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Suicide de Dinah : l’Académie de Strasbourg démunie face à l’homophobie
Société 

Suicide de Dinah : l’Académie de Strasbourg démunie face à l’homophobie

par Lola Collombat.
Publié le 1 novembre 2021.
Imprimé le 27 novembre 2021 à 09:25
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En Alsace, les antennes des associations agréées par le ministère de l’Education nationale pour intervenir contre l’homophobie en milieu scolaire sont fermées depuis plus d’un an. Suite au suicide de Dinah, une adolescente mulhousienne harcelée en raison de son orientation sexuelle, les derniers intervenants locaux s’exaspèrent du “manque de formation” des enseignants.

Dans la nuit du 4 au 5 octobre 2021, Dinah, une lycéenne mulhousienne de quatorze ans, s’est donné la mort. Lors d’une marche blanche organisée dimanche 24 octobre, sa famille a rapporté que la jeune fille, lesbienne, était victime de harcèlement homophobe de la part de ses camarades. Son enfer aurait débuté en classe de quatrième au collège Émile Zola de Kingersheim. Il se serait poursuivi à la rentrée 2021 au lycée Lambert de Mulhouse, lorsqu’elle recroise ses harceleuses dans la cantine commune à plusieurs établissements. La famille a annoncé son intention de porter plainte contre X et contre le collège, qu’elle accuse de n’avoir pas réagi au harcèlement subi. Une enquête a été ouverte par la procureure de la République.

Contre l’homophobie, des délégations alsaciennes absentes

Ce suicide interroge la manière dont sont abordées les questions LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Trans) dans les écoles du département. Depuis plus d’un an, les délégations alsaciennes des associations agréées par le ministère de l’Éducation nationale pour réaliser des interventions contre l’homophobie en milieu scolaire – à savoir SOS Homophobie, le Mag Jeunes, Estim et Contact – sont toutes éteintes, par manque de bénévoles. “Il faut entre dix et vingt bénévoles pour qu’une délégation territoriale fonctionne”, explique Lucile Jomat, présidente de SOS Homophobie. Et puis, encore faut-il que les établissements demandent des interventions, souligne Véronique Soulié, présidente d’Estim : “ces deux dernières années, on n’a eu aucune demande en Alsace. En dix ans, on a dû intervenir une quinzaine de fois dans le Grand Est…”

Pour sensibiliser les élèves et le personnel des établissements, il ne reste donc plus que les associations locales. Odile Renoir est l’un de ces derniers remparts. Directrice d’école à la retraite, âgée de 69 ans, Odile est hyperactive. À Mulhouse, elle préside l’association L’Hêtre, qui soutient près de 150 personnes LGBT et organise des interventions en milieu scolaire dans le Haut-Rhin. La plupart du temps, c’est elle qui prend contact avec les écoles et non l’inverse.

Odile Renoir, présidente de l’association L’Hêtre. (Photo Lola Collombat / Rue89 Strasbourg)

Transgenre, le fils d’Odile a subi le même type d’harcèlement

Cette force, Odile la tire d’une histoire personnelle, qui aujourd’hui se rappelle douloureusement à elle. Elle raconte que son fils, transgenre, a lui-même été scolarisé dans les établissements fréquentés par Dinah, il y a près de vingt ans. Il y a subi le même type d’harcèlement. “Quand il a appris pour le suicide de Dinah, raconte la mère, il était fou de rage. Il disait : “Ça n’est pas possible que rien ne bouge !””

Pour Odile, le blocage vient du personnel éducatif :

“Combien de fois je me suis pris des murs en voulant proposer des interventions dans les écoles ? Le personnel administratif et éducatif dit qu’il n’a pas le temps. Personne n’est formé et personne ne comprend la douleur de ces gamins.”

L’enjeu de la formation des enseignants

Odile se réjouit d’avoir obtenu des interventions dans un collège de Mulhouse classé REP+ cette année. Elle prévoit de faire participer les élèves à des ateliers pour leur faire prendre conscience de la douleur que ressentent les enfants taxés d’insultes homophobes. Mais ce dont elle se félicite le plus, c’est que cette fois, son association va également former les professeurs. “Finalement, à partir du lycée, les élèves deviennent moins cruels et ce sont les adultes qui en ont le plus besoin”, affirme-t-elle.

“Tous les ans, on demande à ce que les professeurs et le personnel éducatif soient formés”, confirme Lucile Jomat, présidente de l’association nationale SOS Homophobie. “Le programme scolaire (notamment les cours d’éducation civique et morale et ceux d’éducation sexuelle, NDLR) permet a priori d’évoquer ces sujets, mais il n’y a aucune obligation. Alors, les enseignants qui n’ont pas les armes n’en parlent tout simplement pas.”

“Je n’ai pas ressenti le besoin d’en discuter avec mes élèves

Une version corroborée par Anne (le prénom a été modifié), professeure de SVT et intervenante en éducation à la sexualité dans un quartier prioritaire de Strasbourg. Après cinq ans à assurer ces séances dans son collège, et bien qu’ayant été formée sur ces thématiques, elle reconnaît ne pas s’être attardée sur le sujet de l’homosexualité ou de l’homophobie :

“Jusque-là, je n’ai pas ressenti le besoin d’en discuter avec mes élèves, qui n’en ont pas fait la demande non plus. Je me suis plutôt concentrée sur la contraception, par exemple. Maintenant, au vu de l’actualité, je compte en parler cette année. Mais depuis la rentrée, je suis coincée, car l’infirmière scolaire est en congé de maternité et on n’a pas le droit d’assurer seule les cours d’éducation à la sexualité”.

L’école est le lieu où les agressions contre les LGBT sont les plus courantes

Le collège où travaille Anne fait régulièrement appel au Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles (CIDFF) du Bas-Rhin pour réaliser des interventions. Mais l’organisme, qui lutte “contre les discriminations sexistes” et “pour la promotion de l’égalité femmes-hommes” n’est pas spécifiquement positionné sur le créneau de l’homophobie. Anne a alors cherché à contacter l’antenne alsacienne de SOS Homophobie. C’est là qu’elle a découvert que celle-ci n’existait plus.

Selon une étude de l’IFOP réalisée en 2018, l’établissement scolaire apparaît comme le lieu au sein duquel les agressions contre les LGBT sont les plus courantes (devant la rue et les transports en commun) : 26 % des personnes LGBT déclarent y avoir fait l’objet d’injures ou de menaces verbales, 13 % d’une ou plusieurs agressions physiques. Le mois dernier, un plan de lutte contre le harcèlement à l’école a été déployé à l’échelle nationale. Il prévoit notamment la sélection d’élèves référents contre le harcèlement scolaire, et d’ateliers de sensibilisation à l’adresse des parents. Contacté, le rectorat n’a pas pu nous indiquer dans quelle mesure ceux-ci aborderont les problématiques LGBT.

L'AUTEUR
Lola Collombat
Journaliste, je jongle entre l'enquête et la caméra. Fan de politique, de longboard et de Strasbourg.

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