[Explicateur] Où en sont les projets de géothermie profonde
Economie 

[Explicateur] Où en sont les projets de géothermie profonde

En Alsace du nord, le site de Soultz-sous-Forêt est un pilote mondial en matière de géothermie profonde (Photo MM / Rue89 Strasbourg)

En Alsace du nord, le site de Soultz-sous-Forêt est un pilote mondial en matière de géothermie profonde (Photo MM / Rue89 Strasbourg)

Depuis quelques années, Strasbourg est bien décidée à profiter de la chaleur de son sous-sol grâce à la géothermie profonde. Cinq projets de forage font l’objet de demandes auprès de l’État, émanant de deux entreprises spécialisées, ÉS Géothermie et Fonroche. Alors que les enquêtes publiques démarrent dans 6 semaines, la technologie est encore mal connue, voire inquiète certains riverains.

L’Alsace se veut en pointe sur la géothermie profonde : dès 1974, on a prospecté à plus de 3 200 mètres dans le secteur de Cronenbourg, mais le projet a été abandonné en 1980, car la viabilité financière n’était pas assurée face à un pétrole encore relativement bon marché. Depuis 1987, la région accueille une expérience phare à Soultz-sous-Forêts, avec « le programme le plus avancé au monde », à en croire le site internet de ses exploitants, un consortium franco-allemand dont font partie EDF et Électricité de Strasbourg (ÉS).

Les sites de géothermie profonde à haute température dans le Bas-Rhin. Source: DREAL

Les sites de géothermie profonde à haute température dans le Bas-Rhin. Source: DREAL

Après plus de 20 années de recherche et 80 millions d’euros d’investissements, la station produit 1,5 MW d’électricité et 13MW thermiques. Entre temps, des projets ont été déployés ailleurs, notamment en Aquitaine et en région parisienne, où 34 puits alimentent 142 000 logements en chaleur.

Géothermie profonde : une énergie « sans limite » ?

Le principe de la géothermie profonde semble simple : plus on s’enfonce dans la croûte terrestre, plus la température augmente. Il suffit donc de creuser un puits pour faire circuler de l’eau dans des couches géologiques du sous-sol à plus de 3 000 mètres de profondeur. Si la température est supérieure à 150°, on parle de « haute température », et en-dessous de 150°, il s’agit de « basse température ». On atteint donc des profondeurs beaucoup plus importantes qu’avec les « pompes à chaleur » déployées par certains particuliers ou par des communes qui en ont fait les frais avec des affaissements de terrain spectaculaires.

À partir de ce circuit d’eau chaude, on peut soit utiliser directement la chaleur, soit en faire de l’électricité par le biais de turbines. Le tout est régi par le Code Minier et par des décrets, s’appliquant respectivement à la basse et à la haute température. Voilà pour le principe. Mais en réalité les choses sont beaucoup plus compliquées : il faut prospecter le terrain, mettre au point les technologies pour creuser à très grande profondeur et finalement procéder à l’installation. Le tout, sans créer de risques pour la nature ni pour les riverains.

Or, cette technologie n’est pas sans risques, notamment en termes de pollution de la nappe phréatique, de mouvements de terrain et de phénomènes sismiques. Sous l’angle strictement énergétique : la géothermie profonde n’a de sens que si la production nette d’énergie est supérieure à la dépense d’énergie pour la prospection et l’exploitation. Enfin la géothermie n’est pas forcément une énergie 100% renouvelable, puisque l’exploitation des puits n’est programmée que pour une durée d’environ 30 ans, même si aucune expérience n’est là pour démontrer quelle est la véritable durabilité d’un puits.

Cinq projets en cours dans l’Eurométropole

À Strasbourg, plusieurs projets sont en cours. Des demandes ont été déposées auprès de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL), portées alternativement par deux entreprises : Électricité de Strasbourg Géothermie (ESG) et Fonroche Géothermie, dont le siège se trouve à Roquefort (voir le site de la DREAL pour les détails) :

  • Groupe ESG : Illkirch-Graffenstaden (haute température) et Mittelhausbergen (basse température),
  • Fonroche géothermie : Eckbolsheim, Robertsau, Reichstett/Vendenheim (haute température).

Avec un rendement prévu de 45 GW électriques et 330 GW thermiques par exploitation de géothermie profonde, on est bien loin des 11 000 GW totaux consommés dans l’ensemble de l’Eurométropole. Mais les avantages en termes strictement thermiques sont séduisants, puisqu’il existe déjà des réseaux de chaleur qui fonctionnent aux énergies fossiles, et l’on pourrait notamment utiliser la géothermie pour les Hôpitaux universitaires de Strasbourg.

Des risques de sismicité et de pollution de la nappe ?

L’association Alsace Nature, qui s’est saisie du dossier, apprécie le principe, mais a fait état de ses appréhensions sur les risques et élargit surtout le débat à la politique énergétique en général, comme l’explique le responsable du groupe local d’Alsace Nature dans l’Eurométropole, Christian Ledunois :

« La géothermie profonde a l’avantage de réduire les rejets de CO2, mais elle comporte des risques à cause de la sismicité induite et de l’utilisation d’eau extrêmement salée qui peut polluer la nappe phréatique. Nous nous posons aussi la question du rendement : la géothermie semble efficace pour le chauffage, mais en ce qui concerne la production d’électricité, le bilan est plus mitigé.

L’exploitation d’une source de chaleur en hiver est logique, mais en été, cela l’est beaucoup moins, du coup la géothermie suppose une dépense d’énergie non négligeable pour produire de l’électricité. Mais surtout, nous nous posons la question de l’incitation à la consommation : le développement de sources d’énergies alternatives n’a de sens que dans le contexte d’une réduction générale de la consommation, et pas comme complément aux énergies fossiles. »

« Des technologies plus douces qu’en Allemagne et en Suisse »

Du côté des exploitants, on précise que Strasbourg est le lieu idéal pour déployer la géothermie profonde, en tout cas pour le chauffage. Jean-Philippe Soulé, Directeur de Fonroche, explique :

« D’abord on ne peut pas faire de géothermie partout, mais la plaine d’Alsace s’y prête bien, de par la géologie de son sous-sol. Ensuite, nous rencontrons une attente des collectivités en termes de production de chaleur. Le contexte est donc très positif. Concernant le rendement, il faut raisonner sur une échelle annuelle : en été, le seul intérêt est effectivement l’eau chaude, mais en hiver, plus de 75% de l’énergie primaire est valorisée, ce qui porte le bilan annuel à 50% en moyenne. Nous estimons que la géothermie profonde pourrait répondre à 70% des besoins en chaleur de l’agglomération Strasbourgeoise.

Quant aux risques, notre position est d’utiliser des technologies plus douces qu’en Suisse ou en Allemagne, où les lois sont moins strictes qu’en France. La fracturation hydraulique est interdite en France, alors que c’est ce qui a provoqué les séismes à Bâle. Je comprends que certains riverains soient inquiets, mais, par exemple dans le cas de la Robertsau, j’ai l’impression qu’ils sont contre tout projet. Même si on voulait construire une boulangerie, ils seraient contre ! »

Forte opposition à la Robertsau

Si les projets à Illkirch, Eckbolsheim et Mittelhausbergen ne suscitent pas de franches oppositions, c’est en effet le projet franco-allemand porté par Fonroche à la Robertsau qui fait le plus de vagues et qui porte le débat dans l’arène politique, à commencer par un échange de vues assez vif entre partisans et opposants au projet lors du Conseil municipal du 13 octobre 2014 .

Dûment déposé auprès de la DREAL, et doté d’un soutien financier de 17 millions d’euros de la Commission européenne en cas de réussite au-delà de 5 ans, le projet robertsauvien provoque une forte opposition parmi les riverains, pour la simple raison que le site proposé se trouve au beau milieu du Port aux pétroles, soumis à un PPRT (Plan de prévention des risques technologiques), en vigueur dans cette zone à risque de type « Seveso ».

Un plan du site du Port aux pétroles. Source: DREAL/Fonroche

Un plan du site du Port aux pétroles (Source: DREAL/Fonroche)

Fonroche a bien déposé une « étude des dangers » à la DREAL, mais le document se contente d’expliquer que « les installations ne présentent pas des dangers susceptibles d’aggraver notablement les conséquences premières en cas de séisme ». Et même si le document reconnait plus loin que « la sismicité induite reste inhérente à tout projet de géothermie profonde », cela ne semble pas être en contradiction avec le PPRT.

A l’Association de défense des intérêts de la Robertsau (ADIR), on est complètement opposé au projet. Outre les aspects techniques, les membres de l’ADIR déplorent un « déficit de démocratie » à propos de prospections qui sont déjà bien avancées. Sur le site de l’association, on peut lire que « jamais les autorités (préfecture, industriels, mairie, CUS…) ne sont venues devant les citoyens pour exposer (…) un projet dans une zone de PPRT ».

Enquêtes publiques repoussées après les Départementales

L’enquête publique prévue par le code minier a été repoussée après les élections départementales – pour épargner les candidats, glissent certains intéressés – mais la loi ne prévoit qu’un mois de délai pour les consultations. Un peu court pour comprendre, débattre et émettre des objections. Jean-Daniel Braun, ingénieur de formation, en charge du dossier à l’ADIR, ne décolère pas :

« Pour nous, c’est simple : nous considérons que la technologie de la géothermie profonde n’est pas mature et, qu’en l’occurrence, dans la zone du Port aux pétroles, on ne connait pas assez le sous-sol. Fonroche parle de « méthode douce », mais nous craignons par exemple l’emploi de fluides explosifs au contact de l’air ambiant lors du forage. Sans parler des séismes ! On a vu qu’à Bâle et à Saint-Gall en Suisse la géothermie profonde, avec la technique de la fracturation, a provoqué des séismes de 3,5 sur l’échelle de Richter. On veut nous faire croire qu’à proximité du Port autonome, il ne s’agira que de « micro-séismes » grâce à une « méthode douce » ? Ce projet est clairement dangereux ! »

Fonroche soigne déjà ses relations avec les riverains de Vendenheim

Future solution de repli ? Lors d’un séminaire sur la géothermie profonde organisé le 5 février au Centre administratif de l’Eurométropole, par le SPPPI (Secrétariat permanent pour la prévention des pollutions industrielles), Fonroche a fait état d’un nouveau site à explorer à proximité de l’ancienne raffinerie de Reichstett, qui, en fait, se situe sur le ban de la commune de Vendenheim.

Cette semaine, la société Fonroche a déjà organisé une exposition sur le sujet dans les locaux de la mairie de Vendenheim, preuve que l’on tient à soigner les relations avec les riverains. Du côté de la mairie de Vendenheim, on n’a pas encore pris de position officielle sur le dossier. Il est vrai qu’un site de géothermie aurait l’avantage de redynamiser un terrain laissé en friche depuis la fermeture de la raffinerie. Mais, là encore, les risques environnementaux et sanitaires sont à évaluer en détail.

Dans l’Ortenau, la droite contre, les écolos pour

Les Allemands, qui ont pourtant décidé de sortir du nucléaire en 2022, n’en sont pas pour autant devenus des fans inconditionnels de la géothermie profonde. En mai 2014, le conseil municipal de Kehl a décidé de porter plainte au tribunal de Fribourg contre un projet de géothermie profonde dans l’Ortenau (la région frontalière de l’Eurométropole), sur la base de « risques pour les humains et pour l’environnement ». Une décision de justice est attendue pour octobre 2015. Mais le débat est aussi hautement politisé, avec une initiative citoyenne initiée par un élu CDU, tandis que les écolos de Die Grünen considèrent que la géothermie est bel et bien une énergie intéressante pour le chauffage, même si les techniques d’exploitation doivent fournir des garanties de sécurité.

Du côté strasbourgeois, la géothermie profonde arrive enfin sur la place publique. Car, si c’est l’État qui pilote les procédures réglementaires, les autorités locales se positionnent sur le dossier de la transition énergétique dans une ville qui s’est fixé pour objectif de produire autant d’énergie qu’elle n’en consomme d’ici 2050.

L’État rendra sa décision à l’automne

En novembre 2014, le Président de l’Eurométropole, Robert Hermann, avait annoncé dans les colonnes de CUS Magazine la nécessite d’un « contrôle démocratique » et un besoin « de pousser les entreprises à la transparence totale », notamment par la tenue de débats publics. Alain Jund, élu EELV et vice-président de l’Eurométropole en charge de la transition énergétique, insiste lui aussi sur la volonté de lancer un vrai débat, en parallèle des enquêtes publiques officielles menées par l’État :

« Nous avons choisi de mettre en place un comité consultatif, car le préalable au déploiement de l’énergie géothermique, c’est la consultation, le débat, la transparence et le principe de précaution. Le comité compte une cinquantaine de personnes, dont au moins un élu de chaque commune concernée et de Kehl, des scientifiques, des universitaires, des associations de riverains et des associations à vocation plus générale.

Deux réunions ont déjà eu lieu et, en mars, nous allons convier les deux opérateurs, ESG et Fonroche pour discuter ouvertement de leurs projets. En mars aussi, nous allons aussi organiser une réunion commune avec les acteurs allemands à Offenbourg pour discuter de géothermie dans l’ensemble du Rhin supérieur. D’ici mai, nous avons pour objectif de déterminer une position et d’examiner les questions en suspens. Sachant que l’État sera amené à prendre une décision à l’automne suite aux enquêtes publiques. Le calendrier est chargé, mais nous prenons le sujet au sérieux. »

Certaines associations de quartiers souhaitent quant à elles s’emparer du sujet avant les élections départementales. Quant à Alsace Nature, l’association a invité Alain Jund pour un débat dans ses locaux (8 rue Adèle-Riton à Strasbourg) ce mercredi soir, avant le lancement de l’enquête publique. Cette soirée est sur inscription (03 88 37 07 58).

L'AUTEUR
Marc Gruber
Marc Gruber
Après de nombreuses années d'expatriation dans l'Euroland Bruxellois, je suis revenu en Alsace en 2014. Un peu journaliste, un peu bourlingueur, curieux du vaste monde mais aussi de l'information locale.

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