Après Charlie, les musulmans divisés sur le délit de blasphème
Société 

Après Charlie, les musulmans divisés sur le délit de blasphème

La grande mosquée de Strasbourg (Photo Claude Truong-Ngoc / Wikipedia / cc)

La grande mosquée de Strasbourg (Photo Claude Truong-Ngoc / Wikipedia / cc)

Déchirés entre le choc des attentats et leur douleur face aux caricatures du prophète Mahomet, les Français musulmans s’interrogent sur l’opportunité de punir l’insulte aux religions. La question a révélé les divisions au sein même du Conseil régional du culte musulman d’Alsace et dans les familles, la diversité des pratiques de l’islam en France.

Au lendemain de la tuerie de Charlie Hebdo, les représentants musulmans d’Alsace affichaient leur unité contre la barbarie et le détournement de l’islam par les terroristes. Puis l’émotion des attentats a fait place au malaise alors qu’une partie des musulmans se désolidariserait du slogan « Je suis Charlie », à cause des satires à répétition sur l’islam de l’hebdomadaire. Difficile pour eux de supporter sa liberté d’expression.

Signe que la question est brûlante, elle a déclenché la semaine dernière un cafouillage inédit au sein du Conseil régional du culte musulman (CRCM) d’Alsace. La veille de l’attentat contre Charlie Hebdo, le 6 janvier, Abdelhaq Nabaoui, vice-président du CRCM et délégué de l’union des organisations islamiques de France (UOIF), s’était rendu à Paris avec les représentants des cultes reconnus d’Alsace pour défendre le régime local des religions d’Alsace-Moselle devant l’Observatoire de la laïcité. Cet organe de conseil du Premier ministre doit prochainement rendre un avis sur ce statut local.

À l’occasion de l’audition, les représentants catholiques, protestants, juifs et musulmans de Strasbourg s’étaient alors dits favorables à l’abrogation du délit de blasphème, qui existe toujours dans le droit local. Dans leur déclaration commune écrite par les responsables chrétiens, ils le jugeaient « largement tombé en désuétude ». Cette proposition n’est pas passée inaperçue à la lumière des tragiques événements qui ont suivi.

Au lendemain de la grande marche républicaine, Abdelhaq Nabaoui confirmait à l’AFP qu’il se rangeait bien « sur la même ligne » que les cultes reconnus d’Alsace au sujet de l’abrogation du délit de blasphème. « Ce qui nous importe c’est la liberté d’expression », ajoutait-il. Aussitôt publié, aussitôt regretté. Dans l’équipe strasbourgeoise du CRCM, ces propos tranchés suscitaient l’embarras alors que la question du blasphème n’avait encore fait l’objet d’aucune discussion en interne.

Le président du CRCM pour l’interdiction du blasphème partout en France

Depuis Mulhouse, le président du CRCM, Eyup Sahin, du mouvement islamique conservateur d’obédience turque Millî Görüs, se fendait d’un communiqué pour clore tout débat. Alors que Charlie Hebdo s’apprêtait à publier en couverture une nouvelle caricature du prophète Mahomet, Eyup Sahin demandait aux autorités de faire interdire la parution du dessin. Selon le même communiqué, le CRCM ne se prononçait pas pour l’abrogation du délit de blasphème en Alsace-Moselle, mais souhaitait au contraire « son extension à tout le territoire national ».

Abdelhaq Nabaoui et Eyup Sahin côtes à côtes lors du rassemblement place de la République le 9 janvier. (Aline Fontaine / DR)

Abdelhaq Nabaoui et Eyup Sahin côtes à côtes lors du rassemblement place de la République le 9 janvier. (Aline Fontaine / DR)

En fin de semaine, une longue explication entre les responsables du CRCM n’a pas permis de dépasser leurs divergences. L’institution a finalement fait savoir le 17 janvier qu’elle laissait la question ouverte :

« Le temps n’est pas venu de modifier nos règles de droit, le temps est venu de comprendre comment l’innommable a pu arriver dans notre pays. Dans un esprit d’apaisement, et compte tenu des nombreux chantiers dans lesquels il est engagé, le CRCM Alsace se réserve le temps de la réflexion, sur le sujet sensible et complexe de l’abrogation de cette disposition du Code pénal local. »

« Trouver un juste milieu »

Pour le troisième homme du CRCM, le vice-président Murat Ercan de l’organisation turque Ditib, la sortie d’une nouvelle caricature de Mahomet n’était pas opportune :

« Ce n’est pas très intelligent dans cette période où nous avons besoin de fraternité et d’union. Bien sûr que nous devons défendre la liberté d’expression et de la presse. Mais celle-ci doit être responsable. Il faut qu’on essaie de se mettre à la place des uns et des autres. Pour ceux qui réfléchissent avec leurs émotions et ne regardent pas le message, cette publication présente le prophète qui s’identifie à Charlie Hebdo. Ce sont des cultures différentes et il faut que l’on arrive à trouver un juste milieu. »

À la grande mosquée de Strasbourg, gardée jour et nuit par trois militaires en armes, le président Ali El Jarroudi déplore la tournure du débat autour du blasphème.

« Toucher le prophète nous a tous vexés. Mais l’islam est une religion de sciences. On se devait de répondre aux caricatures et aux textes par des textes et par des caricatures. Je regrette que les intellectuels musulmans ne l’aient pas assez fait. »

Pour le Marocain, l’attitude de Charlie Hebdo a déçu la solidarité des musulmans :

« Charlie Hebdo a une liberté d’expression très ouverte sur l’islam. J’aurais souhaité qu’ils évitent de blesser à nouveau les musulmans dans leur dernière parution, d’autant plus qu’il y avait un soutien fort de toute la communauté musulmane. »

« Les journalistes n’ont rien compris »

Au centre commercial du Baggersee, l’amertume est palpable chez les musulmans qui acceptent de parler, tout autant choqués par l’attentat contre Charlie Hebdo, que blessés par les caricatures du journal satirique. Nadir, 35 ans, se désole de la nouvelle caricature du prophète qui ne fait qu’attiser les tensions :

« Les journalistes de Charlie Hebdo n’ont donc rien compris. Regardez les manifestations dans les pays arabes. Il y a eu des morts. Ils sont irresponsables. Avec ça moi je crains de nouvelles catastrophes. Il faut comprendre qu’une caricature du prophète, pour un musulman, c’est pire qu’une insulte faite à sa propre mère. On ne devrait pas toucher aux religions. »

« La liberté d’insulter »

Pour Eshgueraï, mère de famille voilée de 26 ans, la nouvelle caricature de Charlie Hebdo ne fait qu’ajouter au climat de rejet décomplexé qu’elle vit depuis deux semaines :

« Dans un rayon, j’ai frôlé une dame avec mon chariot. Je me suis tout de suite excusée, mais elle m’a insultée. Puis elle a dit à son petit-fils de se dépêcher d’avancer avant que je les fusille. Elle a dit ça devant mes deux enfants. »

Eshgueraï, comme beaucoup de musulmans rencontrés, ne connait pas l’existence d’un délit de blasphème dans sa région mais elle l’appelle de ses vœux. Pour elle, la liberté d’expression invoquée partout depuis les attentats a bon dos :

« La liberté d’expression, c’est pouvoir critiquer le gouvernement quand on n’est pas d’accord. Ces caricatures, ce n’est pas de la liberté d’expression, c’est de la liberté d’insulte. »

Youssef, 41 ans, tente quant à lui de prendre du recul même s’il se dit « déchiré » :

« En tant que français, je suis touché par ce qui s’est passé, et en tant que musulman je suis aussi touché par les caricatures. Mais nous sommes dans un pays libre. La liberté d’expression même si elle peut faire mal, c’est la démocratie. Charlie est libre de publier ce qu’il veut. Et nous musulmans devrions accepter que ce n’est que de l’humour. Après, c’est à chacun d’être intelligent pour ne pas tomber dans le piège de l’autre. Je pense qu’aujourd’hui, les musulmans sont tombés dans le piège de Charlie et que Charlie est tombé dans le piège des terroristes. »

Né en France de parents marocains, Rida, 24 ans, est « un peu offensé » par les caricatures de Mahomet mais passe vite à autre chose :

« Mes parents m’ont appris que ce qui relevait du sacré ne devait pas être moqué. Bon, mais voilà… Charlie Hebdo est un journal contre les religions, ça a toujours été le cas donc quand ils caricaturent, ça me fait soupirer mais je ne vais pas militer pour l’instauration d’un délit de blasphème. Je suis pour la liberté d’expression. Je suis beaucoup plus choqué par les messages racistes que je lis sur les réseaux sociaux, accolés au slogan “je suis Charlie”. Quand on voit ce qui se passe en Allemagne (des manifestations publiques d’opposition à l’islam, ndlr), voilà qui m’inquiète beaucoup plus que des caricatures. »

L’interdiction du blasphème, pour prévenir la violence

Nilufer, gérante d’une épicerie halal à la Meinau, hésite à donner son avis sur les événements, par peur de choquer :

« Ce qui est passé est passé. Ici personne ne parle de ça, tout le monde a peur. Les musulmans sont fragiles et les caricatures ont blessé beaucoup d’entre eux. Les journalistes n’auraient pas dû dessiner et ils n’auraient pas dû mourir. » Pour la quinquagénaire, le massacre aurait pu être évité : « Si le dessinateur avait été puni par la loi, il ne serait pas mort. »

À la mosquée de la Meinau, l’imam Saliou Faye tire à mots couverts les mêmes conclusions que la commerçante :

« La liberté doit avoir des limites pour sa propre protection. Je suis pour une interdiction du blasphème qui limiterait les dégâts. Il y a des lois contre l’antisémitisme et le racisme, il doit y avoir des lois qui protègent de l’islamophobie. Pas pour protéger la religion, mais pour protéger la vie humaine. On condamne les attentats sans réserve mais on n’est pas Charlie, pour une simple raison : on est pour le respect, on est pour l’ordre public. »

L’imam temporise cependant :

« Les nouvelles caricatures sont un peu différentes des anciennes. Dans celle où le prophète déclarait “c’est dur d’être aimés par des cons”, les musulmans se sentaient directement insultés. La dernière couverture est moins agressive et pour moi elle n’a rien à voir avec le prophète, ni dans le message ni dans le dessin. Je ne me donne pas de temps à gaspiller avec ça, c’est inutile et futile. »

« Admettre d’avoir un cerveau français »

À la mosquée du Neuhof, le conférencier Mohamad Sbat invite les jeunes du quartier à suivre l’exemple du prophète Mahomet lui-même qui de son vivant a beaucoup été moqué sans jamais se défendre. Pour le jeune homme, la meilleure réponse est d’ignorer le journal :

« À propos de ceux qui vous moquent, le prophète a dit “ne vous asseyez pas avec eux jusqu’à ce qu’ils changent de sujet”. Charlie Hebdo n’a pas de message. Ce n’est qu’une petite publication, le prix de l’entreprise n’était que de 200 000 euros en 2006 lors de sa vente. Elle n’en vaut pas la peine. »

Comédien, Fayssal se définit comme un athée, « musulman de culture ». Pour lui, cette affaire de caricature doit surtout interroger l’islam et la France dans le monde :

« Il faut bien voir que la laïcité à la française, c’est un beau combat que je soutiens totalement, mais à l’échelle du monde, la France est seule à le porter ! Partout ailleurs, les pays ont des religions d’État et les populations sont croyantes. Donc c’est à l’islam de s’adapter à la France mais ça prendra du temps car les musulmans n’ont pas la culture revendicative. Moi même, il m’a fallu du temps pour admettre que j’avais un cerveau français. »

L'AUTEUR
Claire Gandanger
Claire Gandanger
Journaliste indépendante Intérêts : société, économie de la culture, vie pratique

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