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Comment l’extrême droite utilise la mort de Quentin Deranque à Strasbourg

Virginie Joron, candidate du Rassemblement national aux municipales à Strasbourg, se sert de la mort de Quentin Deranque pour attaquer tous ses adversaires. Dans le même temps, des militants d’extrême droite relayent des événements, notamment un rassemblement prévu dimanche 22 février devant Sciences Po.

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Comment l’extrême droite utilise la mort de Quentin Deranque à Strasbourg
Rassemblement « justice pour Quentin » à Metz le 16 février.

Depuis la mort de Quentin Deranque ce 14 février, de nombreuses personnalités politiques multiplient les déclarations visant à diaboliser La France insoumise (LFI) et d’une manière générale l’antifascisme. Mediapart fait le rapprochement avec « l’inversion des valeurs vertigineuse » pratiquée aux États-Unis : « Toutes ces formules ressemblent à s’y méprendre aux refrains entonnés par Donald Trump et ses partisan·es après l’assassinat de l’influenceur d’extrême droite Charlie Kirk : le prétexte – dramatique – saisi pour en finir une fois pour toutes avec la gauche. »

L’Alsace ne fait pas exception à cette logique. Virginie Joron, candidate du Rassemblement national (RN) aux élections municipales à Strasbourg, enchaîne bien sûr les posts Facebook contre la Jeune Garde, dont d’anciens membres ont été interpellés dans le cadre de l’enquête sur la mort de Quentin Deranque. Elle accuse les autres têtes de liste de protéger cette organisation : « Une de ces personnes sera maire de Strasbourg… Vraiment !? »

Jean-Philippe Vetter avec la Jeune Garde ?

Virginie Joron remet en avant une délibération du conseil municipal de Strasbourg « contre les dissolutions d’Urgence Palestine et de la Jeune Garde ». Celle-ci avait été retoquée par le tribunal administratif en décembre 2025. Ainsi, il n’y a pas que La France insoumise qui est visée mais aussi « la maire écolo de Strasbourg qui [les] protège ! »

Virginie Joron, lors d’une réunion sur un projet de centre d’hébergement pour réfugiés dans le quartier Montagne Verte à Strasbourg.Photo : Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg

L’eurodéputée nationaliste cite même Jean-Philippe Vetter (Les Républicains), coupable à ses yeux de n’avoir « pas un seul mot » sur le fait que Cem Yoldas soit à la fois l’ancien porte-parole de la Jeune Garde et candidat à Strasbourg. Ce n’est même plus la gauche mais tout l’arc politique en dehors du RN et les médias locaux qui couvriraient « une horde de jeunes violents (sic) » d’après Virginie Joron. À l’entendre, son parti serait le seul rempart face à toute cette brutalité. Qu’importent les liens historiques (qui perdurent) du Rassemblement national avec le GUD et d’autres groupuscules violents, ou le fait documenté que la grande majorité des meurtres politiques viennent de l’extrême droite.

Gargarisée par les sondages, les éditorialistes de la Bollosphère et une forme de servilité des médias installés, la stratégie du RN s’appuie sur le drame pour en salir ses adversaires politiques. « Il y a un travail d’extension du stigmate à l’ensemble de la gauche et au-delà », confirme Benjamin Chevalier, sociologue strasbourgeois spécialiste du militantisme. Une stratégie bien rodée pour ce camp politique, habitué à monter en épingle certains faits divers et à construire un narratif pour désigner un ennemi : les immigrés ou les gauchistes. Bien sûr, le RN reste silencieux lorsque des groupes d’extrême droite tuent (au moins onze meurtres ou tentatives depuis 2022) ou lorsque ses élus se livrent à des actions violentes. Mercredi 18 février, un ancien candidat du Rassemblement national a tiré sur des policiers à Châteauroux et en Alsace, des anciens candidats du RN aux municipales à Haguenau ont été condamnés en février 2025 parce qu’ils projetaient un attentat.

Messe de la Croix glorieuse

À noter que Théo Bernhardt a visiblement moins besoin d’attaquer la gauche puisqu’il est le député RN de la circonscription de Wissembourg… où la gauche est quasiment absente. Il s’est contenté de dénoncer une seule fois le lien entre LFI et la Jeune Garde sur Facebook, pour la forme. Virginie Joron a beaucoup plus de raisons d’exploiter ce filon en tant que candidate à Strasbourg, où elle est directement concurrente de LFI.

Le député insoumis de Strasbourg Emmanuel Fernandes déplore quant à lui « le décès de Quentin Deranque, à la suite de violentes altercations survenues jeudi 12 février à Lyon, que rien ne peut justifier » : « Mes pensées sont tournées vers sa famille. » Puis il s’inquiète de « la montée des tensions menant à des actes de vandalisme et des menaces revendiquées par des organisations d’extrême droite adeptes de saluts et de typographie nazis » :

« J’appelle à une grande vigilance et à ne céder à aucune provocation : l’extrême droite veut nous entraîner sur la pente d’une guerre civile, elle n’y parviendra pas ! »

Au 19 février, sa permanence ne fait pas partie des nombreux locaux de LFI attaqués depuis la mort de Quentin Deranque. Mais à Strasbourg comme ailleurs, les activistes d’extrême droite profitent de l’actualité pour appeler à les rejoindre. Les membres du collectif identitaire Nemesis Strasbourg ont par exemple publié une story sur Instagram où elles écrivaient : « Plus que jamais il est temps de militer ! Alors rejoins la section strasbourgeoise. » Les catholiques radicaux de la paroisse de la Croix glorieuse ont organisé une messe en l’honneur de Quentin Deranque mardi 17 février à l’Église Saint-Louis. La célébration était relayée par les royalistes de l’Action française. Ce mouvement connu pour avoir érigé l’antisémitisme en doctrine appelait à se rassembler à Mulhouse le même jour.

Manifestation devant Sciences Po

Sans surprise, le syndicat étudiant d’extrême droite Uni Strasbourg a pris part à ce concert national en appelant à se rassembler dimanche 22 février à 15h devant Sciences Po. Des membres de cette organisation se sont récemment illustrés par un salut nazi et la diffusion d’images sexistes et antisémites. Le choix de lieu fait sans doute référence à Sciences Po Lyon, qui avait accueilli Rima Hassan le jour de la mort de Quentin Deranque. « Ces organisations et les élus de droite ciblent régulièrement les espaces universitaires et aimeraient restreindre la liberté académique, constate Benjamin Chevalier. Ils vont essayer d’occuper au maximum l’espace médiatique en profitant de cet événement pour défendre leurs causes. »

Contactés par Rue89 Strasbourg, ni Virginie Joron, ni l’Uni Strasbourg n’ont répondu à nos questions. La manifestation risque de rassembler de nombreux membres de groupuscules d’extrême droite locaux. Elle a été déclarée auprès de la préfecture du Bas-Rhin qui ne prévoit pas d’interdiction et affirme que « les forces de sécurité sont avisées afin de prévoir le dispositif adapté ».


#Extrême droite

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