Enquêtes et informations locales
Enquêtes et informations locales
Luxembourg, Allemagne, Slovaquie… Où partent les déchets des Strasbourgeois ?
Environnement 

Luxembourg, Allemagne, Slovaquie… Où partent les déchets des Strasbourgeois ?

par Félix Paulet et Florian Schotter.
Publié le 7 décembre 2020.
Imprimé le 24 septembre 2021 à 04:33
4 034 visites. 5 commentaires.

En 2019, chaque habitant de l’Eurométropole de Strasbourg a produit 451 kilos de déchets. Une fois jetés dans la bonne poubelle, ces déchets débutent un long voyage. Un parcours complexe, avec parfois une destination finale lointaine : la Slovaquie.

20h30, le dîner est fini. On débarrasse la table. La bouteille d’eau vide est jetée dans la poubelle. Encore faut-il savoir laquelle…(indice : pas la bleue). Ce geste quotidien, et au premier abord anodin, signe le début d’un long voyage pour cette bouteille. En 2019, les 491 409 habitants des 33 communes de l’Eurométropole ont produit 221 476 tonnes de déchets, soit 451 kilogrammes par habitant.

Au sein de l’Eurométropole, la collecte des déchets s’effectue grâce à deux ramassages hebdomadaires. Un premier passage enlève les poubelles jaunes qui contiennent papiers, cartons, bouteilles et flacons en plastiques ainsi que les emballages métalliques. Le second collecte les poubelles bleues contenant les déchets ménagers résiduels. C’est-à-dire les ordures ménagères, pots en plastiques (comme les yaourts) et emballages en polystyrène. Quant au verre, son ramassage se fait par apport volontaire dans les bacs.

Direction l’incinérateur

Après collecte, les déchets connaissent deux destinations selon le type de poubelle. Les ordures ménagères sont transportées dans l’unité de valorisation énergétique (UVE), c’est-à-dire l’usine d’incinération Sénerval sur l’île du Rorhschollen. Là, elles sont brûlées pour fournir de la chaleur et de l’électricité aux Strasbourgeois. Cependant l’usine d’incinération a connu de gros problèmes de rénovations et de dysfonctionnements. Et elle n’a pas pu assurer sa mission en 2018. Elle est redevenue opérationnelle en fin d’année 2019.

L'incinérateur de Strasbourg, opéré par la société Sénerval (Photo GK / Rue89 Strasbourg)
L’incinérateur de Strasbourg, opéré par la société Sénerval (Photo GK / Rue89 Strasbourg)

Après incinération, les cendres des déchets ménagers servent à fabriquer du mâchefer, une matière utilisée à la couverture des chaussées.

Qu’est-ce qui est jaune et qui voyage ?

Pour la poubelle jaune, c’est bien plus complexe. Son contenu est amené au centre de tri de l’Alsacienne de Tri d’Emballages Ménagers (Altem) près de l’île du Rorhschollen au sud du Port autonome le long du Rhin. S’y déroule la deuxième grande étape de leur voyage : le tri. Jusqu’à 1 000 tonnes de déchets des habitants de l’Eurométropole sont triées au centre d’Altem chaque semaine.

Pile de déchets réceptionnés dans le centre de tri (Photo FS / Rue89 Strasbourg)

Arrivées sur place, les ordures connaissent un long parcours pour être séparées selon leur composition. Tout d’abord un aimant extrait les emballages métalliques. Ensuite, un trieur optique sépare les déchets restants. C’est-à-dire que chaque détritus est éclairé et trié selon sa couleur. Cette étape permet de séparer les bouteilles colorées et opaques de leurs homologues transparentes. Enfin, intervient un dernier tri par les employés. À la fin du processus, les détritus sont séparés en huit catégories : les journaux et revues, les bouteilles plastiques opaques (PEHD), les bouteilles plastiques translucides (PET clair), les bouteilles plastiques colorées (PET foncé), les emballages en aluminium, les emballages en acier, les emballages en cartons et les briques alimentaires.

Le centre de tri extrait aussi les refus de tri, ces déchets qui n’auraient pas dû être jetés au recyclable. Ils sont ensuite emmenés à l’UVE, 500 mètres plus loin.

Selon Cyril Besson, adjoint responsable au département Collectivités de Schroll, cela concerne près d’un déchet sur cinq :

« Les refus de tri représentent 15 à 18% des déchets réceptionnés. Il s’agit principalement de bâches plastiques, de plastiques non recyclables, de nourriture ou de verre. »

Une fois séparés, les déchets sont récupérés par les acteurs du marché de la valorisation, dernière étape du voyage. Cette phase consiste à transformer les déchets soit en énergie (valorisation énergétique), soit en produits recyclés (valorisation matière).

Entrent alors en scène les négociants, qui revendent les matières dans 14 usines de 5 pays d’Europe.

Papiers et cartons, c’est Strasbourg ou l’Allemagne

Les déchets triés et conditionnés en ballots sont donc revendus par des négociants, intermédiaires entre l’Eurométropole et les recycleurs finaux.

Schroll et Suez assurent respectivement le négoce des déchets papiers tels que les journaux et revues et celui des emballages cartons. « Nous les envoyons dans deux usines de valorisation puisque nous ne disposons pas de l’infrastructure nécessaire », précise Cyril Besson. Plus précisément, ces déchets sont revendus auprès de papeteries en France et en Allemagne. Selon l’Eurométropole, les deux tiers (65%) sont traités par la papeterie Blue Paper à Strasbourg. Le reste est divisé entre celles de Papierfabrik Palm à Wörth-am-Rhein et Aalen (21%), DS Smith à Endingen (12%) et Suez à Ölbronn-Dürrn (1%). Toutes sont situées à moins de 200 kilomètres de Strasbourg.

« En France, il y a 7 millions de tonnes de papiers à recycler chaque année mais les papeteries françaises ne peuvent en traiter que 5 millions. »

Cyril Besson, adjoint responsable au département Collectivités de Schroll

Ces filières varient selon les prix. La papeterie Norske à Golbey, dans les Vosges, est un repreneur régulier du papier de l’Eurométropole.

Journaux et revues prêts à être transportés par camion (Photo FS / Rue89 Strasbourg)

Une fois arrivé dans la papeterie, le papier est désencré et transformé en pâte à papier recyclée. Mais avant de redevenir du papier, l’entreprise ajoute systématiquement de la fibre vierge à la pâte, il n’est donc pas recyclé à 100%. « Le papier a une durée de vie de 5 à 7 cycles. Après, la fibre du papier se dégrade et il faut ajouter de la fibre vierge », détaille Gabriel Langlois, directeur des achats de papiers récupérés de Norske.

Les métaux entre la Normandie et le Luxembourg

Suez assure également le négoce des emballages acier et aluminium. Selon Sandrine Gauthier, cheffe du service Collecte et valorisation des déchets de l’Eurométropole, Nextmetal, à Isigny-le-Buat (Manche), recycle l’ensemble des emballages en aluminium. Ceux en acier vont, quant à eux, au Luxembourg, dans les usines Boone ArcelorMittal de Differdange et Belval.

Sur ces sites, les déchets métalliques sont broyés et fondus à 1 600°C pour être transformés en plaques, bobines, barres et fils pour l’aluminium ou en plaques et lingots pour l’acier. Avant fonte, ils sont passés dans un four à basse température pour éliminer les impuretés.

L’acier recyclé devient ensuite boîtes de conserve, canettes, armatures à béton, il peut aussi servir dans la fabrication d’appareils ménagers ou de pièces automobiles. L’aluminium sert, quant à lui, également dans la confection de boîtes de conserve et canettes, mais aussi de papier aluminium, barquettes, bombes aérosol, pièces d’appareils ménagers ou automobiles…

Balles de cartons pressées qui seront transmises à Suez (Photo FS / Rue89 Strasbourg)

Plus près d’ici, l’entreprise Recycal collecte le verre déposé dans les conteneurs de l’espace public. Il le stocke dans une plateforme à Oberschaeffolsheim avant de l’expédier à Owens-Illinois Manufacturing dont les verreries sont dans les Vosges (Gironcourt-sur-Vraine) et en région lyonnaise (Chazelles-sur-Lyon et Veauche). Contactée, l’entreprise américaine, qui n’a pas donné suite à nos demandes d’interviews, est notamment spécialisée dans la fabrication de bouteilles de bière. Selon l’Eurométropole, le verre est fondu pour être réutilisé.

Les plastiques, un peu en France, beaucoup en Europe

Pour les plastiques, plusieurs partenaires se partagent le marché. Une moitié des déchets plastiques est reprise et revendue par Semardel dans l’Essonne, et l’autre par des entreprises européennes dont les noms n’apparaissent pas dans le rapport annuel sur la valorisation des déchets. Les déchets sont toutefois expédiés directement depuis le centre de tri d’Altem vers les usines de recyclage.

« Nous privilégions le recyclage en France, mais cela dépend aussi des capacités d’accueil. Sur des territoires frontaliers, la proximité géographique est aussi prise en compte. »

Daniel Surmont, responsable valorisation de Semardel

Ainsi, certains déchets plastiques partent vers des usines allemandes car plus proches que certains sites français.

Balles de bouteilles plastiques pressées (Photo Pixabay)

Malgré ce discours, les déchets plastiques de l’Eurométropole vont bien plus loin que l’Allemagne. Une grande partie des déchets PET foncés ainsi qu’une partie des PET clairs sont acheminées vers la Slovaquie, à l’usine Kras de Banská Bystrica. En France, ces déchets PET clairs sont traités par Plastipak, basée à Sainte-Marie-la-Blanche (Côte-d’Or), et Wellman, dans les usines de Neufchâteau (Vosges) et Verdun (Meuse). L’usine de Verdun recycle également des PET foncés. D’autres PET foncés partent aussi en direction de la Belgique, à Wielsbeke, pour être recyclés par Matco Plastics.

Le trajet des bouteilles opaques plus épaisses (PEHD), comme les bouteilles de lait, est plus simple. Elles vont toutes à Lünen, en Allemagne (Rhénanie-du-Nord-Westphalie), dans l’usine de REPlano. À l’exception de l’usine Kras en Slovaquie, aucune usine de recyclage n’est à plus de 350 kilomètres de Strasbourg.

Par la suite, toutes les bouteilles sont nettoyées puis broyées en granulés. Les bouteilles claires servent à fabriquer de nouvelles bouteilles, tandis que les bouteilles colorées deviennent de la fibre pour l’industrie textile. Les bouteilles et flacons opaques sont, quant à eux, transformés en arrosoirs, en sièges enfants ou en tuyaux d’arrosage.

Des filières de reventes opaques

Les entreprises négociantes refusent de communiquer publiquement sur leurs filières, ce qui rend le parcours des déchets très opaque. Seuls Citeo et l’Eurométropole connaissent l’ensemble des acteurs du recyclage.

« Tous les trimestres, les collectivités locales nous communiquent les tonnages recyclés et les entreprises négociantes. Ensuite, des salariés de Citeo accrédités au secret industriel veillent à la traçabilité des recyclages avec les repreneurs, et au respect des normes européennes de recyclage. »

Christophe Neumann, responsable de la région Grand Est chez Citeo

Citeo est un éco-organisme – société privée à but non-lucratif, qui organise et développe le recyclage des emballages en France, mission que lui a déléguée L’État. Les entreprises produisant des emballages financent l’éco-organisme, qui subventionne à son tour le recyclage de ces emballages. Pour percevoir ces subventions, l’Eurométropole l’informe sur la traçabilité des déchets.

Saturation des usines de recyclages 

Le recours à des sites de recyclage à l’étranger s’explique par la saturation du marché national de la valorisation. « Le gouvernement demande de trier davantage mais on ne sait pas où envoyer les déchets. Les centres de recyclage sont saturés », explique Sandrine Gauthier. Cyril Besson ajoute que « lorsque les pays d’Asie du Sud-Est ont fermé leurs frontières aux déchets et les ont renvoyés (en janvier 2020 ndlr), ils ont été transférés vers les usines européennes, conduisant à une saturation du marché. »

Un constat que partage aussi Gabriel Langlois. « La fermeture des frontières a surtout impacté le marché du carton, car les Chinois étaient de gros consommateurs de cartons récupérés. »

La quantité de plastique augmente

Malgré l’interdiction de certains plastiques à usage unique depuis janvier 2020, les centres de tri reçoivent de plus en plus d’emballages plastiques. « Les arrivées de PET augmentent et on s’attend à une hausse dans le futur », prévoit Cyril Besson. Cette augmentation s’explique par le fait que les centres de tri acceptent de plus en plus de plastiques, suite à de nouvelles directives données par Citéo.

En effet, les pots, barquettes, films et sachets en plastique seront bientôt à jeter également dans la poubelle jaune. Cette extension des consignes de tri est déjà effective pour la moitié des Français depuis janvier 2020. L’Eurométropole envisage de suivre ces recommandations, mais ses centres de tri doivent s’adapter. Citeo finance une trentaine de projets de recherche en France pour une application d’ici 3 ans.

À cela s’ajoute une arrivée de « petits cartons » en hausse avec le développement du commerce en ligne. » À l’inverse, le flux de journaux diminue depuis quelques années ainsi que le flux de papier », souligne Cyril Besson.

Seulement 31% des déchets recyclés

Dans l’Eurométropole, 31% des déchets collectés sont recyclés en nouvelle matière. Un taux plutôt faible en comparaison à d’autres agglomérations. « On ne peut pas comparer les performances des grandes collectivités par rapport à celles des petites collectivités. Au niveau des grandes agglomérations, Strasbourg n’est pas la plus mauvaise », tempère Sandrine Gauthier. Parmi les 16 plus grandes communautés urbaines françaises, seule Bordeaux fait moins bien, avec 27% de déchets recyclés. Plus vertueuse, la métropole de Montpellier atteint 50%. L’objectif français est d’atteindre une moyenne de 65% de déchets recyclés en 2025 sur l’ensemble du territoire. « Quasiment mission impossible pour un territoire comme Strasbourg », selon Sandrine Gauthier.

Ce faible taux de recyclage s’explique par le coût très bas de la matière neuve par rapport à la matière recyclée. Pour une entreprise, il est plus rentable de produire à partir de matière neuve, en particulier pour les plastiques qui dépendent des prix du baril. D’autant plus que le plastique recyclé est rare. Seulement 8% de la production mondiale de PET est issue du recyclage. Une rareté qui trouve son explication dans les réticences industrielles. Le plastique recyclé est d’une qualité légèrement inférieure et les entreprises privilégient la prudence dans leurs normes produit.

L'AUTEUR
Félix Paulet et Florian Schotter
Une enquête débutée en février, suspendue par le premier confinement, et terminée en octobre.

En BREF

Faible opposition contre MackNext à Plobsheim, commune rurale rattrapée par l’urbanisation

par Martin Lelievre. 1 391 visites. 16 commentaires.

Visites de quartier, ateliers et spectacles : Hautepierre fête ses 50 ans

par Martin Lelievre. 614 visites. Aucun commentaire pour l'instant.

Après l’évacuation du camp de la Montagne Verte, des personnes logées et des tentes subtilisées aux associations

par Thibaut Vetter. 4 323 visites. 8 commentaires.
×