Train, vélo, trottinette, ils font sans voiture (ou presque) par choix
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Train, vélo, trottinette, ils font sans voiture (ou presque) par choix

actualisé le 06/05/2019 à 17h46

Ils sont strasbourgeois, travailleurs pendulaires, et se débrouillent sans voiture pour leurs trajets quotidiens. Même si une fois sorti de l’Eurométropole, il est rare de s’en séparer complètement.

Joao et Cindy : Une voiture familiale en 20 ans… Et plus rien

Joao, Louis, Cindy et Benjamin.

Un samedi matin au jardin partagé de la Petite France, Joao s’étire entre deux aller-retours avec l’arrosoir, tout content de lui :

« Ça fait deux mois que j’ai plus de voiture, et franchement ça me manque pas plus que ça. »

Il en parle comme s’il avait arrêté la cigarette. Pourtant sa Mégane coupé, c’était un peu comme un animal domestique qui a eu une vie exceptionnellement longue. Elle a vu naître et grandir ses deux enfants. Elle a transporté des tonnes de courses depuis Kehl, emmené la famille en vacances, transporté Joao et ses collègues au travail… Joao en était l’unique conducteur. Et puis un jour enneigé de février, presque 20 ans après l’avoir achetée, Joao a emmené sa voiture au garage et est revenu sans. « Mais il est rentré avec deux sacs remplis à ras bord » s’amuse son épouse Cindy. Cette voiture, c’était un peu une extension de l’appartement. Un cagibi où étaient entreposées les affaires de sport, les ballons des garçons, et mille autres petites choses. Depuis, les affaires sont entreposées à la cave.

« Ça a quand même été assez marquant, cet abandon de la voiture. Le soir, on a ouvert une bouteille pour marquer le coup. On s’est regardé et on s’est dit : ça, c’est fait. »

Joao et Cindy ne sont pas les seuls citadins à avoir fait ce choix. Strasbourg fait partie des rares zones du Bas-Rhin où les ménages délaissent peu à peu le véhicule individuel. Entre 1990 et 2012, leur équipement en voiture a diminué de 4 % dans la capitale alsacienne, selon l’Adeus. Conséquence directe de la politique de durcissement des règles de circulation et de stationnement, couplée à un réseau de transports en commun dense.

De 200 à 30 euros de frais par mois

Le couple avait préparé le terrain depuis un moment. L’idée avait germé petit à petit dans cette famille écolo qui achète en vrac, local, et qui fait ses produits d’hygiène elle-même. Mais les motivations sont aussi d’ordre financier. La voiture avait coûté presque 5000 euros de réparation lors des deux dernières années. Le prix d’une citadine d’occasion. La dernière tuile annoncée à 800 euros par le garagiste aura été celle de trop. Pour Joao, ce sera le bus et le tramway pour se rendre au travail à Pfulgriesheim. Avant d’abandonner son destrier, Joao a eu un dernier geste d’affection pour sa voiture… Qui lui a aussi fait comprendre qu’il était temps.

« Avant de la lâcher, j’ai voulu mettre le moteur en marche une dernière fois. Le type qui était dehors m’a arrêté tout de suite. Il y avait de l’huile qui fuitait dans la neige ! »

Le pas a été plus simple à franchir pour son épouse, qui se dit « libérée d’un poids ». Elle travaille dans le centre de Strasbourg, et confie ne pas utiliser les transports très souvent. La marche fait très bien l’affaire, qu’importe la météo. Et surtout, elle ne l’a jamais conduite : elle avait commencé le permis, sans aller au bout.

« Ça m’a toujours effrayé de prendre le volant. On a eu un gros accident quand j’étais petite. On s’en est sortis indemnes, mais c’était assez spectaculaire. »

Quand le couple habitait à l’extérieur de Strasbourg, Cindy venait en train. Quitte à marcher une petite demi-heure jusqu’à la gare ou à prendre le vélo.

À peu près sevré, Joao voit déjà les premiers avantages. De 200 euros de frais de déplacement par mois, en incluant l’essence et l’assurance, il est passé à 30 euros. Son seul regret : ne pas pouvoir aller jusqu’à Pfulgriesheim avec le Pass’mobilité, car les derniers kilomètres ne font pas partie de l’Eurométropole. Ils relèvent donc de la CTBR (Compagnie de Transport du Bas-Rhin), désormais gérée par la Région Grand Est. Il envisage quand même de prendre un abonnement d’autopartage à Citiz pour les rares fois où la voiture est indispensable.

Parmi les rares questions en suspens, reste celle des vacances. Les virées à l’autre bout de la France ou en Allemagne risquent d’être plus compliquées.

« Peut-être qu’on se limitera à des destinations bien desservies. Ou bien on partira moins loin, mais pour faire des choses qu’on ne fait pas habituellement. »

Charles, Léa : la débrouille sans permis

Charles n’aime pas deux choses : les voleurs de vélo, et les piétons sur la piste cyclable. (photo Pierre Pauma)

Charles est venu à notre rendez-vous à vélo, depuis Ostwald. Comme de plus en plus de jeunes citadins, il ne voit pas l’intérêt de passer le permis. Du moins, pas à court terme. Encore une fois, il n’est pas le seul. Selon une étude d’Opinion Way en 2017, seuls 39 % des 18-20 ans possédaient le permis de conduire, contre près de 75% en 2013.

À Strasbourg, Charles fait presque tout à vélo. Quand il travaillait au technicentre de Bischheim, il faisait ses 40 minutes de trajet par tous les temps. Il possède une carte Badgéo avec des billets à l’unité, mais s’en sert très peu. Le tram c’est sympa quand on est chargé, mais pas forcément plus rapide.

« Je suis parti d’Ostwald à vélo à 13h38, et je suis arrivé à 13h55. Je te laisse faire le calcul. »

Actuellement en recherche d’emploi, il ne se fait pas trop de souci pour trouver un poste qu’il pourra rallier avec son VTT.

« En général, les offres d’emploi précisent si le permis est indispensable ou non. S’il l’est, tant pis. Je passe mon chemin. »

Schiltigheim-Strasbourg avec… un diable

A défaut de permis, Léa a un diable de compet’. (Photo Pierre Pauma).

Léa elle, vit depuis 6 ans avec son conjoint à Schiltigheim. Elle s’est installée avec lui en faisant un emménagement « sac à dos », avec un seul bagage apporté en train. Pas question pour elle de passer le permis. Son compagnon pourrait peut-être franchir le pas un jour, si jamais elle venait à attendre un heureux événement. Mais la voiture, très peu pour elle.

« J’ai peur de prendre le volant, je n’arrive pas à faire confiance aux autres conducteurs. J’ai grandi entre la Creuse et la Bretagne, je n’aurais peut-être pas eu le choix si j’étais resté dans ces coins-là. Mais à Strasbourg je m’en passe très bien. »

Employée dans l’Éducation nationale, elle jongle entre les deux lycées où elle est affectée entre le tramway et le bus. Vivre sans permis, c’est parfois vivre une sorte de déménagement permanent. Pour ses emplettes un peu lourdes, Léa et son copain ont un diable. Et elle peut l’utiliser sur des distances surprenantes.

« Bon c’est un diable de compétition hein, on a bien mis 80 euros dedans. C’est pas le petit truc d’IKEA qui plie en deux secondes… Quand on a déménagé avec mon copain, on a pris un appart qui était à 500 mètres de l’ancien. On a déménagé les ¾ des affaires avec le diable. Je m’en sers aussi parfois pour porter les sacs de terreau pour le jardinage. Je fais aussi partie d’un groupe de dons et d’échanges d’objets sur Strasbourg, il m’arrive de faire l’aller-retour avec le diable jusqu’à Strasbourg pour récupérer des trucs… Parce que dans le bus, 9 fois sur 10 on me le refuse. »

Quand il doit déplacer des encombrants, Charles sait qu’il peut utiliser son joker « appel à un ami ». Ou plutôt à son parrain, heureux propriétaire d’une camionnette.

« Un jour, j’ai eu l’occasion de récupérer un piano gratuitement à condition de venir le récupérer. On est allés le chercher ensemble avec la camionnette. Ça m’est arrivé aussi de me faire conduire en soirée par un ami. Mais en général on préfère sortir en ville pour que tout le monde puisse boire. »

Pour les trajets longue distance, tous deux s’en remettent au train, à l’autocar, au covoiturage ou à l’avion. À 60 euros l’aller-retour pour Rennes, Léa ne se prive pas. Pour les vacances, ça peut-être un peu plus compliqué :

« Là par exemple on se planifie des vacances au Canada. On va devoir se limiter aux grandes villes et aux excursions organisées. Tant pis, on s’adapte. »

Contre les vélos fauchés, des écrous goudronnés

Comme de nombreux cyclistes, Charles ne craint que deux choses : les vols et les autres usagers de la route. Pour le premier problème, il a sorti l’artillerie lourde : Exit les clips, les vis papillons et tout autre dispositif facilement démontable. Sur son vélo, c’est écrous doubles avec supplément goudron. De quoi dégoutter les voleurs les plus avisés.

Écrou goudronné = sécurité (Photo Pierre Pauma).

Comme beaucoup de cyclistes, il est assez sévère avec les piétons qui marchent sur sa piste cyclable… Mais il roule de temps en temps sur les trottoirs pour ne pas avoir à circuler avec les voitures. Comme dans la rue de Molsheim aux abords du musée d’art moderne. Un jour, il a voulu éviter une cycliste qui arrivait en face sur l’étroit trottoir… Et a fini sa course dans un réverbère. Une roue avant voilée, mais plus de peur que de mal. Plus récemment en revanche, il s’est fait renverser par une voiture. Il porte encore la cicatrice sur la tempe gauche.

Malgré les multiples accidents, il se passe de casque.

« Maintenant je fais hyper gaffe quand je roule… Même quand j’ai mes écouteurs. »

Julien et Loïc : pendulaires sportifs, ils laissent la voiture au garage

Fatigué des embouteillages, Julien est passé au vélo. (Photo Pierre Pauma)

Travailleur pendulaire et cycliste depuis plus de 10 ans, Julien compte lui aussi quelques accidents à son actif. Dont un passage sur le capot d’une voiture qui l’a marqué. Pour lui, les comportements exemplaires et les incivilités sont à mettre sur le compte de tous les modes de transports. Mais sur sa selle, il se sait particulièrement vulnérable.

« Je fais partie du Comité d’Hygiène et de Sécurité au Travail de ma boîte [disparu depuis 2018 au profit du CSE ndlr]. On a les statistiques, et je sais que le vélo et le mode de transport le plus accidentogène. Ça incite à être prudent. »

Cet informaticien s’est converti au vélo, lassé de ses 45 minutes de trajet. Un temps un peu long pour parcourir les 20 kilomètres qui séparent Nordhouse du quartier Wacken où il travaille. Il s’est laissé séduire par la possibilité de faire un peu de sport et de lire dans le train. Six ans après son arrivée dans la région, il a opté pour l’abonnement TER et la bicyclette. Désormais, sa voiture dort au garage presque tous les jours de la semaine.

« On garde quand même deux voitures avec ma femme et ma petite fille, c’est une sécurité. Ça évite qu’il y en ait un qui se retrouve bloqué à la maison pour une raison ou une autre. »

Julien n’est pas vraiment une exception. Une fois sorti de Strasbourg, difficile de renoncer complètement à la voiture est moins évident. D’après l’Adeus, plus de 40 % des ménages conservent au moins deux voitures dans les communes de moins de 10 000 habitants de la région Grand Est. Un proportion trois fois plus forte que dans les villes de plus de 100 000 habitants, telles Strasbourg.

Trottinette ou vélo ?

Même combat pour Loïc, qui a lui aussi deux voitures dans son garage, à Limersheim. Comme Julien, Il utilise la ligne de TER Selestat-Erstein-Strasbourg pour se rendre à son travail. Puis il  termine son trajet en trottinette. Un mode de transport dont il a pu constater le développement :

« Il y a 7 ans j’étais quasiment le seul à me balader avec ma trottinette dans le train, j’avais un peu l’impression d’être un extraterrestre. Et puis ça s’est banalisé. Pour la SNCF, c’est un bagage à main. Et du point de vue du code de la route, je suis un piéton vu que ce n’est pas un modèle électrique. Autrement dit je peux circuler sur les trottoirs, ce qui est assez sécurisant. »

En cas de train surchargé, la SNCF peut se réserver le droit de refuser les passagers avec des vélos. Plutôt rare sur sa ligne, concède Julien. En revanche, le problème est un peu plus fréquent pour ses collègues qui empruntent la ligne TER de Molsheim.

« Lors d’un petit déjeuner de rencontre avec les usagers, un employé de La SNCF m’avait expliqué qu’ils voulaient à terme inciter les cyclistes à monter à bord sans vélo, pour limiter l’encombrement des voitures. L’idée ça serait de laisser un premier vélo à sa gare de départ, et d’en prendre un deuxième à la gare d’arrivée pour finir le trajet. Mais d’une, ça expose davantage les cyclistes au vol en gare, et de deux ça a quand même un certain coût. Entre les deux cadenas en U et les changements d’écrous, il faut compter minimum 100 euros pour sécuriser un vélo à fond. »

Pour le moment, Julien parvient à garder le même vélo pour tout le trajet. Il n’a jamais été débarqué d’un TER à cause de sa bécane. Si les contrôles venaient à s’intensifier, peut-être qu’il investirait dans un vélo pliable, qui est considéré comme un bagage à main.

Des investissements très vite amortis

Toujours est-il que l’affaire est rentable. Pour Loïc, le calcul est vite fait. 20 euros d’abonnement TER (son employeur en paie la moitié), plus une trottinette qui lui fait entre un an et un an et demi qu’il estime amortir à raison de 10 euros par mois : 30 euros par mois, avec un minimum d’entretien :

« Il faut juste la décrasser un peu l’hiver quand les trottoirs sont plus sales, graisser un peu les rouages… C’est vraiment pas grand-chose. »

Julien n’a jamais vraiment fait le calcul, et il n’est pas sûr de s’y retrouver cette année. Il vient d’investir dans un nouveau vélo urbain, mais les freins ont connu une fin prématurée. Il s’attend à des frais supplémentaires, mais « ça reste incomparable aux frais de réparations d’une voiture ».

Alors faisons le calcul : Dans son nouveau vélo, Julien a investi 400 euros qui comprennent la monture, un cadenas neuf, un siège enfant, une fixation pour porte-bagage, et les réparations à venir. Sur un an, cela fait 33 euros par mois. S’ajoutent 25 euros de sa poche pour l’abonnement TER mensuel, soit un budget de déplacement mensuel de 58 euros.

Quand il faisait le même trajet en voiture, il faisait un plein à 50 euros qui lui durait 3 semaines (sa petite citadine n’est pas très gourmande). Soit 1,33 plein par mois à 66 euros. Ce à quoi s’ajoutent les frais de parking : 22,80 euros de sa poche via le pass’mobilité, qui constitue l’alternative la moins chère :

« On a des places réservées, mais dès 8h30 tout est pris. La meilleure solution, c’est le parking relais-tram du Wacken. »

Résultat des courses : un budget de 88,80 euros par mois entre l’essence et le parking, sans compter une éventuelle hausse du coût de l’assurance, et l’usure de la voiture. Dès la première année, l’achat du vélo auquel s’ajoute l’abonnement TER (58€ au total) s’avère rentable.

La trottinette électrique, chaînon manquant de l’intermodalité ?

Julien et Loïc ont opté pour une mobilité dit « douce ». Auraient-ils franchi le pas aussi aisément avec des enfants à déposer ou un genou en vrac ? La chasse à la voiture dans les grandes villes comme Strasbourg comporte un risque : celui de faire de « la ville durable » un terrain praticable uniquement par des hommes jeunes, libérés de toute contrainte et en bonne santé.

Dans sa boutique à Erstein, Alde Ohrel voit passer des travailleurs pendulaires qui prennent également le train. (Photo Pierre Pauma)

Certains prestataires anticipent la diversité des publics, que ce soit en optant pour le vélo cargo ou la trottinette électrique. Parfois représentée comme un gadget, sujette à de nouveaux conflits avec les piétons, les cyclistes et les conducteurs, elle devient pourtant de plus en plus plébiscitée par les travailleurs pendulaires. Assez pour que se développe une offre en libre-service avec Knot.

Même à l’extérieur de Strasbourg, le marché se développe. À Erstein, Alde Orehl, gérant d’électric’cars leur a fait une place dans sa boutique au milieu des voitures et des scooters électriques il y a 6 ans. Et depuis, la demande grimpe.

« Au tout début, on était plutôt sur une pratique de loisir avec des modèles qui atteignaient 40 kgs ! Il y a eu de gros progrès sur l’ergonomie et la légèreté. De plus en plus, on se dirige vers une utilisation quotidienne. »

Un constat que partage Valentin Servet, gérant d’Eleqtron à Strasbourg, qui fait dans le vélo et la trottinette électrique.

« Le gros de ma clientèle, ce sont des gens qui cherchent une solution pratique pour leurs déplacements au travail. Dont beaucoup qui comme moi prennent le TER, et qui complètent avec la trottinette. »

Pour le moment, les engins électriques restent dans un flou juridique. Mais avec l’adoption de la loi d’orientation des mobilités – dite LOM – au cours de l’été, leur encadrement pourrait être redéfini. Les professionnels du secteur s’attendent à voir disparaître les véhicules non-homologués, et se limiter aux engins bridés à 25 km/h. Les utilisateurs devront se soumettre à l’obligation d’immatriculation et d’assurance.

L'AUTEUR
Pierre Pauma
A vendu sa voiture en février. Piéton terrorisé par les Deliveroo. Fondateur du mouvement des faucheurs de segways volontaires.

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