De la nature à la ville via le souvenir d’Andreï Tarkovsky à la Fondation Fernet-Branca
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De la nature à la ville via le souvenir d’Andreï Tarkovsky à la Fondation Fernet-Branca

actualisé le 03/05/2019 à 11h24

Dans l’exposition « Comme un souvenir… », les photographies d’Anne Immelé et Dove Allouche se mêlent aux sculptures de Pierre-Yves Freund pour dialoguer avec les films d’Andreï Tarkovsky. À voir jusqu’au 5 mai 2019 à la Fondation Fernet-Branca à Saint-Louis.

La Fondation Fernet-Branca a donné carte blanche à Anne Immelé pour concevoir l’exposition collective « Comme un souvenir… ». Inspirées de l’œuvre du célèbre cinéaste russe Andreï Tarkovsky (1932-1986), les photographies de la commissaire-photographe s’associent à celles de Dove Allouche et aux sculptures de Pierre-Yves Freund.

L’exposition est construite autour de trois extraits des films The Mirror (1974) et Stalker (1979) d’Andreï Tarkovsky. Ces séquences donnent à voir la vie des écosystèmes à travers les textures, les couleurs et les températures observés par le cinéaste dans la nature. La composition des images structure avec force les récits introspectifs de ses films, et plonge les visiteurs dans leurs propres paysages psychiques. C’est cette même ambiance qui caractérise les photographies présentées dans l’exposition, comme en écho à l’œuvre du réalisateur russe. Dans ce contexte, la plasticité des formes et la palette de couleurs dans les clichés viennent renforcer l’héritage du travail cinématographique.

Visiter « Comme un souvenir… » offre l’occasion de tisser des liens entre les trois formes artistiques que sont le cinéma, la photographie et la sculpture. Une centaine de photographies et six sculptures racontent l’expérience des trois artistes face aux paysages naturels, urbains, et domestiques.

A l’instar d’Andreï Tarkovsky, ces artistes recherchent la lenteur des narrations, qu’ils mettent en œuvre afin de nous interroger sur notre rapport à l’environnement et sur nos parcours personnels.

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Les empreintes du temps

Les effets de l’érosion sur la matière ainsi que la répétition des gestes qui marquent le passage du temps sont au cœur des sculptures de Pierre-Yves Freund (né en 1951) ; ils résonnent subtilement avec le travail d’Andreï Tarkovsky. Cette première collaboration entre Anne Immelé et Pierre-Yves Freund donne lieu à une réflexion combinée entre la capture d’images et la capture des gestes en plâtre. Les gammes chromatiques des photographies et des sculptures sont mises en dialogue par les artistes pour faire vivre l’espace d’exposition.

Les six sculptures présentées ont été créées à partir de la répétition d’une même action. Qu’il s’agisse de la manipulation de la matière par l’artiste ou de l’empreinte successive des moules, chaque œuvre est constituée d’un ensemble de volumes à géométrie organique et singulière en plâtre teinté. Ils sont disposés en série sur le sol ou les uns au-dessus des autres pour créer des structures poreuses aux couleurs minérales.

Un cas particulier est la sculpture Presque (2013), composée des bacs géométriquement très réguliers emplis de thé noir. Son installation à côté d’une fenêtre permet l’évaporation du liquide au fil des dix semaines de l’exposition, et la formation progressive d’une trace craquelée sur les surfaces métalliques des conteneurs. Cette marque devient alors l’empreinte d’un phénomène naturel contraint par des choix humains.

Pierre-Yves Freund, Presque, 2013. © Pierre-Yves Freund. Métal, thé noir. 120 x 120 x 60 cm.
Pierre-Yves Freund, Presque, 2013. © Pierre-Yves Freund. Métal, thé noir. 120 x 120 x 60 cm.

Voyage entre la nature et la ville

L’intérêt d’Anne Immelé pour le travail d’Andreï Tarkovsky est lié à l’ancrage matériel et concret de ses films, qui témoignent tout autant de la beauté de la nature que de sa laideur. Dotée d’une formation en photographie et en arts visuels, Anne Immelé (née en 1972) développe, conjointement à sa pratique artistique, des activités d’enseignement et de recherche en photographie qui nourrissent en retour sa pratique du commissariat d’expositions. Elle est la co-fondatrice, avec Jean-Yves Guénier, de la Biennale de Photographie de Mulhouse.

La photographe s’intéresse à l’observation de ce qui nous entoure dans le quotidien. Ses prises de vue captent aussi bien l’intimité de sa propre chambre que l’espace de la rue, traversé dans ses parcours quotidiens. Au moment d’exprimer la présence des personnes qu’elle rencontre, le travail sur la lumière naturelle et sur le portrait joue un rôle majeur. Pour cette exposition, Anne Immelé a choisi plus de quatre-vingts images parmi les séries photographiques WIR (1995-2002), Les antichambres (2003-2007), Memento mori (2009-2011) et Local Heroes et Des lacs (2001-2003). Les photos sont assemblées en séquences, comme autant de possibles récits laissés ouverts à l’imagination des spectateurs.

La série Des lacs (2001-2003), nous confronte à la dimension contemplative de la nature : un homme habillé en costume formel se tient sur la rive d’un lac, face à une forêt vallonnée. Le paysage qui l’entoure semble susciter un vertige car, en équilibre sur un pied, il paraît figé, comme s’il s’apprêtait à tomber dans le vide. Cette image témoigne d’une relation délicate entre le corps de la photographe et l’espace capté par son regard. Le résultat semble affecté par son pouls, comme une empreinte des sensations dérivées des expériences fugaces. L’interaction entre l’individu et les éléments naturels est délicatement captée sous la forme d’un équilibre entre la photographie de paysage et le portrait.

Anne Immelé, Sans titre, de la serie « des lacs », 2001. © Anne Immelé.
Anne Immelé, Sans titre, de la série « Des lacs », 2001. © Anne Immelé.

L’artiste cherche aussi à saisir l’instant précis dans ses portraits des personnages détendus. C’est en particulier le cas dans la série Les antichambres (2003-2007), et dans la série Local Heroes où elle privilégie le moment de connexion entre elle et les sujets photographiés, en laissant une place à la spontanéité du cadrage. Les photographies des sites extérieurs, quant à elles, expriment un intérêt pour l’action de l’eau et du vent dans la transformation du paysage. Le regard sur l’eau se concentre sur ses mouvements et ses couleurs ; il est contrasté par un cadrage très construit qui valorise les qualités de la fluidité comme expression plastique du temps.

La dernière partie de l’exposition confronte les visiteurs à l’environnement urbain en tant que future ruine de béton armée. Les photographies de l’architecture de Mulhouse témoignent, dans la plupart des cas, des parcours quotidiens d’Anne Immelé en ville ou dans les no-man’s lands de quartiers excentrés, en particulier ceux de la Tour de l’Europe et de La Fonderie, avant leur transformation. Nourries par les travaux de photographes également concernés par le territoire tels que Michael Smith, Lewis Baltz, Sophie Riestelhueber et Jean-Louis Garnell, les photographies d’Anne Immelé, à la fois documentaires et très plastiques, montrent la tension entre extériorité et intériorité produite dans ces espaces. Elles contribuent bénéfiquement à la construction d’une mémoire visuelle, subjective et poétique des modifications urbaines de la ville.

Des nouvelles perspectives

Le cinéma d’Andreï Tarkovsky est devenu un objet d’étude très répandu dans le milieu de la pratique artistique et des recherches académiques sur son œuvre. L’exposition « Comme un souvenir… », en s’appuyant sur ces films, nécessite de la part des visiteurs un exercice de concentration pour se plonger dans la lecture des thématiques exploratoires, de la nature jusqu’à la ville contemporaine. Malgré la sensation de répétition des images, cette proposition vient agréablement surprendre, tant par la subtilité des sculptures de Pierre-Yves Freund que par le regard décontracté sur l’architecture de Mulhouse qu’offre Anne Immelé.

Aller plus loin

Sur Slate : Ça veut dire quoi, «un film de Tarkovski»?

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L'AUTEUR
Liliana Amundaraín
Vénézuélienne. Architecte de l’Universidad Simón Bolívar à Caracas. Critique d’art contemporain en formation à l’Université de Strasbourg.

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