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Assises de la protection de l’enfance : « Il faut que ça bouge, et vite, on est au bord de la rupture »
Société 

Assises de la protection de l’enfance : « Il faut que ça bouge, et vite, on est au bord de la rupture »

par Thibault Vetter.
Publié le 11 novembre 2022.
Imprimé le 09 décembre 2022 à 06:04
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La Collectivité d’Alsace a organisé, mercredi et jeudi, les Assises de la protection de l’enfance, un secteur social en pleine crise. Au programme : des réflexions sur l’intervention auprès des jeunes et des ateliers pour que les professionnelles proposent des solutions. Après cette opération, elles attendent des améliorations concrètes.

« Ceux qui me connaissent le savent, la protection de l’enfance a toujours eu une place à part dans mon engagement politique », déclare Frédéric Bierry (LR). Le président de la Collectivité européenne d’Alsace (CeA) a ouvert les Assises alsaciennes de la protection de l’enfance mercredi 9 novembre, au Palais de la musique et des congrès de Strasbourg. Pas sûr que l’intégralité des 900 professionnelles du domaine devant lesquelles il prononce ces mots le croient sur parole, tant le secteur est sous tension. Frédéric Bierry le reconnait d’ailleurs lui-même. Ce sont les Départements qui ont la charge et le budget dédié pour la protection de l’enfance, soit dans le Bas-Rhin et le Haut-Rhin, la Collectivité d’Alsace.

Frédéric Bierry, président de la CeA, a lancé les Assises. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

L’événement, sur une journée et demi, cherche comment améliorer le soutien aux jeunes concernés, qui sont 10 600 en Alsace d’après la collectivité. Plusieurs professionnels se succèdent lors de tables rondes et évoquent les actions de leurs institutions ou associations. Ainsi, Guy Hardy, assistant social belge, explique que les pratiques sont devenues trop protocolaires et manquent de spontanéité. Il attire l’attention sur le fait que, quand c’est possible, le suivi des familles par des éducateurs est préférable au placement de l’enfant dans un foyer, vu le traumatisme que cela peut engendrer.

« La fin de la prise en charge est compliquée »

Une table ronde retient particulièrement l’attention. Maël, Mali et Luna, trois jeunes majeurs et anciens enfants placés, livrent leur témoignage avec clarté et émotion. Maël estime que les délais avant les prises en charge ont été trop longs, et qu’il a été contraint de vivre avec son père qui ne lui faisait plus à manger pendant plusieurs mois alors qu’il souhaitait partir vivre chez sa tante. Luna et Mali insistent toutes les deux sur la fin du parcours en protection de l’enfance et l’importance de mieux préparer les jeunes à la vie d’adulte, de ne pas les abandonner, notamment grâce aux contrats jeunes majeurs.

Ces derniers permettent aux jeunes confiés à l’Aide sociale à l’enfance (Ase) de prolonger les aides (soutient éducatif, hébergement, soutien psychologique, allocation financière) dont ils bénéficient pendant leur minorité. « 25% des sans-abris (avec papiers français) viennent de l’Ase. C’est insupportable », considère Frédéric Bierry. Luna abonde :

« Quand je me promène au centre-ville de Strasbourg, je vois toujours, dans la rue, deux trois jeunes qui étaient avec moi au foyer et qui sont SDF aujourd’hui. La fin de la prise en charge est compliquée. Il faut continuer à les suivre, surtout à 18 ans, qui peut être une période difficile. Sinon beaucoup se retrouvent à la rue, c’est normal, ils n’ont pas d’autre soutien. Moi j’ai bénéficié de l’aide d’associations comme la passerelle d’azur qui a continué à m’aider. »

De gauche à droite, Maël, Luna et Mali, anciens enfants placés, ont pu participer à une table ronde. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Crise du recrutement des travailleurs sociaux

Des éducatrices présentes trouvent l’opération intéressante. « C’est sûr que ce n’est pas là qu’on va parler des problèmes les plus trash », dit tout de même l’une d’elles et souffle : « Tout ça c’est bien beau, mais il faut que ça bouge vraiment, et vite, parce qu’on est au bord de la rupture ». Personne n’évoquera publiquement les suicides successifs d’une adolescente et de son éducateur de l’Arsea en surmenage en 2021. Pas un mot non plus sur le Foyer de l’enfance et son déficit d’encadrement.

Plutôt qu’à des éducateurs de structures alsaciennes en difficulté, les Assises ont préféré donner la parole à des personnes qui viennent de loin ou à des cadres au cours de cette première journée. Moment de réflexion générale, l’événement a permis à Frédéric Bierry de communiquer sur l’action de la Collectivité d’Alsace :

« Nous fléchons 16 millions d’euros de plus cette année sur la protection de l’enfance, pour financer 60 postes d’éducateurs et d’assistants familiaux supplémentaires. Nous créons 108 places d’accueil et nous continuerons dans la même lignée en 2023 (le budget sera voté dans quelques mois, NDLR). »

Pas de représentants du personnel invités à s’exprimer

Le président de la CeA estime que la source des nombreuses difficultés est le recrutement des éducateurs spécialisés. « Faute de personnel, une structure accueillant 12 enfants a fermé en début d’année à Guebwiller. Les mineurs ont été répartis dans d’autres foyers », expose Paul Geoffroy, directeur général adjoint de la CeA, en charge de la solidarité. « Donc on essaye de recruter mais on manque de candidats. On aimerait embaucher entre 100 et 200 assistants familiaux par exemple », poursuit-il.

Après la revalorisation de 183 euros liée au Ségur de la santé, les éducateurs spécialisés gagnent entre 1 400 et 1 500 euros nets en début de carrière. Les assistants familiaux gagnent 1 700 euros nets pour l’accueil d’un enfant, 2 400 euros nets pour deux mineurs.

Le premier jour, les Assises ont accueilli des centaines de personnes. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Les organisations représentatives du personnel, en Alsace comme ailleurs, se mobilisent régulièrement pour demander, au gouvernement et aux Départements, davantage de moyens pour le secteur. Selon les syndicats, de nombreuses structures locales sont concernées par le sous-effectif, les restrictions budgétaires et des organisations managériales verticales et autoritaires. Les représentants du personnel n’ont pas été invités à prendre la parole aujourd’hui.

Sous-effectif à l’Arsea

Jeudi 10 novembre, l’événement se poursuit à l’Hôtel du département, dans le quartier de la Petite-France à Strasbourg. Sur le parvis, des travailleuses sociales ne se satisfont pas de ces Assises. Employées par l’Arsea, elles distribuent des tracts et appellent à un rassemblement des acteurs de la protection de l’enfance lundi 28 novembre, de 12 à 14h devant la CeA :

« Aujourd’hui, nous courrons d’une famille à l’autre, d’un enfant à l’autre, d’un partenaire à l’autre. […] Cette course effrénée dans laquelle nous sommes plongées depuis quelques temps ne nous laisse pas indemnes. […] Elle nous invite sournoisement à accepter ces situations. »

Les éducatrices dénoncent devoir suivre 31 à 32 enfants chacune au sein de l’association, la norme étant à 25 selon un rapport de l’Inspection générale de la justice de 2018. Elles considèrent que les Assises auraient été plus pertinentes si les cas concrets alsaciens qui font souffrir les travailleurs sociaux locaux avaient été mis en avant. L’une d’elles lance : « Leur excuse, c’est toujours de dire qu’ils n’arrivent pas à recruter. » À l’intérieur, une autre travailleuse sociale analyse :

« Il y a des solutions, par exemple augmenter les salaires, tout faire pour réduire au maximum le sous-effectif. On n’a plus le temps de faire notre travail, c’est aussi pour ça qu’il y a de moins en moins de candidats. »

Discussions entre acteurs et responsables de la CeA

Olivier Simon, de l’association Le Lieu, affirme que dans sa structure, le taux d’encadrement est bien meilleur que dans beaucoup d’établissements : un éducateur pour deux à trois jeunes. Les mineurs accueillis sont notamment invités à participer à des activités artistiques. « Nous sommes des militants, nous demandons les financements nécessaires », ajoute Olivier Simon, sous entendu : certaines directions d’associations visent plutôt la rentabilité et l’efficacité. Le Lieu fait figure d’exception dans le paysage, mais il a été mis à l’honneur au cours de ces Assises, notamment avec une pièce de théâtre interprétée par des adolescents de la structure.

Olivier (à droite), éducateur pour l’association Le Lieu, avec Hugo, un jeune qu’il suit (à gauche). (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Jeudi, les professionnelles concernées par la protection de l’enfance ont été invitées à proposer des solutions, devant un parterre de chefs de service ou de responsables de la CeA. Ces derniers ont noté leurs doléances pour les restituer et mettre en place des mesures d’amélioration. « Le but est vraiment qu’il y ait des retombées concrètes », promet Magalie Desbois, organisatrice des Assises.

L’une des réunions s’intitule « Comment renforcer la prévention en faveur des enfants de 0 à 6 ans ? ». Une directrice de crèche raconte qu’elle se sent perdue dans le cas où elle doit signaler quelque chose car il y a de nombreux intervenants potentiels. Une éducatrice propose de former le personnel de la petite enfance pour leur indiquer qui sont les partenaires à alerter. L’idée est notée par une responsable de la protection maternelle infantile. À voir dans les prochains mois si les ajustements et l’augmentation des dotations pour la protection de l’enfance auront un effet perceptible pour les mineurs et leurs encadrants.

Des travailleuses sociales ont pu proposer des pistes d’adaptation aux responsables. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)
Article actualisé le 11/11/2022 à 14h24
L'AUTEUR
Thibault Vetter
Thibault Vetter
enquête sur l'hébergement d'urgence, la grande précarité, les pollutions et l'industrie.

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