« Traître », « parasites » : à la barre, la violence verbale des soutiens d’Erdogan
Société 

« Traître », « parasites » : à la barre, la violence verbale des soutiens d’Erdogan

actualisé le 29/06/2018 à 16h47

À Strasbourg et Paris, deux procédures judiciaires opposants soutiens et détracteurs du président turc sont en cours. Leurs issues seront déterminantes pour le climat dans la diaspora.

À Strasbourg et Paris, deux procédures judiciaires opposant soutiens et détracteurs du président turc sont en cours. Une troisième est sur les rails. Hülliya Turan, secrétaire départementale du Parti Communiste Français (PCF) la déposera soit en personne soit au nom de sa formation politique. Depuis son arrestation en Turquie le jour des élections présidentielle et législatives, des menaces circulent à son encontre sur les réseaux sociaux. Une photo de sa carte d’identité a été publiée sur Twitter. D’autres plaintes ont déjà été déposées contre des Strasbourgeois pro-Erdogan pour injure et discours appelant à la haine .

« Seriez-vous ce traitre de Can Dündar? »

Le 30 janvier, le journaliste Can Dündar a porté plainte contre un jeune Franco-Turc strasbourgeois pour injure et atteinte à la vie privée.

Fin 2017, un homme avait filmé le réfugié politique turc dans un café à Strasbourg en l’interpellant :

« Seriez-vous ce traître de Can Dündar ? »

La vidéo avait ensuite été publiée sur Youtube, puis diffusée sur de nombreuses chaînes télévisées pro-Erdogan. Can Dündar déchaîne les passions en Turquie. Le journaliste vit exilé en Allemagne. Le 29 mai 2015, il dénonçait des échanges d’armes entre les services secrets turcs et des groupes islamistes syriens. Condamné en Turquie pour espionnage, il y risque 20 ans de prison.

Ali Gedikoglu en croisade contre les « parasites »

Début juin, les Dernières Nouvelles d’Alsace révélaient l’existence d’une enquête judiciaire contre Ali Gedikoglu. Le fondateur du Parti Egalité et Justice et président de COJEP est soupçonné d' »infraction de provocation, non suivie d’effet, à l’atteinte volontaire à l’intégrité de personnes. »

Dans une vidéo publiée en novembre 2016 sur Youtube, Ali Gedikoglu citait plusieurs personnalités strasbourgeoises et les qualifiait en turc de « parasites » nuisibles aux relations franco-turques :

« Il faut se mettre en relation avec les associations et politiciens français dans toutes les villes. Si on arrive à le faire, on arrivera à supprimer les anciens parasites turcs vivant en France qui endommagent les relations entre les États français et turc. Ils endommagent les relations à travers leurs associations. Et il faut en finir avec cela. Parmi ces parasites, il y a à Paris Nedim Gürsel, à Strasbourg il y a l’académicien Samim Akgönül, Faruk Günaltay, Ahmet Insel, Muharrem Koc, directeur de l’Astu, ou encore Emre Demir. »

Une interprétation politique selon Cojep

Selon Muhammet Cavus, vice-président de Cojep Europe, cette interprétation des propos d’Ali Gedikoglu est erronée. « Nous condamnons tout type de violence, peu importe son auteur », affirme cet ancien candidat du Parti Egalité et Justice (PEJ). Le responsable met en avant sa propre traduction de la vidéo au cœur de l’affaire. Dans le texte fourni par Muhamet Cavus, l’accusé n’emploie pas le verbe « supprimer » :

« Ces parasites doivent être hors circuit. […] Si l’on demande qui sont ces parasites ? Il y a des personnes depuis longtemps à Paris tel que Nedim Gürsel, un professeur universitaire Samim Akgönül à Strasbourg et Faruk Günaltay, Ahmet Insel, Muharrem Koç le directeur de l’Astu, Emre Demir. »

« Je ne peux plus aller en Turquie »

Faruk Günaltay fait partie des plaignants dans cette procédure. Le directeur du cinéma L’Odyssée énumère les pressions qu’il subit depuis ses prises de position publiques contre Recep Tayyip Erdogan :

« Je ne peux plus aller en Turquie car je figure sur une liste noire de l’Etat turc. Des commentaires haineux ont été postés sur ma page Facebook, comme : « Les chiens peuvent rêver, on reparlera à la fin du mois de juin [après les élections turques, ndlr] » Le réseau pro-Erdogan utilise l’intimidation. Nous [les plaignants, ndlr] sommes décidés à ce qu’il n’y ait plus de permissivité. »

Caroline Zorn défend les victimes dans les procédures contre Ali Gedikoglu et le Franco-Turc strasbourgeois. Dans cette dernière affaire, l’avocate dénonce les difficultés rencontrées pour convaincre le procureur d’ouvrir une enquête. Selon elle, la politique générale du parquet serait défavorable à l’ouverture d’enquêtes publiques dans les cas d’injures.

Il a donc fallu fortement insister pour que le procureur ouvre une enquête. Le 20 juin, le Tribunal de grande instance de Strasbourg a renvoyé l’audience au 28 août. Il s’est réservé le droit d’exiger 2000 euros de Can Dündar si la plainte était considérée comme abusive.

Faruk Günaltay est conscient des limites de la justice française face à ces tensions intracommunautaires. Il explique :

« La communauté pro-Erdogan maîtrise l’art de l’euphémisme et du double-langage. Une condamnation serait un petit pas pour nous, mais un grand pour la société française. Ou le sans-gène va être entravé, ou il va être décuplé. Dans le dernier cas, les réseaux seront plus virulents pour gangréner le fonctionnement de l’Etat de droit français et mettre en péril le vivre-ensemble garanti par les lois de la République. « 

Ali, un sympathisant de Fetullah Gülen qui souhaite rester anonyme, partage cette crainte, alors que la virulence des pro-Erdogan à l’égard de son milieu s’est apaisée :

« Ces plaintes en cours des intellectuels de gauche peuvent bien sûr être contre-productives si elles n’aboutissent pas. »

« Ils ont réalisé qu’on était dans un État de droit »

Après le coup d’Etat manqué en Turquie, les sympathisants de Gülen ont opposé le droit français à la violence des partisans d’Erdogan, rappelle-t-il :

« Au moment du coup d’Etat, on a assisté à une libération de la parole qui s’est généralisée à l’ensemble de la population. Tout le monde écrivait comme s’il pensait à haute voix. Puis des plaintes ont été formulées et puis les premières conséquences juridiques sont arrivées. On constate beaucoup moins de virulence apparente de la part des tenants de l’AKP. […] Nous ne subissons plus de violence directe. Ils ont réalisé qu’on était dans un Etat de droit. »

Le 18 juillet 2016, le président d’une association mulhousienne appelait le préfet du Haut-Rhin à l’aide :

« Nous sommes profondément inquiets pour nos vies, celles de nos familles et de nos proches. »

Depuis la tentative de coup d’État en Turquie, dans la nuit du 15 au 16 juillet, l’homme et ses proches étaient injuriés et menacés de mort. Les soutiens présumés de l’imam Fethullha Gülen étaient aussi victimes de dégradations matérielles… En une nuit, le prédicateur et ses partisans étaient devenus des « terroristes » désignés par le président turc.

« Une chasse aux sorcières sur notre territoire »

Sur les réseaux sociaux, les soutiens du président Erdogan ont appelé à se rassembler à Mulhouse et à Strasbourg dans la nuit du 15 au 16 juillet. Dans le chef-lieu du Haut-Rhin, un groupe s’en est pris aux vitrines de l’association Etudes Plus et du centre socioculturel Horizon, proche du mouvement Gülen. Le président de l’association Cojep, Ali Gedikoglu avait justement relayé des appels à la délation et des propos haineux :

« Le jour où tous les petits FETÖ [appellation d’Ankara pour le mouvement « Hizmet » dirigé par Fethullah Gülen, ndlr]] seront fusillés est proche. »

Ces violences ont inquiété l’ancienne députée du Haut-Rhin Arlette Grosskost (LR). Le 2 août 2016, dans une lettre adressée à Jean-Jacques Urvoas, garde des Sceaux de l’époque, l’élue exprimait son indignation :

« Le président Erdogan se permet de mener une chasse aux sorcières sur notre territoire, rappelant les heures les plus sombres de notre histoire. […] nous sommes incapables d’opposer publiquement nos valeurs à un chef d’Etat étranger qui mène une politique d’ingérence sur notre propre territoire. Les auteurs de ces attaques contre des citoyens français doivent être sévèrement réprimés, il en va de la crédibilité et de la souveraineté de la France. »

« Où sont les associations turques? »

Parmi les auteurs de détériorations contre les associations Horizon et Etude plus, un homme a été condamné. Sa peine : huit mois de prison, dont quatre avec sursis avec mise à l’épreuve pendant deux ans. Pour réparer la façade endommagée, il doit verser 23 000 euros de réparation.

Si plusieurs personnes ont vandalisé les locaux associatifs dans la nuit du 15 au 16 juillet à Mulhouse, une seule a été poursuivie et condamnée. Sur Facebook, un membre de sa famille dénonçait alors l’abandon de l’accusé par les associations turques locales. L’histoire a même fait l’objet d’une double-page dans le mensuel Alternatif Gazete. Son rédacteur en chef, Zekeriya Sahin, y demandait en titre : « Les FETÖ sont là-bas, où sont les associations turques? » Son reportage a été réalisé lors d’une visite de soutien d’Ali Gedikoglu et Feridun Ulusoy, ex-candidat du Parti Egalité Justice, auprès de la famille de l’accusé.

« Vous ne pourrez plus mettre un pied dehors »

Au cours de l’été 2016, un correspondant de l’ex-quotidien d’opposition Zaman, sympathisant de Gülen, a aussi reçu des menaces. Le lendemain du putsch raté, cet habitant de Mulhouse recevait ce type de sms :

« A partir de maintenant, surveillez vos pas ! Ne nous croisez pas dans la rue, sinon je jure au nom de Dieu que votre mort sera de nos mains. Vous allez rendre des comptes au peuple. Ne pensez surtout pas que parce que vous êtes en Europe, il ne vous arrivera rien. Nous allons étaler vos cadavres ! Avec la permission de Dieu, les personnes qui vous feront du mal seront récompensées par Dieu et par l’Etat. Comprenez bien cela. »

Le 28 mars de cette année, la cour d’appel de Colmar a condamné l’auteur de ces menaces à quatre mois de prison avec sursis et 500 euros d’amende. Un avocat alsacien, proche de ces dossiers, salue les réponses pénales apportées par la justice française :

« Ces peines me semblent adaptées. Elles ont eu pour effet de calmer un peu les esprits. C’était très chaud. »

En 2017, à Mulhouse, un restaurateur et des bénévoles associatifs ont à nouveau été menacés de mort. Les victimes ont été auditionnées à la mi-juin. L’accusé dans cette affaire devrait être interrogé au cours des prochaines semaines.

L'AUTEUR
Claire Gandanger & Guillaume Krempp

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