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Dans l’espoir d’une prime, les éboueurs suspendent leur grève
Société 

Dans l’espoir d’une prime, les éboueurs suspendent leur grève

par Danae Corte.
Publié le 26 avril 2022.
Imprimé le 18 août 2022 à 21:39
3 389 visites. 5 commentaires.

Ce lundi 24 avril, dès 4h30 du matin, une centaine d’éboueurs se sont réunis au site de l’Eurométropole, rue de la Fédération à Strasbourg, pour débuter une grève de la collecte des déchets. La direction des services et un élu de l’Eurométropole se sont rendus sur place. À l’issue d’une consultation de trois heures où la direction a promis une prime de pouvoir d’achat, les éboueurs ont suspendu le préavis de grève pour dix jours.

Lundi vers 5h du matin, rue de la Fédération à la Meinau, au milieu du brouillard matinal, un agent en chasuble orange escalade les grilles du site de l’Eurométropole de Strasbourg. Il accroche une pancarte avec l’inscription sobre : « en grève ». Une centaine d’agents attend sur les bords de la route, bien décidée à ne pas sortir les camions de ramassage d’ordures aujourd’hui. Les éboueurs de l’agglomération sont en grève pour une durée « illimitée » pour exiger des négociations sur leurs salaires.

Dès 4h30 du matin, une centaine d’agents de collecte des déchets à l’Eurométropole de Strasbourg s’est rassemblée sur leur site rue de la Fédération. (Photo Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc)

Une première grève spontanée des éboueurs avait démarré mardi 19 avril et s’était poursuivie le lendemain. Le jeudi, trois éboueurs et trois syndicats avaient été reçus à l’Eurométropole par Jonathan Bisot-Lefebvre, directeur général adjoint des services. N’ayant pas obtenu de revalorisation, les agents avaient alors déposé un préavis pour cette grève, d’une durée « illimitée » à partir du lundi 25 avril.

Un manque de reconnaissance pour un métier pénible

David, l’un des instigateurs du mouvement, s’était senti « pris de haut » par les élus :

« Les élus n’avaient pas voulu nous recevoir. Aujourd’hui, on nous a dit que la directrice générale des services viendrait nous voir à 5h45 pour discuter. Si on arrivait à négocier entre 50 et 100 euros d’augmentation nette sur le salaire, ce serait très bien ».

Joe, 25 ans, participe à la grève. Il a commencé comme vacataire il y a six ans, avec 1 200 euros nets par mois :

« Maintenant que je suis embauché, je gagne 100 euros de plus que quand j’étais vacataire, donc ça ne change presque rien. C’est ma santé qui a changé, mon médecin m’a détecté un début d’hernie discale. Je me suis déjà blessé en décembre parce que j’ai descendu une poubelle trop vite, certaines entrées de maison ne sont pas adaptées. Là mon salaire me convient, mais si un jour je veux avoir des enfants avec ma copine, cela va être compliqué. »

Une suspension de la grève pour dix jours adoptée

Vers 5h30, les agents convergent vers le grand réfectoire central du site. Vers 5h45, la direction générale de l’Eurométropole est venue à leur rencontre, afin d’entamer des discussions. Parmi les membres de la délégation, Jonathan Bisot-Lefebvre, Delphine Joly, directrice générale des services, Valentin Rabot, vice-président en charge du personnel, et Sandrine Gauthier, cheffe du service collecte et valorisation des déchets. Trois éboueurs initiateurs du mouvement, Dany, Daniel et David, sont désignés comme porte-paroles.

Roland Siffermann, ancien responsable de l’Unsa Eurométropole, aujourd’hui à la retraite, est venu soutenir le mouvement de grève « inédit » :

« Je n’ai jamais vu de mouvement spontané comme ça chez les éboueurs depuis 2003. Il y a le contexte, avec la hausse des carburants et la baisse du pouvoir d’achat. Cette mobilisation survient parce que les salaires des fonctionnaires de catégorie C n’ont quasiment pas évolué, le point d’indice des agents est gelé depuis 2011. »

Certains agents escaladent les fenêtres du réfectoire où discutent la direction et les agents, pour voir quelque chose. (Photo Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc)

Jérôme travaille depuis 11 ans à l’Eurométropole. Pour lui, le point de départ a été le pouvoir d’achat :

« Certains agents viennent de villes loin de Strasbourg, comme Obernai, pour travailler et les frais d’essence sont à leur charge. Si l’on rajoute le prix de l’huile, du pain… tout augmente ! Moi j’ai deux enfants en garde partagée avec 1 550 euros nets par mois. Je suis en permanence dans le rouge à moins 150 ou moins 200 euros sur mon compte. »

La direction accepte de discuter avec les agents, mais demande que la grève soit suspendue pour au moins dix jours. Au bout d’une demi heure de discussion avec les trois agents désignés comme porte-paroles, cette exigence de la direction est acceptée par un vote à mains levées, la grève a été suspendue à une large majorité des agents présents.

« J’ai fait 13 ans de ville, vous nous méprisez ! »

Quelques minutes plus tard, la direction, les trois agents désignés et deux représentants syndicaux de FO et de l’Unsa se dirigent vers un petit bâtiment rectangulaire à quelques mètres de là. Sur le chemin, Jonathan Bisot-Lefebvre se fait interpeller par des agents : « J’ai fait 13 ans de ville, vous me bloquez des primes pour trois absences. Je gagne 1 400 euros par mois. Vous nous méprisez ! »

Des éboueurs interpellent Jonathan Bisot-Lefebvre, le directeur général adjoint en charge de l’accompagnement humain, de la transformation et de l’innovation à l’Eurométropole, sur leurs salaires. (Photo Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc)

Jérémy, qui attend dehors avec quelques autres agents, interpelle sur des conditions de travail difficiles :

« Pour la ville, tout coûte trop cher. On a un métier pénible et on doit toujours se trimballer sur parfois 25 kilomètres avec des chaussures d’un kilo, parce que la direction n’écoute pas nos demandes. »

Des négociations sur les conditions de travail

À 6h15, les négociations commencent vraiment. Elles se termineront à 9h30, après avoir été axées sur les conditions de travail des agents, selon les porte-paroles. Les véhicules ont du mal à circuler au niveau de l’usine d’incinération, où les déchets sont déposés après collecte. Certains agents manquent de matériel, comme de gants à changer quotidiennement ou de tenue adéquate en hiver. Les conducteurs de camions sont obligés de travailler avec des chaussures hautes qui ne sont pas adaptés à la conduite…

Sont aussi évoquées les douches qui ont un débit d’eau trop faible et l’absence de panier repas. À l’issue de la discussion, Dany, l’un des trois agents désigné, se réjouit de la « franchise » de la direction :

« La direction nous a clairement dit ce qui était possible et ce qui ne l’était pas. Par exemple ils nous ont dit que les tickets restaurants coûtaient trop cher. On va leur faire confiance et laisser le temps de trouver des solutions. J’espère que les problèmes d’évolution de carrière seront pris en compte. »

Les syndicats majoritaires absents

Ces négociations se déroulent sans les quatre syndicats majoritaires, CGT, CFDT, CFTC et CFE-CGC. Le préavis de grève a été déposé le jeudi précédent par FO, l’Unsa et Sud. Christian travaille depuis 27 ans au service de collecte des déchets à Strasbourg et il se souvient encore de l’échec d’une grève de trois semaines menée par la CGT et la CFDT en 2003 :

« On demandait aussi une augmentation de salaire. À l’époque, c’était encore la CUS (Communauté urbaine de Strasbourg) cogérée par Fabienne Keller et Robert Grossmann (maire et maire-délégué de droite, NDLR). Après les négociations avec les syndicats, les élus nous ont proposé 50 euros. Sans demander l’accord des agents, la CFDT a dit qu’elle ne négocierait pas en dessous de 100 euros de plus. Au final, on n’a rien eu. »

(Aujourd’hui, la CGT indique qu’aucune proposition d’augmentation n’avait été faîte à l’époque de ces négociations en 2003.)

Dany, un éboueur de 40 ans, était prêt à se mettre en grève. (Photo Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc)

Une négociation plus globale sur les salaires

À 10h, la plupart des agents sont repartis travailler. Une trentaine d’entre eux se sont installés face à un barbecue sur le trottoir en face du site. Ils espèrent obtenir une augmentation de salaire, de l’ordre de 100 euros nets par mois.

Contactée après les échanges avec les éboueurs, Delphine Joly reste évasive sur le montant de cette prime :

« Il y a plusieurs hypothèses, je ne serais pas sérieuse en estimant un montant. Nous sommes engagés dans une négociation globale pour le pouvoir d’achat des fonctionnaires. Nous attendons surtout une revalorisation du point d’indice au niveau de l’État, car il y a un problème à ce niveau dans toute la fonction publique. Quand on sera au clair sur cette revalorisation, on regardera la question des primes, qui est une infime partie de cette discussion. »

Une nouvelle réunion doit se tenir vendredi 29 avril entre les syndicats majoritaires et la direction de l’Eurométropole. À l’issue de celle-ci, les éboueurs pourraient être fixés sur un éventuel montant de la prime qu’ils demandent. Pour Dany, en tout cas, la position des éboueurs est claire :

« Nous attendons de voir quelle augmentation ils vont nous proposer. Si nous n’avons pas de retour avant la fin des dix jours de suspension, ou que la proposition est en-dessous de 100 euros nets par mois, nous repartirons en grève. »

Article actualisé le 27/04/2022 à 15h06 : Nous avons ajouté une indication de la CGT qui indique qu'il n'y avait pas eu de proposition d'augmentation en 2003
L'AUTEUR
Danae Corte
Journaliste en alternance.

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