Harcèlement sexuel : les assistants poussent le Parlement européen à se regarder dans une glace
Société 

Harcèlement sexuel : les assistants poussent le Parlement européen à se regarder dans une glace

Il ne fait pas bon être une femme au Parlement européen : voilà la conclusion qui pourrait être retenue de la session plénière qui s’est achevée cette dernière semaine d’octobre à Strasbourg. Des révélations dans la presse ont fait état de cas de harcèlement sexuel au sein de l’institution, obligeant cette dernière à l’introspection.

Révision de la directive sur le travail détaché, renouvellement de l’autorisation du glyphosate, protection des lanceurs d’alerte en Europe… Tous les sujets qui auraient pu donner du grain à moudre aux eurodéputés pendant la session plénière qui s’est terminée ce jeudi 26 octobre à Strasbourg ont été éclipsés par une seule question : comment diable lutter contre le harcèlement sexuel ?

Initialement, les députés avaient ajouté à l’ordre du jour un débat portant sur le harcèlement sexuel dans sa globalité, pour discuter du scandale Weinstein et de ses répercussions. Mais la focale s’est progressivement resserrée, jusqu’à cibler presque exclusivement le seul Parlement européen. Or l’image que renvoient ses couloirs n’est pas belle à voir.

« Consigner pour ne pas oublier »

Celle qui a en grande partie permis à l’hémicycle de procéder à son autocritique s’appelle Jeanne Ponté. Assistante parlementaire accréditée (APA) du député socialiste Edouard Martin, elle a dévoilé à la presse l’existence d’un petit carnet, dans lequel elle note des incidents « plus ou moins graves » dont elle et ses collèges ont été victimes ou témoins. Elle l’a entamé en 2014, après avoir été « attrapée par la taille » par un député allemand. Le cahier compte aujourd’hui plus de cinquante entrées. Jeanne Ponté explique :

« Avec ce carnet, je n’avais pas l’impression de faire quelque chose d’extraordinaire. Mon idée, c’était de consigner pour ne pas oublier. J’avais 24 ans quand l’épisode avec le député allemand est survenu. Vous imaginez ? Je venais de rejoindre le Parlement européen. Je me suis vite rendue compte qu’ici, certains hommes ont un sentiment de surpuissance. Ils pensent que tout est permis, peut-être sous prétexte que les médias s’intéressent globalement peu à cette institution. »

Jeanne Ponté et Edouard Martin sont de ceux qui oeuvrent au premier chef pour lutter contre le harcèlement sexuel au Parlement européen (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

Jeanne Ponté et Edouard Martin sont de ceux qui oeuvrent au premier chef pour lutter contre le harcèlement sexuel au Parlement européen (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

Le site d’informations européennes Politico a largement aidé à faire éclater la vérité au grand jour, quitte à ce que ce sujet prenne le pas sur tous les autres à Strasbourg. Un formulaire en ligne publié dans lpermet en effet aux femmes travaillant dans « la bulle bruxelloise » de se confier, anonymement ou non. Plus de 140 témoignages ont ainsi été recueillis en une semaine, dont 27 concernent le Parlement. Deux d’entre eux relèveraient de cas de viols. Maïa de la Baume, journaliste pour Politico, explique :

« Ces derniers jours, les langues se sont vraiment déliées. Des histoires de sexisme ordinaire, de comportements un peu étranges, j’en entendais souvent en couvrant les plénières du Parlement européen à Strasbourg. Souvent sous forme de blague, d’ailleurs. Mais là, ce sont des affaires beaucoup plus graves qui ont été dévoilées, aussi par le biais du Sunday Times. J’espère que la prise collective de cette semaine permettra de changer la donne et de faire en sorte qu’une aide sociale réelle existe au sein du Parlement. »

En revanche aucun de ces actes rapportés n’a fait l’objet d’une plainte à la police.

Certains députés ont affiché des pancartes "Me Too" à la porte de leur bureau au Parlement à Strasbourg (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

Certains députés ont affiché des pancartes « Me Too » sur la porte de leur bureau au Parlement à Strasbourg (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

Pour l’heure, le Parlement européen dispose de deux comités de lutte contre le harcèlement. L’un est réservé au personnel administratif, l’autre aux députés et aux assistants. Dans la résolution qui a été votée à une vaste majorité jeudi (580 voix pour, 10 contre et 27 abstentions), les eurodéputés demandent notamment la révision du fonctionnement de ces comités.

Pour beaucoup d’employés du Parlement, l’ampleur prise par le débat autour des questions de harcèlement sexuel a surtout été l’occasion d’apprendre l’existence de telles structures, car hormis quelques affiches et brochures qui les signalent, ces organes restaient pour le moins confidentiels.

Le comité anti-harcèlement au Parlement européen pour les députés et les assistants a été mis en place en 2014. (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

Le comité anti-harcèlement au Parlement européen pour les députés et les assistants a été mis en place en 2014. (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

La Française Elisabeth Morin-Chartier, membre du Parti populaire européen (la droite dans l’hémicycle), préside le comité destiné aux députés et aux assistants depuis sa création, en 2014.  Elle a traité une douzaine de cas.

Son rôle, aux côtés de deux de ses collègues eurodéputés, ainsi que d’un représentant des assistants parlementaires élu par ses pairs, d’un représentant de l’administration, d’un juriste et d’un médecin, est d’interroger les victimes ainsi que les harceleurs présumés.

« À la fin de certaines auditions, les interprètes, les membres… tout le monde est malade. Je le vois bien, d’après les « me too », les « balance ton porc » : les victimes ont du mal à parler. Il faut donc que nous arrivions à mettre en place un système de réseau de personnes de confiance dans cette maison. Qu’elles soient formées et prêtes à s’attaquer à ces problèmes – dans la proximité et la confidentialité. Il faut aider la parole à se libérer. Aujourd’hui, elle est bloquée, et c’est ce qui explique l’écart entre ce qui sort des témoignages dans la presse et les plaintes concrétisées auprès du comité. »

Pour la députée européenne Elisabeth Morin-Chartier, il faut mettre en place un "réseau de confiance" au sein du Parlement (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

Pour la députée européenne Elisabeth Morin-Chartier, il faut mettre en place un « réseau de confiance » au sein du Parlement (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

Mais pour la députée du groupe des Verts, l’Allemande Terry Reintke, c’est l’ensemble de la structure du comité de lutte contre le harcèlement qui est à repenser, pour éviter que les députés ne soient à la fois juges et parties :

« Dans sa forme actuelle, le comité anti-harcèlement pour les députés et les assistants n’est pas adapté. Ce sont des eurodéputés qui le composent, et malgré tout ce que l’on peut en dire, entre députés, il peut y avoir des liens, qu’ils soient politiques ou amicaux… Ce n’est pas un système viable. »

L'eurodéputée Terry Reinkte est membre de la plateforme « All of Us » qui a demandé au président du Parlement, Antonio Tajani, de s'emparer du sujet du harcèlement sexuel (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

L’eurodéputée Terry Reintke est membre de la plateforme « All of Us » qui a demandé au président du Parlement, Antonio Tajani, de s’emparer du sujet du harcèlement sexuel (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

Terry Reintke est l’une des plus engagées sur le terrain de la lutte contre le harcèlement sexuel au Parlement européen et s’est fortement impliquée pour faire bouger les lignes. Dès lundi, premier jour de la session plénière, elle co-signait, aux côtés d’assistants parlementaires, une lettre à l’initiative de la plateforme « All of Us » (qui regroupe des députés issus de plusieurs groupes de gauche – dont Edouard Martin) qui appelait le président du Parlement européen, l’Italien Antonio Tajani, un proche de Silvio Berlusconi, à se saisir de ce sujet hautement politique et polémique.

Rupture du lien de confiance

Pourquoi alors la « culture du silence » est-elle si prégnante au sein du Parlement ? Emily Iona Stewart, assistante parlementaire et vice-présidente de l’ « APA Committee », une sorte de syndicat qui défend les droits des assistants, a son idée :

« Il y a dans le contrat des assistants parlementaires une clause relative au lien de confiance. Si le député estime que ce dernier est rompu, il peut renvoyer son assistant d’un jour à l’autre. Or la définition de ce lien de confiance est vague. Si une assistante accuse le député pour lequel elle travaille de harcèlement, elle devient soudain très vulnérable. Sans donner aux assistantes la protection dont elles ont besoin, personne ne parlera jamais plus qu’aujourd’hui. »

Le débat autour des cas de harcèlement sexuel au sein du Parlement européen était au coeur de nombreuses discussions cette semaine à Strasbourg (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

Le débat autour des cas de harcèlement sexuel au sein du Parlement européen était au coeur de nombreuses discussions cette semaine à Strasbourg (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

Au sein de l’ « APA Committee », c’est Miriam-Lena Horn qui est spécifiquement chargée des problèmes de harcèlement sexuel. En cas de problème, c’est à elle que ses collègues peuvent s’adresser s’ils ont besoin d’une oreille attentive. Miriam-Lena Horn témoigne :

« J’ai voulu endosser ce rôle d’une part pour soutenir mes collègues et d’autre part car il est clair qu’il y a des choses qui ne fonctionnent pas entre ces murs. Plus de dix femmes sont déjà venues pour trouver pour me parler, pour me dire qu’elles sont ou ont été la cible de violences sexuelles. Le seul fait de venir me voir est déjà très courageux ; je peux ensuite les guider vers les bonnes personnes – notamment les psychologues du Parlement. »

C'est notamment vers Miriam-Lena Horn, chargée des problèmes de harcèlement sexuel au sein de l’ « APA Committee », que les assistantes peuvent se tourner en cas de problème (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

C’est notamment vers Miriam-Lena Horn, chargée des problèmes de harcèlement sexuel au sein de l’ « APA Committee », que les assistantes peuvent se tourner en cas de problème (Photo CS / Rue89 Strasbourg / cc)

Mais certaines femmes ne parleront jamais, du moins jamais à découvert. Il en va ainsi d’Emma (ce prénom a été modifié), qui a effectué un stage au sein du Parlement européen en 2016 :

« Mon maître de stage m’avait convoquée dans son bureau, au motif que j’avais, selon lui, fait une erreur dans un dossier qu’il m’avait confié. Je savais bien que non, mais bon, bref, j’étais debout à côté de lui, et lui étais assis devant son ordinateur. Il s’est vite rendu compte que je n’avais fait aucune erreur, qu’il s’était trompé. Et là, pour se faire pardonner je crois, il s’est levé d’un coup et m’a fait un bisou dans le cou. C’était tellement horrible, inattendu, je n’ai pas compris ce qui se passait. Encore maintenant, quand j’y repense, et cela arrive souvent, j’ai honte, j’aurais dû le dénoncer, mais je n’ai pas osé. »

Ras le bol

Pour faire face à ces multiples abus, la riposte s’organise. Miriam-Lena Horn est à l’initiative du groupe d’entraide « Period. » pour mettre en relation – et en confiance – des femmes, souvent jeunes et ambitieuses.

De même, Sabina-Maria Ciofu, qui travaille au Parlement européen en tant qu’assistante auprès d’une députée roumaine, est l’une des fondatrices du « Gentlewomen’s Club« , un autre réseau qui poursuit le même dessein :

« Beaucoup de nos membres appartiennent à la « bulle » européenne. Nous entendons de nombreux témoignages qui révèlent des attitudes sexistes, des discriminations, et même des abus, sur différents lieux de travail. Tous ont pourtant un point commun : des mentalités dépassées depuis longtemps. Notre travail consiste aussi à aider nos membres à gagner en confiance, en réactivité et en force, lorsqu’il s’agit de réagir à un incident sur son lieu de travail. Mais pour les cas graves de harcèlement, nous pensons que la seule voie à suivre est celle des procédures légales en place. »

Et mercredi matin, vers 10h30, le débat entre groupes politiques était sur le point de commencer, qui fut davantage suivi par les assistants derrière leur ordinateur que les députés. Devant l’hémicycle, deux hommes discutaient en privé. L’un fulminait : « T’as aucune nuance dans ces discussions-là ! Je crois que tous les hommes en ont ras le bol. » L’autre hochait le menton. Des « mentalités dépassées depuis longtemps », disait-on ?

L'AUTEUR
Céline Schoen
Céline Schoen
Européenne.

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