Dans une Alsace désertée par les touristes, les exploitations familiales jouent leur survie
Economie 

Dans une Alsace désertée par les touristes, les exploitations familiales jouent leur survie

actualisé le 02/05/2020 à 12h18

Les hôtels, chambres d’hôtes et gîtes ne reçoivent plus personne depuis le confinement. Alors que le tourisme en Alsace dépend beaucoup des touristes étrangers, certaines petites structures n’ont pas les moyens de passer cette crise.

« Jusqu’au 13 avril et l’annonce de Macron, j’étais assez optimiste », raconte Bruno, propriétaire de chambres d’hôtes et d’un gîte dans la vallée de Guebwiller, dans le Haut-Rhin :

« J’ai fait une croix sur les chiffres d’affaires de mars et d’avril et j’avais un espoir pour le début de l’été. Mais avec le prolongement, je suis devenu très pessimiste. Si on a quelques touristes cet été, on pourra s’estimer très heureux. »

La pandémie du coronavirus et les mesures de confinement arrivent au pire moment pour Bruno et les autres professionnels du tourisme : le mois d’avril marque habituellement le début de la saison, qui dure jusqu’au mois d’octobre. Du coup, « c’est la cata » chez Bruno depuis le 1er avril : les annulations tombent en cascade pour les mois de mai et juin et même pour le mois de juillet.

A Orbey, Sébastien Salomon ne sait pas quand il pourra accueillir à nouveau des touristes dans ses chambres d’hôtes (doc remis)

Bruno se retrouve sans revenus, d’autant que sont autre métier est guide conférencier.

Les banques doivent suivre… en théorie

À Dachstein, Laurent et Michèle Resse tiennent 5 gîtes aménagés dans un corps de ferme. Face à la chute de leurs recettes, ils ont dû se tourner vers leur banque pour reporter les échéances des crédits en cours :

« Les rentrées d’argent se sont arrêtées subitement au début du confinement. Puis on s’est rendu compte qu’il n’était pas aussi simple que ça de négocier avec la banque malgré la situation exceptionnelle : on peut reporter nos échéances, mais cela engendre des coûts supplémentaires. Finalement, on a pris un nouveau prêt à la consommation. »

La première échéance de ce prêt débute en août. C’est la seule visibilité qu’ont les Resse, très inquiets de ce que leur réserve l’été :

« Si l’activité ne reprend pas, je ne sais pas ce qu’on fera. Peut-être qu’il faudra dire “Tant pis, on arrête”. »

Du coup, ils espèrent qu’à la fin du confinement, les Alsaciens compenseront les étrangers :

« C’est l’arrivée du client qui donnera le feu vert de la reprise. Le seul problème, c’est que les seniors sont pour nous une clientèle importante, et ils ne pourront peut-être pas sortir en même temps que les autres. Par contre, on espère accueillir les gens qui reprennent le travail, qui ont des chantiers dans le coin, etc. »

Dans les petites villes d’Alsace, l’hôtellerie vit une situation « catastrophique » (ici, la ville de Munster dans le Haut-Rhin). (Photo DL / Rue89 Strasbourg / cc)

Bruno, dans le Haut-Rhin, est plus pessimiste sur la cicatrice laissée par la crise :

« Si vous êtes un touriste parisien et que vous avez le choix d’aller dans le sud-ouest (où il y a eu très peu de cas de covid) ou dans le Haut-Rhin, qu’allez-vous faire ? Nous risquons de garder l’image d’un coin de France très contaminé. »

Viser les activités nature, « peut-être les seules possibles »

Du côté d’Orbey, aux chambres d’hôtes Les Ecrins, Sébastien Salomon ajuste aussi sa stratégie. Sa location dépend à 40% des touristes étrangers l’été (en 2019, 40,9% des nuitées enregistrées en Alsace correspondaient à des touristes étrangers, avec les Allemands en première place). Face à une fermeture des frontières qui pourrait durer, il s’accroche à l’idée que les locaux viendront cet été. Dans cette perspective, il garde contact avec la clientèle à travers sa page Facebook, et table sur les activités nature, « peut-être les seules activités possibles cet été ». Il imagine que le Haut-Koenigsbourg et les autres pépites de la région seront encore fermés :

« Nous travaillons à tracer des randonnées au départ de la maison, sur les sentiers balisés par le Club vosgien, avec des niveaux de difficulté différents, et la proposition d’assurer le panier repas et le dîner, en collaboration avec des restaurants du coin. »

Une adaptation sur laquelle d’autres peuvent difficilement tabler, selon leur situation géographique. Pour Sylvain Ganjoueff, patron de la petite hostellerie Saint-Florent à Oberhaslach, l’avenir est toujours très incertain :

« C’est un peu la double peine. Les clients étrangers représentent 82% de la clientèle du restaurant. On est au début de la vallée de la Bruche, près de la cascade du Nideck, donc quand il fait beau, les touristes des agences de voyage belges, allemandes, scandinaves, passent au « resto ». »

Si la crise dure, « je ne sais pas si on arrivera à survivre »

La trésorerie est toujours à découvert pendant les mois creux de l’hiver mais se reconstitue l’été, pour ce petit hôtel-restaurant de 20 chambres :

« On est au plus mal. On a dit à nos clients qu’on n’était tout simplement pas en mesure de rembourser leurs réservations, alors on leur propose de les reporter. »

Ils comprennent plutôt bien, car il s’agit d’une clientèle d’habitués pour la plupart. Heureusement, car Sylvain fait face au silence de sa banque, malgré un dossier monté deux semaines auparavant pour un prêt avec la Banque Publique d’Investissement. Il aimerait aussi que « les assurances jouent le jeu », qu’elles prennent en compte les pertes d’exploitation. Et il voudrait que les charges sociales soient annulées et non reportées. « Sinon, dit-il, je ne sais pas si on arrivera à survivre. »

L’hostellerie Saint-Florent à Oberhaslach est sur le chemin de la cascade du Nideck, qui attire de très nombreux touristes étrangers (Photo wikimedia commons / cc)

Mettre à profit la grande pause…

À Orbey, Sébastien Salomon a décidé de profiter de ces vacances forcées pour se former avec des « webinaires » (des séminaires sur le web) organisés par son outil de réservation. Sébastien a amélioré sa communication sur les réseaux sociaux et se prépare à « l’après » :

« On réaménage tout : la salle à manger, en ajoutant une table, pour que les clients ne partagent plus la même tablée. En prenant des mesures d’hygiène aussi : on enlève la bibliothèque, on met du gel hydro-alcoolique à disposition à l’entrée… J’ai commandé un bidon de 5 litres. On prévoit de désinfecter les chambres avec des produits javellisés, et de nettoyer les rideaux aux appareils vapeur. »

L’objectif à court terme pour Sébastien : reprendre légèrement en juin et espérer que l’arrière-saison permettra de tenir jusqu’à Noël.

Même après le déconfinement, si les attractions touristiques alsaciennes restent fermées (comme ici le Haut-Koenigsbourg), les propriétaires de chambres d’hôtes craignent que les clients ne reviennent pas. (Photo DL /Rue89 Strasbourg / cc)

À Dachstein, Laurent et Michèle Resse prennent des nouvelles des clients via les réseaux sociaux et profitent de la crise pour faire « des grandes désinfections ». Mais aussi pour « réfléchir à l’avenir, à comment s’améliorer, toujours », notamment sur leur site internet. Et puis, il leur reste un client : un couple qui avait loué au mois, qui devait repartir aux Etats-Unis et a été « piégé » par le confinement.

« On pourrait peut-être ouvrir petit à petit »

De son côté, Sylvain Ganjoueff a des idées pour un déconfinement progressif :

« On pourrait peut-être ouvrir petit à petit : on a plein de place dans le resto et de grandes cuisines. On s’était déjà adapté avant la fermeture. On a déjà les gels hydro-alcooliques, les gants… Il nous manquait seulement les masques.

Pour tenir moralement, il se dit que le plus important, c’est de « voir ses enfants en pleine forme », et qu’il y a « toujours pire » :

« Et puis, si on avait choisi ce métier-là pour s’ennuyer, ce serait perdu d’avance. »

L'AUTEUR
Déborah Liss
Pigiste. Je travaille sur des sujets de société, les questions féministes et d'inclusion. Et le franco-allemand, parfois !

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