Philippe Olivier : « Culture et élections municipales, une bataille de crédibilité pour Strasbourg »
Tribune 

Philippe Olivier : « Culture et élections municipales, une bataille de crédibilité pour Strasbourg »

Conseiller pour la culture et l’enseignement supérieur au cabinet de Roland Ries entre 2009 et 2013, Philippe Olivier s’étonne du manque d’ambitions pour la Culture à Strasbourg affiché par les candidats aux élections municipales.

Depuis 2000, le rayonnement culturel de Strasbourg a décru. Cette ville n’a jamais obtenu le label annuel de Capitale européenne de la culture. Aucun artiste strasbourgeois pratiquant une discipline noble n’a été encouragé concrètement, par le pouvoir municipal, à acquérir une dimension nationale et internationale. Les édiles en sont restés aux prosternations anachroniques devant Tomi Ungerer, comme à l’édification des tours Black Swan, une réalisation passéiste. Ils n’ont jamais favorisé la carrière du ténor strasbourgeois Paul Gaugler, se produisant désormais sur des scènes de l’envergure de Glyndebourne. 

Le même pouvoir municipal n’a pas écouté les recommandations de Pierre Boulez lorsqu’il était question, en 2011, de la construction d’un nouvel opéra. L’éminent compositeur conseillait l’édification d’un lieu unique commun, cadre d’un geste architectural souhaité comme audacieux, une black box dévolue à l’Opéra national du Rhin (OnR) et à l’Orchestre philharmonique de Strasbourg (OPS). Il aurait dû se trouver dans le quartier du Port du Rhin, constituant ainsi un symbole franco-allemand d’envergure. Tant l’OnR que l’OPS sont restés à la même place. Faute de moyens supplémentaires dignes de ce nom, ils n’ont toujours pas la dimension qu’ils méritent pleinement. L’auront-ils un jour ? 

L’opéra de Strasbourg n’est plus en mesure d’accueillir les grandes créations européennes (Photo Jonathan M. / Wikimedia commons / cc)

« Les Bibliothèques idéales ignorent l’édition locale »

Quant à l’opération dite des Bibliothèques idéales, celle-ci aura tenu cent fois plus de la manifestation commerciale que de l’atelier destiné à élever les esprits. Elle aura ignoré, depuis des années, la chaîne locale de production de livres et de bandes dessinées.

Que dire, aussi, du « rêve » de Jean-Philippe Vetter, à savoir une ouverture jour et nuit de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg ? Il oublie que cette institution relève de l’État. Nous lui conseillons aussi de quitter, quelques jours durant, la belle endormie strasbourgeoise afin de s’informer de la modernité ravageuse de la vie culturelle parmi des villes-monde nommées Bâle, Zurich ou Amsterdam. 

Comme l’écrivent à juste titre les auteurs d’une « Lettre ouverte aux politiques culturelles » strasbourgeoises en circulation depuis peu, le « populisme bourgeois » est – hélas – le signe d’une « ville qui n’aime pas les artistes », donc d’une agglomération s’étant exclue de ces villes-monde depuis deux décennies.  

« Pas de carnets d’adresses »

La profession de foi électorale de Jean-Philippe Vetter et d’Alain Fontanel prouve que s’ils s’intéressent à l’économie, à la sécurité et à ce qu’ils nomment « rayonnement européen », ils ne maîtrisent pas, en ce qui concerne la dimension culturelle de ce rayonnement, l’expertise de niveau international et le carnet d’adresses indispensables.

Il en va de même avec l’un ou l’autre des aspirants-adjoint à la culture présents sur la liste des Verts. Leur combat étant focalisé sur la question environnementale, on regrette qu’ils n’aient pas de revendications culturelles convaincantes.  Ainsi, leur encouragement aux pratiques des amateurs n’est pas une fin en soi, mais une limite vite atteinte. Elle repose sur le fallacieux postulat selon lequel chacun peut être artiste. Ce postulat constitue une erreur de taille, teintée de démagogie. 

Tous ces candidats ont-ils conscience que la population ne supporte plus, à juste titre, les manifestations médiocres présentées comme de la culture ? Ainsi, l’opération annuelle Strasbourg mon amour relève-t-elle des divertissements à la panem et circenses proposés sur le périmètre marchand nommé Disneyland. 

Si le programme électoral de Catherine Trautmann veut « remettre Strasbourg et sa métropole en ébullition », il devra trouver un équilibre réel entre la valorisation des artistes locaux d’envergure et la venue dans la capitale alsacienne de personnalités internationales ne s’y étant jamais produites. Je pense, en me limitant à la seule musique classique, à l’organiste Cameron Carpenter, au pianiste Simon Ghraichy ou au violoniste David Garrett. Je m’étonne de voir la Gauche strasbourgeoise souffrir, à cet égard, du même symptôme que ses ennemis politiques : un provincialisme contredisant totalement l’image autoproclamée de phare donnée à la cité des institutions parlementaires européennes. 

Le désastre de la pandémie sur la Culture sous-estimé

Les élus et aspirants à l’être mesurent-ils vraiment les conséquences de la pandémie de Covid-19 sur les structures culturelles de Strasbourg et sur les intermittents du spectacle habitant cette ville ? J’en doute totalement. Si tel avait été le cas, huit responsables d’établissements dignes d’intérêt n’auraient jamais eu besoin de publier une tribune dans laquelle ils déclarent : « Nous redoublerons d’innovation, de vision, d’ouverture. » Leurs critères ne sont pas partagés par les candidats aux élections municipales. Deux mondes s’opposent. Celui des professionnels et celui de politiciens du cru, de plus en plus décalés, isolés, ignorants des enjeux culturels d’aujourd’hui tels qu’ils croissent à Paris, à Berlin et ailleurs. On en vient à se demander si ces politiciens locaux ont encore une utilité en la matière. 

Celles et ceux qui rêvent de ceindre l’écharpe tricolore devraient pourtant se méfier des bouillonnements actuels. Le récent appel national Bas les masques a été élaboré collectivement par des travailleurs des arts, du spectacle vivant et de l’audiovisuel, par des artistes-auteurs, des plasticiens, des designers, des étudiants et des enseignants en art. Ils se définissent comme « des actrices et des acteurs du quotidien. » Le même appel rassemble quarante-cinq collectifs de lutte, fédérations et syndicats. Les secteurs professionnels énumérés ci-dessus existent bel et bien à Strasbourg.

Les intermittents vont se radicaliser

Mais l’on n’a rien fait de significatif, depuis 2008, pour les valoriser en les soutenant. L’immense majorité des intermittents du spectacle locaux vit dans des conditions matérielles humiliantes. Elle est, de surcroît, dédaignée. On aura beau jeu, le moment venu, de se lamenter devant sa radicalisation quand elle passera à une juste offensive qui risque d’être tout sauf modérée. En atteste la « Lettre ouverte aux politiques culturelles » dont il a été question précédemment ici. Ce texte réclame, à juste titre, « de la transparence dans la gestion des affaires culturelles ». 

La mobilisation massive des secteurs de la culture et des arts, dans la bataille générale menée pour imposer une société plus juste, ne peut se limiter à leur rencontre avec des futurs citoyens en âge scolaire. Toutes les générations doivent les fréquenter d’une manière ou d’une autre.  Dès lors, quand les huit responsables culturels strasbourgeois précités écrivent « Appelons-en à une politique culturelle d’une ambition sans précédent, initiée à nos côtés par l’État, la Région Grand-Est et la Ville de Strasbourg », quel est le candidat qui les comprend ? 

En attendant, l’état actuel de la culture à Strasbourg reflète le propos suivant de Karl Kraus : « Quand le soleil de la culture est bas à l’horizon, même les nains projettent de grandes ombres. » Il est de la pleine responsabilité des électeurs pour mettre fin à cette affligeante situation en faisant un choix approprié dans les urnes. 

Philippe Olivier

L'AUTEUR
Philippe Olivier
Philippe Olivier a été conseiller pour la Culture au cabinet de Roland Ries entre 2009 et 2013. Il vit aujourd'hui à Berlin.

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