200 millions d’euros plus tard, « l’usine d’incinération reste dans un sale état »
Environnement 

200 millions d’euros plus tard, « l’usine d’incinération reste dans un sale état »

actualisé le 01/10/2019 à 21h20

Poteaux et murs en décrépitude, fuites dans les conduites de vapeur, cendres toxiques mal contenues… Malgré les 200 millions d’euros d’argent public investis, le redémarrage de l’usine d’incinération a présenté de nombreux dysfonctionnements ces derniers mois. « L’unité de valorisation énergétique » n’a toujours pas produit de chaleur pour les ménages ni d’électricité pour les entreprises.

« Ils ont fait quoi avec l’argent ? », se demande un employé de l’usine d’incinération, opérée par l’entreprise Sénerval. Comme plusieurs de ses collègues, Jean (les prénoms des salariés ont été modifiés) ne comprend pas où sont passés les 200 millions d’euros investis par l’Eurométropole de Strasbourg pour permettre de redémarrer les chaudières de « l’unité de valorisation énergétique » (UVE) installée sur l’île du Rohrschollen, au sud de Strasbourg. Entre septembre 2016 et juin 2019, Sénerval, filiale du groupe Séché, n’a pu incinérer aucun déchet sur le site, afin de procéder à son désamiantage, exigé par les ouvriers lors d’une grève de 83 jours en 2014.

Promesses non-tenues

Salariés et direction de l’entreprise avaient trouvé un protocole d’accord en 2014. Il portait aussi sur la remise à neuf de certaines parties de l’infrastructure. Selon un ancien délégué du personnel, le groupe délégataire du service public de traitement des déchets n’a pas tenu ses promesses :

« Il y a eu un travail sur les tubes des fours, mais les brûleurs ont simplement été repeints. Les laveurs de fumée et les électrofiltres n’ont pas été changés alors que c’était l’objet de la grève en 2014. »

Ni chaleur ni électricité

Pour l’instant, « l’unité de valorisation énergétique » porte mal son nom. Car l’usine d’incinération n’a pas encore produit d’énergie depuis son redémarrage. Fin août, l’explosion d’une pompe a empêché l’alimentation du réseau de chaleur urbain. Il a fallu trois semaines pour changer la pièce.

Selon les témoignages de plusieurs salariés rencontrés par Rue89 Strasbourg, les conduites de vapeur sont trouées à plusieurs endroits, empêchant l’alimentation du réseau de chaleur urbaine. Côté production d’électricité, c’est toujours zéro kilowattheures : le turbo-alternateur n’a pas encore été installé. Mais, assure le directeur de l’installation Thierry Provendier, « la turbine pourra démarrer la semaine prochaine car elle a été mise à l’abri ». Ouf.

Enfin, l’Eurométropole de Strasbourg assurait fin août que l’usine d’incinération alimentait trois entreprises locales en vapeur. Selon nos informations, une seule société (SIL Fala) a déjà reçu ce type d’énergie depuis le redémarrage de l’incinérateur. Plusieurs témoignages internes à l’entreprise Sénerval indiquent que cet approvisionnement a connu de nombreuses difficultés. Lesaffre Culinary a aussi indiqué à Rue89 Strasbourg que le contrat d’approvisionnement en vapeur industrielle était toujours en discussion…

Fuite de vapeur à plus de 150°C

À l’intérieur même de l’usine, des canalisations fuient. La vapeur expulsée atteint des températures de plus de 150°C. Xavier détaille :

« À certains moments, on a pas pu intervenir sur un outil aussi crucial que le poussoir (l’outil qui permet de réguler le volume de déchets dans le four, ndlr) parce qu’on risquait de se brûler avec la vapeur ».

Rue89 Strasbourg a pu se procurer plusieurs images de ces tuyaux défectueux. Pour le directeur de l’usine, rien d’anormal dans cette vidéo réalisée début septembre : « C’est en mettant les canalisations sous pression que l’on trouve les fuites. Nous avons ainsi changé une dizaine de pièces défectueuses. »

Un exemple parmi d’autres de tuyaux d’évacuation de vapeur troué… (doc remis)

Béton dégradé, étage à réhabiliter…

Loin d’être terminée, la rénovation de l’installation va connaître encore plusieurs phases de travaux. Les cadres travaillent dans des bureaux préfabriqués installés à côté de l’usine. Les ouvriers aussi se lavent et se changent dans des préfabriqués. « Un étage de l’usine n’a toujours pas été réhabilité, explique le directeur, mais il n’y en a plus pour très longtemps. » Une rallonge pour ces travaux est en discussion avec l’Eurométropole…

Autres nouveaux frais à venir : la consolidation de certains poteaux ou murs en béton. Une entreprise a récemment audité les structures bétonnées de l’usine. L’étude a d’abord permis de connaitre la capacité de résistance maximale de certains planchers… mais aussi d’évaluer les coûts d’une remise en état. « Il y en a pour plusieurs centaines de milliers d’euros », estime Thierry Provendier.

Plusieurs poteaux présentent des signes de dégradation avancée. La réparation devrait coûter plusieurs centaines de milliers d’euros selon le directeur de l’établissement. (Document remis)

Des poussières toxiques dégagées manuellement

Selon nos informations, le système de traitement des poussières toxiques a déjà montré des signes de faiblesse depuis le redémarrage. Normalement, les agents chimiques CMR (cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques) doivent rester en vase clos et finir dans un silo hermétique.

Dans une usine fonctionnelle, les employés ne devraient pas être amenés à dégager des cendres hautement toxiques manuellement. (Document remis)

Mais les ouvriers de Sénerval ont déjà dû pelleter ces résidus dangereux manuellement. « Cette question est réglée, rassure le responsable de l’usine, on a fait venir une entreprise qui a mis fin à une avarie liée à la rouille dans les canalisations. Dorénavant, pour assurer la sécurité des employés, une entreprise spécialisée dans l’évacuation de ce type de cendres interviendra. »

Visite publique et monte-charge cassé

Lors d’une visite de « l’usine de valorisation énergétique » organisée par l’Eurométropole le 28 août, ces difficultés n’ont pas été portées à la connaissance des journalistes. Mais un indice sur l’état de l’installation avait percé malgré tout : pendant plus d’une dizaine de minutes, les visiteurs, dont le président de l’EMS Robert Herrmann, sont restés bloqués dans un monte-charge. Un employé décrit les coulisses de cette anecdote :

« Ce monte-charge ne fonctionne plus bien parce que la direction n’a jamais fait réparer l’autre ascenseur, qu’on utilisait pour monter des centaines de kilos de grenailles (utilisés pour séparer les cendres de la fumée, ndlr) Du coup, on a cassé le premier monte-charge parce qu’il n’était pas prévu pour cette utilisation. »

Baisse chronique de la maintenance

La dégradation de l’usine remonte à la fin des années 2000, selon un rapport du cabinet Technologia sur les risques psychosociaux au sein de l’entreprise Sénerval. « Peu avant le départ du précédent exploitant Protires, une baisse de la maintenance a précipité l’outil industriel dans une dégradation manifeste. »

Dans une étude du même cabinet et finalisée en juin 2018, un employé témoignait d’une maintenance à flux tendu : « Malheureusement on ne fait plus de préventif depuis 2010. On fait beaucoup de curatif. » Ces documents évoquent notamment des « “rustines” en métal sur les tuyaux pour colmater les trous en lieu et place du changement de la section de tuyau posant problème. »

Pour le directeur de l’établissement, « la phase dure du redémarrage est terminée. L’UVE sera fonctionnelle la semaine prochaine. » Malgré les nombreuses difficultés techniques, Thierry Provendier voit grand : « Mon objectif, c’est de faire de Sénerval l’usine la plus performante de sa génération. » Un employé de l’entreprise balaye ce vœu pieux d’une phrase pleine de lassitude : « Je crains que l’usine ne tourne plus jamais comme il faut. Je n’ai même plus envie d’y mettre les pieds. »

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste en alternance depuis la rentrée 2017.

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