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Après les cochons, l’extension d’un élevage de poules divise Schnersheim
Environnement 

Après les cochons, l’extension d’un élevage de poules divise Schnersheim

par Maud de Carpentier.
Publié le 15 février 2021.
Imprimé le 08 mars 2021 à 04:26
8 806 visites. 7 commentaires.

Dans la commune de Schnersheim, les jeunes générations d’agriculteurs succèdent aux anciennes, avec la volonté de faire toujours plus grand. Après la tentative d’une nouvelle porcherie, un jeune éleveur de poules pondeuses souhaite à son tour agrandir son cheptel. Plusieurs habitants s’y opposent farouchement mais la mairie soutient le projet. Et plus encore.

Il nous attend au pied de son immense hangar, au milieu des champs de maïs et de blé, recouverts d’une fine pellicule de neige. Éleveur de poules, Frédéric Lux a beaucoup hésité à s’exprimer, « pour ne pas nuire » à son projet. « Et puis nous sommes encore en enquête publique, explique-t-il, techniquement, c’est compliqué pour moi. Mais je ne voulais pas laisser la parole uniquement à mes opposants. » Dans ce petit village de 1 800 habitants, le sujet est ultra-sensible.

Passer de 22 800 poules à 62 800

Le jeune homme de 27 ans est à la tête d’un élevage de 22 800 poules pondeuses depuis quatre ans déjà. Frédéric Lux travaille en collaboration avec sa mère, Sylvia Lux, qui gère la partie céréalière (maïs, blé, colza et betteraves, en agriculture conventionnelle). Depuis 2019, il a pour projet de construire un deuxième bâtiment, « plus grand et mieux », insiste l’éleveur, pour y accueillir 40 000 poules supplémentaires.

Frédéric Lux nous invite au chaud, dans un local de son exploitation. « Malheureusement, en raison de la grippe aviaire, je ne peux pas vous faire voir mes poules, c’est vraiment dommage », insiste l’agriculteur. « C’est un peu la pire période pour moi en ce moment ». Ses poules sont enfermées depuis le mois de novembre, en raison des mesures imposées par le gouvernement.

Dans l’immense hangar de Frédéric Lux, il y a aujourd’hui 22 800 poules dites « plein-air ». Il compte construire un deuxième bâtiment juste à côté (à droite sur la photo), pour y mettre 40 000 poules supplémentaires (photos MdC / Rue89 Strasbourg).

Frédéric Lux a décidé de faire de l’élevage de poules « plein air ». « Parce que c’est ma vision des choses, pour le bien-être animal. Je voulais aussi diversifier l’exploitation. » Pourquoi d’emblée commencer avec 22 800 poules ? « C’est la surface dont je disposais qui a conditionné ce chiffre, explique-t-il, les normes imposent 4 m2 par poule sur le parcours extérieur, et 9 poules par m2 à l’intérieur. » Voilà donc Frédéric Lux à la tête d’un élevage déjà très dense. Mais son projet ultime, c’est d’en avoir 68 800.

« On ne va pas nourrir l’Alsace avec des bâtiments de 100 poules ! »

Pourquoi ce choix de développement de masse ? « Quand la marque Bureland m’a dit qu’il y avait de plus en plus de demandes d’œufs plein-air, est-ce que ça t’intéresse ? J’ai dit oui. » Le jeune homme dépose donc un permis de construire, accordé par l’ancien maire de Schnersheim en août 2019.

Dans sa demande d’autorisation environnementale (obligatoire car son exploitation est une installation classée protection de l’environnement ou ICPE) faite auprès des services de la préfecture en juillet 2020, il est écrit : « Au terme du projet, la production annuelle sera de 22 360 000 (soit 325 œufs/poule/an). » Pour Frédéric Lux, c’est clair : « On ne va pas nourrir l’Alsace avec des bâtiments de 100 poules ! Et ça aide aussi à sortir les poules des cages. Il faut de l’alternatif, comme moi. »

Sur le site du ministère de l’Agriculture, il est en effet dit qu’après les états généraux de l’Alimentation en 2017, la filière avicole s’est engagée à réduire la production d’œufs de catégorie 3 (en cage) à 50% d’ici 2022. En 2019, 66% des œufs produits en France étaient encore issus d’élevages en cage.

« Ce projet va aussi me permettre de m’améliorer »

C’est le principal argument de Frédéric Lux, qui insiste sur les améliorations de son agrandissement :

« Avec ce projet, on va fabriquer notre propre aliment à la ferme. Aujourd’hui, on se fournit auprès de notre collègue Hervé Roeckel (éleveur de 169 000 poules pondeuses, dont 120 000 en cages, ndlr), à Avenheim à 2 kilomètres. Là, on évitera les transports, et tout se fera ici. »

Frédéric Lux, 27 ans, éleveur de poules pondeuses à Schnersheim (photo MdC / Rue89 Strasbourg).

Autres nouveautés : un hangar équipé de panneaux photovoltaïques avec l’idée de produire l’électricité nécessaire pour le bâtiment, ainsi qu’un séchoir à fientes, « ce qui permettra de réduire les odeurs notamment à l’épandage car les fientes séchées sentent beaucoup moins. » Frédéric Lux insiste : son projet est « écolo, local, et éthique ».

« Des poules en mauvaise santé », selon Kase

Mais ce projet d’agrandissement est vivement contesté à Schnersheim. Principalement par l’association Kase (Kochersberg, Action, Sauvegarde et Environnement) qui compte environ 100 foyers d’adhérents dans une dizaine de communes et qui défend la sauvegarde et la protection de l’environnement.

Kase était déjà montée au front à l’été 2020 au sujet d’un élevage de 1 200 cochons sur paille porté par Maxime Lux (aucun lien de parenté avec Frédéric Lux). Le projet est suspendu pour quelques mois, mais devrait se faire sur un autre terrain. Et l’association compte bien continuer le combat en luttant cette fois-ci contre l’agrandissement du poulailler Lux.

Sylvie (son prénom a été modifié), 55 ans, est une membre active de Kase :

« Il y a deux choses qui nous dérangent dans ce projet : la question du bien-être animal et celle du risque sanitaire. On a beau dire que c’est de la poule de plein air, mais 10 mois par an, on les enferme ! Et les quelques mois où elles sont dehors, il y en a 3% seulement qui sortent… Regardez cette photo que j’ai prise moi-même sur place : cette poule est déplumée ! Elles n’ont pas l’air en bonne santé. »

Sylvie, membre de l’association Kase, opposée au projet de Frédéric Lux.
Photo prise en 2020 par Sylvie, adhérente de Kase, d’une poule de l’élevage de Frédéric Lux (document remis).

Frédéric Lux répond à ses détracteurs :

« Mes poules vont bien, en 4 ans d’exploitation, elles n’ont reçu aucun antibiotique, ni vaccin. Elles sont en bonne santé, justement parce qu’elles sortent. Cela renforce leurs défenses immunitaires. »

Du plein-air, mais sans ombre et trop grand

Le chiffre de 3% de poules qui sortent effectivement était donné dans notre enquête de juillet 2020 sur les élevages plein-air, et confirmé par Anne Vonesch, vice-présidente d’Alsace Nature et membre du groupe de dialogue civil sur les productions animales de la Commission européenne.

Séverine Henry, maître de conférences et chercheuse au CNRS en sciences du comportement animal expliquait également à Rue89 Strasbourg : « Dans des conditions où les poules sont si nombreuses, leurs comportements sont fortement inhibés et une majorité reste à l’intérieur. »

Lorsque nous faisons le tour du hangar avec l’agriculteur, impossible de voir les poules de l’extérieur puisqu’il n’y a pas de fenêtre, ni d’ouverture. Côté « parcours », là où normalement les poules sortent, il y a donc un immense terrain de plus de 9 hectares. Quelques arbrisseaux d’environ 1,50 mètres de haut font pâles figures. Le jeune homme explique avoir planté ces arbres fruitiers et ces noyers à l’automne dernier. Au bout de 4 ans d’exploitation donc… « C’était dans mon cahier des charges », confie-t-il. Au loin, on aperçoit un champs de maïs que l’on imagine haut et feuillu en plein été. Mais aux abords du hangar, il n’y a aucune végétation pouvant fournir une ombre conséquente.

Normalement les poules sortent de ce côté-ci du hangar, lorsque les trappes sont ouvertes. On peut voir sur la photo qu’il n’y a aucune ombre directe possible. Une petite dizaine d’arbres ont été plantés à l’automne 2020 (photo MdC / Rue89 Strasbourg).

Sylvie s’insurge :

« Une poule a besoin d’ombre, pour picorer les vers de terre, les graines des arbres, et surtout pour se sentir à l’abri. Comment voulez-vous qu’elles se sentent rassurées lorsqu’elles sont sur un terrain vague de 9 ha, désert, ou au milieu d’un champs de maïs où elles n’ont aucune visibilité ! Ce ne sont pas les quelques arbres plantés il y a 6 mois qui vont tout changer. »

Frédéric Lux lui, assure que l’été ses poulettes se promènent dans son champs de maïs, « mais personne ne les voit ! »

Photo fournie par Frédéric Lux, qui assure que ses poules sont en bonne santé et sortent sur leur vaste étendue de plus de 9ha (document remis).

Dans le futur projet d’agrandissement, les 40 000 poules supplémentaires bénéficieront d’un parcours de 18 hectares nous explique le jeune éleveur, toujours pour rester dans les normes de 4 m² par poule, soit l’équivalent de 18 terrains de football.

Le risque sanitaire pointé du doigt par les opposants

Deuxième argument des opposants au projet d’agrandissement de l’Exploitation agricole à responsabilité limitée (EARL) de Frédéric Lux : les risques sanitaires. Le tract diffusé par l’association Kase s’est largement inspiré des propos retrouvés sur le site de l’Institut Pasteur, sur la page de la grippe aviaire :

« À l’heure actuelle, la transmission du virus ne se fait que de l’animal à l’homme, mais les autorités sanitaires redoutent une évolution du virus vers une forme transmissible d’homme à homme, porte ouverte à une pandémie. »

Et le tract de citer directement l’Institut : « Cependant, la menace est toujours réelle : la propagation de l’infection chez les oiseaux augmente la probabilité de l’apparition d’un nouveau virus grippal dans la population humaine. »

Sur ce point précis, Frédéric Lux est sûr de lui : ses opposants ont tort :

« Dans un élevage comme le mien, grand, contrôlé, et approuvé par les services vétérinaires, il y a moins de risques que dans un petit élevage où les poules vivent dehors et se mélangent à d’autres bêtes ! »

« Ça pue » versus « Vous êtes à la campagne ! »

Elisabeth Gervais ouvre la porte de sa maison, une belle piscine, un petit potager. Le tout à trois mètres du premier champ de la zone agricole de Schnersheim et à 100 mètres d’une des porcheries du village. Odeur entêtante de bêtes et de lisier dans l’air. « Vous sentez ? Ça pue hein ? » La quinquagénaire, née dans le village, n’en peut plus :

« Je suis une fille de la campagne, mon grand-père était agriculteur ici. Mais là, c’est trop. En été, ils déversent le lisier des cochons dans le champ, sous nos fenêtres. Entre les odeurs d’ammoniac des poules de Lux et les excréments des cochons, vous imaginez manger votre barbecue vous ? »

Depuis sa terrasse, Elisabeth Gervais a une vue imprenable sur la zone agricole de Schnersheim, avec de gauche à droite : la porcherie Schotter, le poulailler Lux, la porcherie Lux, le hangar Kubler et l’exploitation de vaches laitières Velten.

Les « odeurs pestilentielles », c’est l’autre point négatif du projet selon les adhérents de Kase et certains habitants. Clara, 27 ans, habite ici depuis 3 ans :

« Ça pue tout le temps ! Je sais que j’habite à la campagne et c’est normal qu’il y ait des odeurs, mais là il y en a trop. Les jeunes qui reprennent les fermes de leurs parents n’arrêtent pas de s’agrandir et s’agrandir… Ça commence à faire beaucoup ! »

L’argument a le don d’agacer Frédéric Lux.

« On nous demande de faire du local, du naturel, et quand on fait des efforts, on nous dit après que ça pue ! Oui, vous êtes à la campagne, c’est comme ça ! Mon élevage sent très peu et il sentira encore moins avec mon séchoir à fientes. »

Mais le plus agaçant pour le jeune agriculteur, c’est la contestation que suscite son projet : « J’ai du mal à comprendre pourquoi on empêche un jeune de 27 ans de travailler ».

Une (trop) discrète enquête publique

Plusieurs opposants expliquent : « Nous ne sommes pas contre les agriculteurs mais nous aimerions instaurer un dialogue. » Le manque de transparence et l’idée que les choses se font sans demander l’avis des habitants, c’est ce qui rend furieuse Sylvie. Mais pas seulement.

Frédéric Lux a dû soumettre son projet d’agrandissement à une enquête publique qui se termine le 26 février. Certains habitants dénoncent un manque de communication de la mairie à ce sujet (photo MdC / Rue89 Strasbourg).

Il y a aussi plusieurs membres du conseil municipal, côté opposition, qui ont appris très tardivement l’existence de l’enquête publique concernant le projet de deuxième poulailler. C’est le cas de Céline Boh, infirmière de 41 ans et élue depuis juin :

« J’ai appris qu’il y avait une enquête publique et donc qu’il y avait ce projet d’agrandissement, en trouvant un tract de Kase dans ma boîte aux lettres, début janvier ! L’enquête avait déjà commencé (le 4 janvier, ndlr) ! Et je suis au conseil municipal ! C’est anormal ! »

À la tête d’une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), Frédéric Lux doit en effet soumettre son projet à une enquête publique. Selon le Code de l’environnement et notamment l’article L.123-10 : « Quinze jours avant l’ouverture de l’enquête et tout au long de son déroulement, le maire doit informer le public, par tous les moyens possibles (affichage, presse écrite, communication audiovisuelle), de l’objet de l’enquête… »

« Il y a écrit « par tous les moyens possibles », s’agace Sylvie : « Et qu’a fait la mairie de Schnersheim ? Ils ont publié un petit encart dans deux journaux locaux, comme les y oblige la loi, et ils ont mis une affichette devant la mairie. Mais rien dans le bulletin communal qu’on a tous reçu en décembre, rien sur la page Facebook de la mairie, et rien sur le site internet ! »

« Un bulletin communal déjà plein », justifie la mairie

La mairie de Schnersheim assure que « le bulletin communal était déjà plein début décembre » lorsque les dates de l’enquête publique ont été données par la préfecture. Finalement envoyé aux habitants autour du 19 décembre, le document de 4 pages aborde la crémation des sapins, les travaux de voirie et donne des informations sur les décorations d’automne du village. Mais aucune mention de l’enquête publique prévue initialement du 4 janvier au 15 février 2021.

Après avoir contesté cette mauvaise communication auprès de la préfecture, l’association a finalement obtenu un allongement de la durée de l’enquête publique jusqu’au 26 février. « C’est une petite victoire », glisse Sylvie, « mais ce n’est pas fini ! » Pour Frédéric Lux, cette décision prolonge encore de deux semaines le stress de l’enquête. « Je n’en peux plus, souffle le jeune homme, ça fait un an et demi que je me suis lancé dans ce projet, je ne pensais pas que ce serait si compliqué. »

« Nous avons peut être mal communiqué »

Après avoir demandé un rendez-vous avec Denise Boehler, la maire de Schnersheim, c’est finalement avec quatre élus que Rue89 Strasbourg a pu s’entretenir dans la petite salle du conseil municipal. Aux côtés de la nouvelle édile, peu loquace, se tenaient également son premier adjoint, Vincent Heckmann, Vincent Zaepffel, maire délégué de Kleinfrankenheim (commune associée de Schnersheim) et Hervé Roeckel (conseiller municipal).

Hervé Roeckel est également éleveur de poules (168 999 poules pondeuses dont 120 000 en cages) à Avenheim – commune associée de Schnersheim –, et Vincent Heckmann est exploitant agricole (producteur de tabac).

Denise Boehler, la maire de Schnersheim, et Vincent Zaepffel, maire délégué de Kleinfrankenheim et chargé de communication pour la commune de Schnersheim (photo MdC / Rue89 Strasbourg).

Interrogé sur la communication tardive et incomplète de cette enquête publique, Hervé Roeckel a rapidement reconnu :

« Oui, on aurait dû mieux faire. Mais il y a eu des problèmes administratifs, les confinements, même la famille Lux ne connaissait pas les dates jusqu’au dernier moment… Mais c’est vrai, la communication n’a pas été ce qu’elle aurait dû être. »

Un avis que ne partage pas Vincent Zaepffel, également chargé de la communication pour la mairie, qui coupe son collègue et affirme au contraire : « Nous avons fait tout ce que la loi nous demande. »

Manque de transparence et soutien sans faille aux agriculteurs ?

Mais pour Kase et certains élus comme Céline Boh ou Marie-France Walter, également dans l’opposition, il s’agit plus globalement d’un manque de transparence de la municipalité vis-à-vis des projets agricoles. Céline Boh raconte ainsi « ces soirées passées certains lundis à la mairie, entre premiers adjoints, où l’on discute sûrement des projets à venir, et de comment les soutenir, mais où nous ne sommes pas tous conviés ! » Marie-France Walter, ancienne juriste et également nouvelle élue depuis juin, dénonce le soutien sans faille de la mairie aux agriculteurs du village.

Capture d’écran du site de la mairie de Schnersheim : les deux premiers adjoints sont agriculteurs, ainsi que Sylvia Lux et Hervé Roeckel, conseillers municipaux. Hubert Velten est quant à lui le frère de Dominique Velten, exploitant de vaches laitières.

On compte dans la liste des élus actuels, 5 familles d’agriculteurs sur 19 membres : le 1er adjoint Vincent Heckmann (producteur de tabac), la 2e adjointe, Eliane Schotter (élevage de cochons), Sylvia Lux (la mère et associée de Frédéric sur l’exploitation), Hervé Roeckel (éleveur de poules) et Hubert Velten, le frère de Dominique Velten, également exploitant de vaches laitières. Sur les trois premiers adjoints, il y a donc deux agriculteurs.

« Nous sommes un village à vocation agricole depuis très longtemps »

Alors y a-t-il une emprise du monde agricole sur le conseil municipal ? Hervé Roeckel voit les choses autrement :

« Oui nous sommes un village agricole et à vocation agricole depuis très longtemps. Nos grands-parents et nos arrières-grands-parents parfois étaient agriculteurs. Ça paraît donc évident qu’il y ait des agriculteurs au conseil ! Au total nous sommes une vingtaine sur la commune. On est là pour conseiller, on connaît le sujet, c’est un devoir de mémoire. À l’époque, l’élevage se faisait dans le village, puis dans les années 90-2000, on l’a sorti des habitations, on a créé des zones agricoles, ça a coûté beaucoup d’argent mais c’était un progrès. Nous nous adaptons ! »

L’éleveur reconnaît toutefois que ces zones agricoles ne cessent de se densifier avec les années :

« Les fermes ont tendance à s’agrandir, c’est vrai, mais il y a aussi des fermes qui se sont arrêtées. Ici il y a eu deux exploitations laitières et un élevage de poules en moins ces dernières années. Le grand-père de Frédéric Lux avait des cochons, maintenant son petit-fils veut faire des poules, ça évolue ! »

Mais rien de trop intensif selon les membres du conseil municipal présents ce jour-là. Pourtant, nous avons regardé de plus près les évolutions des exploitations à Schnersheim-Avenheim-Kleinfrankenheim. Et elles donnent le tournis.

« La plus grande zone agricole du Kochersberg »

Il y a d’abord la société de Dominique Lux (le père de Maxime Lux), l’EARL du Schottehof, créée en 1980, pour de l’élevage de porcs. Ils ont une autorisation de 2 008 « animaux équivalents » depuis 1998, soit au total, 1 922 bêtes (une truie revient par exemple à 3 animaux équivalents selon la nomenclature française).

Il y a également l’EARL Ferme Schotter (Eliane – 2e adjointe au maire, ndlr, et son mari Michel), qui existe depuis 1979, et qui détient une autorisation pour 1 385 animaux équivalents depuis 2008.

À moins de trois kilomètres, à Kleinfrankenheim, on trouve également la société d’élevage porcin de Laurent Ulrich, qui existe depuis 1988. En 32 ans, la famille Ulrich est passée de 867 porcs, à 6 024 animaux équivalents autorisés en 2012, soit un total de 6 634 bêtes.

Si l’on additionne les élevages de ces trois exploitations, on arrive donc à un total de 9 941 cochons. À ce chiffre, il faut donc encore ajouter les 168 999 poules d’Hervé Roeckel, qui a repris l’élevage de son grand-père (« qui avait 10 000 poules en 1968 » explique l’éleveur), et les vaches des quatre exploitations laitières de la commune.

Lorsqu’on arrive à Schnersheim, on distingue très vite les nombreux hangars agricoles et les exploitations qui bordent le village (photo MdC / Rue89 Strasbourg).

Bref, le dicton du coin résume bien les choses : « On est dans la zone agricole la plus importante du Kochersberg », du nom de cette région alsacienne située à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Strasbourg, sur la route de Saverne.

Devant ces chiffres et ces évolutions impressionnantes, Hervé Roeckel ici encore, souhaite recadrer le débat :

« À l’époque de mon grand-père, dans les années 70, l’éleveur touchait 0,10 – 0,12€ par œuf. Aujourd’hui, c’est 0,05€. Donc oui, on se retrouve à gérer des élevages beaucoup plus grands, parce qu’on suit l’évolution de l’économie aussi. Nous devons produire deux fois plus qu’avant pour nous en sortir. »

Hervé Roeckel, à la tête d’un élevage de 168 999 poules pondeuses à Avenheim.

« La commune ne fait que suivre la loi, si le projet est conforme, on l’autorise »

Cette municipalité est-elle donc toute acquise aux projets agricoles ? « Non », assure la maire Denise Boehler, qui parle pour la première fois. Mais très vite, c’est de nouveau son voisin de table Hervé Roeckel – au conseil municipal depuis une quinzaine d’années et membre de la commission agricole –, qui reprend la parole :

« Le projet de l’agrandissement du poulailler a été approuvé en août 2019 par l’ancien maire. Nous ne faisons rien en douce ! La position de la commune, c’est d’autoriser les extensions si on est dans les règles. La commune ne fait que son devoir. »

Quid enfin d’un éventuel conflit d’intérêts, vue la présence de la mère de l’éleveur, et donc associée au projet soumis à enquête publique, au conseil municipal ? « Sylvia se retirera des délibérations lorsque le conseil devra émettre un avis sur le projet, c’est évident », tranche Hervé Roeckel.

Le projet d’usine de méthanisation de 2015 a laissé des traces

À l’origine de cette enquête, Rue89 Strasbourg a été alerté au sujet de l’élevage industriel des poules de Frédéric Lux à Schnersheim. Mais au fur et à mesure des rencontres, nous avons découvert un conflit bien plus profond entre les agriculteurs et certains habitants. Avec des racines qui remontent au projet d’une usine de méthanisation en 2015, prévue à Kleinfrankenheim.

C’est là que tout a commencé. De la naissance de Kase, aux oppositions viscérales et aux conflits violents entre habitants, en passant par des réunions publiques vécues comme des traumatismes pour certains agriculteurs. Hervé Roeckel se souvient :

« Ça a laissé des traces, c’est pour cela qu’aujourd’hui les agriculteurs ne veulent plus organiser de réunion publique sur leur projet (c’est ce qui était reproché au jeune Maxime Lux à propos de son élevage de cochons sur paille, ndlr), ils savent que ce sera un lynchage organisé. »

« Maintenant, on se limite à la partie réglementaire »

Un vif débat en 2015 et des échanges virulents, voilà l’argument ultime avancé aujourd’hui par le conseil municipal de Schnersheim pour justifier leur maigre communication sur l’enquête publique de Frédéric Lux en 2021 : « Quand a voulu communiqué dans le passé, c’était une horreur. Alors maintenant, on se limite à la partie règlementaire », balaye Vincent Zaepffel.

Si le projet de méthanisation a finalement été abandonné en novembre 2015, les noms des acteurs eux, n’ont pas changé. On retrouve celui de Dominique Velten, de la famille Schotter ou Lux. Tous défendaient le projet d’usine de méthanisation. Avec à leur côté le maire de l’époque, René Hepp.

Côté opposants, on trouvait Kase, mais aussi un certain Michel Stern, conseiller municipal de Schnersheim à l’époque. Le même Michel Stern s’est d’ailleurs lancé dans la course à la mairie en 2020. Dans sa liste : une seule agricultrice, « malgré les mains tendues à plusieurs d’entre eux » explique Sylvie. Il avait notamment tenté d’approcher Frédéric Lux, nous raconte une habitante qui souhaite rester anonyme :

« Je pense qu’il était plutôt ouvert à nos idées, explique celle-ci, mais il ne pouvait pas ne pas suivre sa mère, ni les grands et anciens exploitants du village. »

Du côté de Denise Boehler, en effet, il y avait les cinq familles d’agriculteurs et Michel Stern a finalement perdu, avec 3 voix d’écart, dès le 1er tour en mars.

Deux visions qui s’opposent

Dans le futur proche de Schnersheim, il y a donc le projet de Maxime Lux, qui devrait vite revenir sur la table des négociations, et celui de Frédéric Lux. Marie-France Walter, l’une des quatre membres de l’opposition du conseil municipal, semble abattue :

« J’habite Schnersheim depuis 1983, et je pleure. Ça me rend folle quand je vois la communauté de communes du Kochersberg parler de « beau jardin » sur leur site internet et de « bon air ». On laisse s’implanter ces trucs-là, ces bâtiments horribles dans un si joli village. En tant que mère de famille et bientôt grand-mère j’ai une responsabilité. Que va-t-on laisser aux générations suivantes ? C’est à nous de faire les bons choix, aujourd’hui. Mais là, certains ne se posent même pas la question du choix… « 

En guise de réponse, Hervé Roecquel et Vincent Heckmann lâchent d’une même voix, en souriant : « C’est bien beau le bio, mais si on a chacun 50 poules dans son jardin, comment on nourrit tout le monde ? Ou alors on décide de ne plus manger de jambon, d’œufs, de steaks… Mais que mangent ces gens-là ? »

C’est sur cette parcelle où poussait auparavant du tabac, que Frédéric Lux souhaite construire son deuxième hangar à poules. Les 40 000 poules auront un parcours de 18 Ha, soit l’équivalent de 18 terrains de foot (photo MdC / Rue89 Strasbourg).

Puis Hervé Roeckel se veut apaisant : « Le changement ne va pas se faire en un claquement de doigts. Il faut être patient. »

En attendant que ça change donc, le conseil municipal de Schnersheim a voté en faveur du projet d’agrandissement de Frédéric Lux jeudi 11 février, avec 14 voix pour, 4 contre, et 1 abstention. Un vote que devra prendre en compte le commissaire enquêteur dans son rapport final, avant de le transmettre à la préfecture.

Article actualisé le 15/02/2021 à 13h17
L'AUTEUR
Maud de Carpentier
Maud de Carpentier

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