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Barbara Pompili renonce à remonter les déchets toxiques enfouis à Stocamine
L'actu 

Barbara Pompili renonce à remonter les déchets toxiques enfouis à Stocamine

par Jean-François Gérard.
Publié le 18 janvier 2021.
Imprimé le 18 octobre 2021 à 13:03
3 695 visites. 6 commentaires.

Les associations partisanes du déstockage et de la protection de l’Environnement ont été informés que la ministre de l’Écologie n’a pas changé d’avis suite à sa visite. La Collectivité européenne d’Alsace propose d’assumer la responsabilité d’un destockage.

Le préfet du Haut-Rhin, Louis Laugier, a appelé les membres de la commission de suivi de site (CSS) de Stocamine ce lundi 18 janvier. Il leur a annoncé que la ministre de l’Écologie, Barbara Pompili, a choisi de laisser les 42 000 tonnes de déchets toxiques au fond de Stocamine, une ancienne mine de potasse à Wittelsheim.

Elle n’a donc pas changé d’avis après s’être « coltinée les gens » dans l’ancien bassin minier. À terme, les barils et big bags de substances chimiques communiqueront avec la nappe phréatique du Rhin, l’une des plus grande d’Europe. « Les avantages potentiels d’un déstockage complémentaire des déchets ne sont pas démontrés », indique la ministre. Pour le collectif Destocamine c’est au contraire « un affront pour les citoyens et associations, une humiliation pour nos élus du bassin rhénan, alsaciens et allemands, et la condamnation inéluctable de notre ressource en eau ».

Bigbag de déchets dans une galerie de stockage à -500m. StocaMine. (Photo Pascal Bastien / Divergence)

Un chèque de compensations

Pour faire passer la nouvelle auprès d’élus et d’habitants, la décision est assortie de 50 millions d’euros en 5 ans pour la protection de la nappe phréatique en surface. Ce montant potentiel est bien inférieur à la différence entre le coût du confinement des déchets (estimé à 128 millions d’euros) et leur destockage (205 à 456 millions selon les scénarios). Pourtant, Barbara Pompili avait promis à des élus alsaciens qu’en cas de confinement total, une somme équivalente au destockage serait redéployée.

« La semaine dernière, plusieurs élus alsaciens ont interpellé la ministre pour la pollution au Lindame en surface« , remarque Philippe Aullen, membre de la CSS. « Ils ont joué sur cette corde sensible », regrette-t-il. Lors de son déplacement, l’ancienne élue écologiste avait opposé la pollution de surface, à court terme, à celle de l’ancienne mine, à plus long terme. « Le cynisme de LREM s’exprime aussi en essayant d’opposer les dossiers les uns aux autres, opposant dépôt à Colmar et Stocamine. Tous les dossiers de la nappe ont la même importance, on ne peut pas prioriser », appuie le député de la circonscription, Raphaël Schellenberger (LR)

La motion de la Collectivité d’Alsace

La semaine précédente, la Préfecture avait encore demandé un argumentaire aux partisans du destockage. Cette annonce intervient à une semaine d’un déplacement du Premier Ministre Jean Castex en Alsace, samedi 23 janvier, où le sujet doit entres autres être évoqué avec les élus alsaciens. La toute jeune Collectivité européenne d’Alsace (CeA) a voté à l’unanimité vendredi 15 janvier une nouvelle motion demandant un destockage « immédiat et le plus total possible ».

Le dossier, qui a laissé beaucoup de traces dans des amitiés et au sein de familles du bassin potassique, ne devrait pas en rester-là. En fin de journée le président la Collectivité européenne d’Alsace (CeA), Frédéric Bierry (LR), a proposé de « prendre la maitrise d’ouvrage » du destockage, en demandant à l’Etat de lui verser « les 456 millions d’euros prévus ». 

Raphaël Schellenberger « déplore cette décision qui piétine notre rapport parlementaire, pourtant adopté à l’unanimité des membres de la commission du développement durable de l’Assemblée nationale, alors présidée par Barbara Pompili. […] La Ministre se trouve ici incapable de transformer ses paroles en actes », fustige-t-il.

Dans la majorité LREM, le ton est tout autre. Le député bas-rhinois Vincent Thiébaut « approuve » la décision et indique que la mission d’information qu’il présidait émettait deux réserves : « l’évaluation des risques environnementaux, sanitaires et  de sécurité des travailleurs, et l’existence d’une solution de restockage alternatif qui offre de meilleures garanties environnementales. Selon lui, ces conditions « ne sont pas réunies » et la pollution sera « très faible et hypothétique ». « Ce n’est pas la bonne décision qui a été prise », juge néanmoins le député haut-rhinois Bruno Fuchs (Modem), aussi membre de la majorité, qui regrette que les dernières études n’aient servi à rien. Il estime au passage que la somme de 50 millions d’euros pour protéger de la pollution est insuffisante et qu’il faudrait le double.

Le communiqué complet du Ministère de l’Écologie

De nombreuses expertises, échanges et débats publics se sont tenus à la suite de cet incendie pour décider du devenir du site. En particulier, en raison de la présence de la nappe phréatique d’Alsace située à 500 m au-dessus du stockage, ces expertises ont étudié l’impact des déchets actuellement stockés en cas d’une éventuelle remontée par « effet seringue » de saumure qui se serait polluée au contact de ceux-ci.

A la suite de cette consultation du public, l’arrêté préfectoral du 23 mars 2017 a autorisé le confinement illimité des déchets et imposé des mesures permettant de garantir un niveau élevé de protection de la nappe phréatique d’Alsace :

  • les déchets de mercure, qui sont les plus polluants pour les eaux souterraines, ont ainsi été déstockés à plus de 95% entre 2015 et 2017 ;
  • l’arrêté impose un confinement des déchets restant au fond, selon les meilleures techniques internationales ;
  • en plus du confinement, l’arrêté impose la mise en place de mesures supplémentaires (galerie de contournement des eaux d’infiltration, sondage de décompression…) pour éviter toute remontée de saumure polluée ;
  • l’arrêté impose  enfin une surveillance de la nappe et de la remontée des eaux.

Une mission parlementaire sur StocaMine, réalisée en 2018, a néanmoins souligné l’intérêt potentiel de poursuivre le retrait des déchets sous réserve de deux conditions :

  • évaluer, avec une étude complémentaire, le risque global d’un déstockage complémentaire de déchets (hors bloc incendié) à la lumière de l’expérience tirée du déstockage partiel réalisé entre 2015 et 2017 ;
  • s’assurer de l’existence d’une solution de restockage des déchets offrant de meilleures garanties que le site StocaMine en matière de protection de l’environnement.

        
Une expertise internationale et indépendante a été coordonnée par le BRGM à la demande de l’Etat. Elle a conclu que :

  • le déstockage des déchets, hors bloc incendié, était encore techniquement possible, bien qu’avec des difficultés techniques croissantes à partir de 2025 compte tenu de la convergence des galeries souterraines ;
  • ce déstockage complémentaire comporterait néanmoins des risques pour les opérateurs et l’environnement ;
  • l’impact des déchets solubles, dans l’hypothèse d’une défaillance des mesures de protection détaillées ci-dessus, serait très limité compte tenu du volume de saumure contaminée susceptible de remonter  (moins d’1m3 par an) comparé au volume total de la nappe (35 milliards de m3). En outre, une telle remontée de saumure, si elle devait avoir lieu, n’aurait pas d’impact sur la potabilité de la nappe.

Afin que l’ensemble des scénarios soit expertisé, une étude de faisabilité technique et économique sur la poursuite d’un déstockage supplémentaire a été réalisée par le groupement de consultants privés Antéa Group – Tractebel, indépendant de l’Etat et de la société MDPA qui exploite le site. Cette étude conclut que :

  • tous les scénarios de déstockage étudiés exposent les travailleurs à des risques professionnels élevés ;
  • le bénéfice environnemental pour la nappe d’Alsace d’un déstockage complémentaire n’est pas démontré ;
  • les déchets déstockés ne sont pas valorisable et devront ainsi être re-stockés dans d’autres installations souterraines ou installations de stockage de surface ;
  • la réalisation, dans les meilleurs délais, du confinement et des travaux annexes prévus par l’arrêté préfectoral demeure incontournable pour protéger la nappe d’Alsace sur le long terme.

Or, pour être effectuées dans des conditions optimales garantissant leur efficacité, ces opérations de confinement et ces travaux annexes doivent être entrepris au plus tôt compte tenu de la convergence des galeries souterraines qui les rend de plus en plus difficiles d’accès
 
Soucieuse de prendre connaissance de la situation sur le terrain, Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, est descendue dans la mine le 5 janvier 2021 et a pu échanger avec les élus, les associations et les citoyens lors d’une réunion publique pour débattre de la meilleure solution pour protéger la nappe d’Alsace et les opérateurs.

La ministre a entendu et partagé les interrogations légitimes sur les engagements de réversibilité pris avant l’incendie et l’importance unanimement accordée à la protection de la nappe d’Alsace.

La ministre est arrivée à la conclusion que les conditions au déstockage complémentaire, posées par la mission parlementaire de 2018, ne sont pas réunies. Les avantages potentiels d’un déstockage complémentaire des déchets ne sont pas démontrés et celui-ci présenterait des risques significatifs pour les travailleurs, tandis que la réalisation du confinement dans des conditions optimales est indispensable pour assurer la protection de la nappe d’Alsace.

Dans ces conditions, la ministre de la Transition écologique décide de lancer la réalisation du confinement du site sans déstockage complémentaire. En parallèle de cette décision, elle décide de dédier une enveloppe financière de 50 millions d’euros sous pilotage de l’ADEME pour permettre un plan de protection de la nappe d’Alsace sur les 5 prochaines années. Plusieurs anciens sites industriels situés au-dessus de la nappe d’Alsace seront ainsi dépollués (notamment le site PCUK à Wintzenheim où sont enterrées 750 tonnes de lindane) afin d’éviter sa contamination par les infiltrations issues de la surface, qui constituent la principale source de pollution de la nappe.

Le communiqué complet de Destocamine

30 ans de luttes, de mensonges de promesses non tenues enterrées dans le fond de la mine à Wittelsheim sur le site de MDPA/Stocamine, un affront pour les citoyens et associations, une humiliation pour nos élus du bassin rhénan, alsaciens et allemands, et la condamnation inéluctable de notre ressource en eau et, par-delà même, la mise en danger de la santé des habitants du territoire.

Ce matin, M. Louis Laugier, préfet du Haut-Rhin nous a annoncé la décision de Barbara Pompili de confiner au fond de la mine les 42000 tonnes de déchets toxiques, dont de l’arsenic et du cyanure. Ce, malgré les nombreuses expertises qui prouvent, qu’à plus ou moins longue échéance, les déchets seront mélangés à l’eau qui filtre par les puits de la mine et qui remonte vers la nappe phréatique. 

Et sans qu’aucune expertise n’ait évalué les dangers de l’interaction de l’eau saumurée en contact avec ces différents produits chimiques. Stocamine est une véritable bombe à retardement.

La proposition d’injecter 50 millions d’euros pour dépolluer la décharge de Wintzenheim est un odieux marchandage, indigne d’une ministre qui se réclame d’une conscience écologiste.

La préservation de la nappe phréatique, source vitale d’eau potable pour des millions d’habitants, ne tolère aucun compromis !

Il y a des centaines de sites pollués dits orphelins uniquement dans le Haut-Rhin. Le lindane de Wintzenheim ne représente qu’une infime partie des sources de pollutions diffuses qui empoisonnent en permanence notre eau.

Il serait irresponsable d’ajouter, avec Stocamine, une nouvelle source de pollution à toutes celles déjà existantes. Il est impératif de supprimer toutes les sources de pollutions actuelles, et surtout ne pas en rajouter d’autres. Il s’agit de mettre en œuvre le principe de précaution inscrit dans notre constitution.

La France ne peut pas être en marche vers le progrès si le gouvernement gère les déchets comme on les a gérés aux siècles précédents.

Nous nous réservons la possibilité d’utiliser les voies juridiques appropriées pour contrer cette décision.

Article actualisé le 18/01/2021 à 23h21 : Pour ajouter plusieurs réactions
L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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