On a visité l’université qui veut « quitter Strasbourg pour s’installer dans l’espace »
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On a visité l’université qui veut « quitter Strasbourg pour s’installer dans l’espace »

actualisé le 06/06/2019 à 16h56

L'International Space University (ISU), située sur le campus d'Illkirch, accueille depuis 2000 des étudiants de tous horizons, tous passionnés de spatial. (Photo : Rue89Strasbourg)

L’International Space University (ISU), située sur le campus d’Illkirch, accueille depuis 2000 des étudiants de tous horizons, tous passionnés de spatial. (Photo : Rue89 Strasbourg)

Aucune navette spatiale n’a jamais décollé de Strasbourg et pourtant, la ville accueille l’Université Spatiale Internationale (ISU). Entre ses murs, les étudiants organisent des lancements de mini fusées, imaginent des moteurs de satellite et… ne deviennent pas astronautes, mais continuent d’espérer.

Là où d’autres universités érigeraient une statue d’Homère ou d’Archimède, c’est un moteur à réaction de fusée qui trône dans le grand hall de l’Université spatiale internationale, sur le campus d’Illkirch-Graffenstaden. Juste en dessous d’un énorme satellite accroché au plafond. Ici, on a la tête dans les étoiles et chaque détail est un clin d’œil à l’espace. Les auditoriums s’appellent « Galaxy » ou « Boeing », les vitrines sont chargées de modèles miniatures de fusée ou – moins ragoûtant – de sachets de « tomates-artichauts » ou « bœuf-nouilles » en poudre, ceux-là même que les astronautes emmènent avec eux à bord de la Station spatiale internationale.

Mais que trafique-t-on exactement dans cette université de l’espace au fin fond du parc d’innovation ? Aux dernières nouvelles, aucune navette n’a encore décollé d’Alsace, même si la Nasa a presque découvert le moyen de brasser de la bière dans l’espace.

Nassim Bovet, responsable des admissions, raconte :

« L’université est née en 1987 au Massachussets Institute of Technology (MIT) de Boston, dans la tête de trois jeunes visionnaires fous d’exploration spatiale. Au début, ce n’était qu’une simple session d’été, puis ils ont voulu trouver un endroit où construire une vraie université. Strasbourg a fait la meilleure offre… Et depuis 2000, nous sommes les seuls en France à proposer une vision globale, internationale, interdisciplinaire, sur “le spatial”. »

Aujourd’hui encore, ce sont les agences spatiales et l’industrie spatiale qui financent une partie de l’université (privée à but non lucratif), l’autre étant financée par les élèves eux-mêmes à hauteur de 25 000 euros l’année. Une partie des élèves obtiennent des bourses pour financer leurs études.

Des profs astronautes

La folie « du spatial » est visiblement un virus très contagieux. Le bureau de l’ancien élève est quasiment autant constellé d’étoiles qu’un ciel d’été. Des fusées-jouets s’alignent sur les meubles, de figurines d’avions, et sur les murs des tableaux du ciel et des cartes… Il a même gardé l’intégralité des posters promotionnels des sessions d’été, dont le premier révèle l’ambition première des fondateurs :

Depuis 1987, l'Université spatiale existe à travers des sessions d'été (Photo : Rue89Strasbourg).

Depuis 1987, l’Université spatiale existe à travers des sessions d’été (Photo : Rue89 Strasbourg).

« L’objectif, à terme, est de quitter Strasbourg et d’installer l’école dans l’espace. »

Et ce n’est pas complètement une plaisanterie. Jean-Jacques Favier, astronaute et prof à l’université (et « chevalier de l’ordre du Picodon », insiste-t-il, étant le seul à avoir réussi à mettre du fromage français sur orbite) dit croire à des réalisations voisines de celles-là :

« Il y a énormément de de choses décoiffantes qui risquent de se produire dans les vingt prochaines années. Les gens ne soupçonnent pas ce que le spatial occupe comme place aujourd’hui. Si on organisait une grève des satellites demain, la moitié du monde s’arrêterait de tourner. Plus de téléphone, plus d’avion, plus de météo… »

L'ISU expose dans son hall principal plusieurs satellites et un moteur de fusée. (Photo : Rue89Strasbourg)

L’ISU expose dans son hall principal plusieurs satellites et un moteur de fusée. (Photo : Rue89Strasbourg)

Les élèves suivent donc des cours de survie dans l’espace ? Pas tout à fait, mais ici tous les enseignements classiques riment avec “spatial” : ingénierie spatiale, business du spatial (comment vendre un satellite ?), sciences spatiales, histoire du spatial… Et même droit du spatial :

« Par exemple, est-ce qu’on a le droit d’exploiter les minéraux hors de la Terre ? Ou Aldrin aurait-il pu déposer plainte contre Armstrong s’il y avait eu un crime sur la Lune ? »

Les étudiants planchent aussi sur la philosophie du cosmos avec des questions comme « Pourquoi aller dans l’espace ? » À cela, Nassim Bovet répond par une citation de Constantin Tsiolkovski, scientifique russe du XIXe siècle :

« La Terre est le berceau de l’humanité, mais personne ne peut vivre dans un berceau pour toujours. »

Un cours de construction de satellites

Durant l’année scolaire, le grand bâtiment vitré « frémille de partout », raconte le responsable des admissions. Les étudiants, une cinquantaine, parlent toutes les langues : ils viennent des États-Unis, du Canada, de France, et de plus en plus de Chine et d’Inde. Pourtant, s’ils veulent tenir le rythme intensif et les travaux en groupe, ils ont intérêt à vite se comprendre et à travailler ensemble.

Notamment pour l’exercice pratique où ils construisent de bout en bout un satellite, comme l’explique Jean-Jacques Favier :

« Ils se placent chacun devant leur console, dans une salle équipée d’ordinateurs et de trois grands écrans, et travaillent ensemble en temps réel. Les rôles sont répartis comme dans une fosse d’orchestre. En fonction de ce que l’un dit sur la thermique, l’autre agit sur l’aspect mécanique. Et à la fin de la session, ils ont sorti le plan d’un nouveau satellite qui correspond à tel ou tel objectif. »

Au détour d’un couloir, une autre salle révèle… Un vaisseau spatial. La même capsule qui abrite l’actrice Sandra Bullock dans le film Gravity.

L'agence spatiale russe a offert une capsule spatiale à l'ISU. (Photo : Rue89 Strasbourg)

L’agence spatiale russe a offert une capsule spatiale à l’ISU. (Photo : Rue89 Strasbourg)

Ce module de près de 4 tonnes est en fait un support de cours :

« C’est une vraie capsule offerte par l’agence spatiale russe. Elle peut résister aux conditions dans l’espace et rentrer dans l’atmosphère. Il faudrait juste trouver une fusée pour la lancer, mais ça coûte plusieurs centaines de millions de dollars. Là elle est vide et les étudiants imaginent les aménagements possibles à l’intérieur. »

« Celui qui récupère l’œuf de sa fusée intact gagne »

Grande déception cependant, aucune salle de gravité artificielle, où les élèves auraient pu flotter dans l’air et se préparer à un voyage au-delà de l’atmosphère. En revanche, ils confrontent leurs talents lors d’un concours de fusées.

Nassim Bovet en rappelle les consignes :

« Ils conçoivent chacun leur modèle de fusée à poudre, les construisent et les lancent ici, derrière l’Université. Ils doivent réussir à faire atterrir intact un oeuf, qui se trouve à bord, et qui est éjecté en parachute. »

Une performance à revivre, grâce à cette vidéo tournée au moment de leur programme en Floride, au NASA Kennedy Space Center :

Plus classique, mais incontournable : le concours de robots. Les participants dessinent et construisent leur propre robot autonome, et celui-ci doit être pensé non pas pour atomiser ses adversaires, mais pour simuler l’exploration d’une planète. Le robot gagnant est celui qui réussira à collecter le plus de cailloux. Sait-on jamais, on trouvera peut-être parmi eux le successeur de Curiosity, le robot explorateur de Mars.

Peu de probabilité de devenir astronaute

Depuis la création de l’université il y a 27 ans, 3 900 étudiants ont été préparés à travailler dans tous les domaines du « spatial ». Combien parmi eux sont devenus astronautes ? Trois, deux Américains et une Sud-Coréenne. Même s’ils en ont toutes les compétences intellectuelles, la probabilité reste très faible, explique Nassim Bovet :

« La plupart en rêvent. On leur conseille d’y croire mais en réalité il y a peu d’élus. Au total, à peine 450 personnes sont allées dans l’espace. Mais il existe de nombreux autres postes très intéressants, il y a un million d’emplois liés au spatial. »

Même s’ils ne deviennent pas astronautes (pour les Américains), spationautes (pour les Français), cosmonaute (pour les Russes) ou Taïkonaute (pour les Chinois), les trois-quarts des diplômés finissent par travailler dans leur domaine, dans des agences spatiales ou des entreprises de l’industrie spatiale.

Jean-Jacques Favier, un des profs de l'ISU, a passé 17 jours en orbite à bord de la station spatiale internationale. (Photo : NASA)

Jean-Jacques Favier, un des profs de l’ISU, a passé 17 jours en orbite à bord de la station spatiale internationale. (Photo : NASA)

Pourtant, le jour de la rentrée, nombreux étaient ceux qui n’avaient aucun bagage technique, aucune formation d’ingénieur, rappelle Jean-Jacques Favier :

« Le seul critère de sélection est d’avoir un Bac+3 et d’être passionné de spatial. L’année dernière par exemple, on a eu un étudiant en biologie. Aujourd’hui il serait capable de construire un satellite dans son jardin. »

Justement, un étudiant vient de se désister. Alors qu’elle est assaillie chaque année par plus de 500 candidatures pour une cinquantaine de places, l’Université se retrouve avec une bourse complète de 25 000 euros sur les bras, de quoi couvrir l’intégralité des frais de formation. Elle lui cherche activement un remplaçant. Serez-vous le prochain à décrocher la Lune ?

Aller plus loin

Le site officiel de l’Université internationale de l’espace

L'AUTEUR
Leïla Marchand
Leïla Marchand
Ex-journaliste à Ouest-France, je termine deux années de formation au journalisme web à Metz. Je suis à la rédaction de Rue89 Strasbourg pour le mois de juin.

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