom »

Car nous sommes très minoritaires : aucun enfant ne deviendra non-binaire car c’est à la mode ! La plupart des gens n’ont aucun problème à se dire homme ou femme. Et l’existence de iel ne vient pas remplacer ni le il, ni le elle. C’est important de comprendre que, dire iel à quelqu’un qui veut qu’on lui dise elle, c’est aussi une violence. Paradoxalement, ce troisième pronom me permet de sortir des cases en créant la mienne, celle qui me correspond.

Le monde ne va pas s’effondrer parce qu’il y a un nouveau pronom. Et des gens qui se battent contre des choses qui ne les concernent pas, ou pour que les autres n’aient pas de droit, il y en aura toujours. Le changement est compliqué car il implique une angoisse : et iel, c’est un changement.

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Article actualisé le 08/02/2022 à 13h59
L'AUTEUR
Camille Balzinger
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