Licenciées après un article de Rue89 Strasbourg, elles dénoncent un « management violent » à Horizon Amitié
Société 

Licenciées après un article de Rue89 Strasbourg, elles dénoncent un « management violent » à Horizon Amitié

Le 15 novembre 2019, Rue89 Strasbourg publiait un reportage dans un foyer pour demandeurs d’asile géré par Horizon Amitié. Peu après, trois éducatrices spécialisées étaient licenciées. Elles estiment que leur direction a voulu se venger de l’article en pensant qu’elles en étaient responsables. Elles décrivent la gestion du personnel au sein de cette grande association caritative strasbourgeoise.

Louise (tous les prénoms ont été modifiés, pour les protéger) n’apprécie pas de se replonger dans la période de juin à décembre 2019, lorsqu’elle travaillait pour Horizon Amitié : « Il y avait toujours la menace du licenciement qui planait. »

Cette association caritative strasbourgeoise compte 200 salariés, 12 millions d’euros abondés par l’État et gère notamment des foyers d’hébergement depuis 46 ans. L’éducatrice spécialisée était affectée dans un centre d’hébergement pour demandeurs d’asile à Lingolsheim. Elle a été licenciée à l’automne, peu après la parution d’un article de Rue89 Strasbourg qui révélait les conditions de vie des résidents de ce même centre.

Dans le mois qui a suivi la publication de notre enquête, 3 salariées du foyer, sur une dizaine au total à ce moment là, ont été licenciées, avec des motifs « très contestables, voire fallacieux » selon Louise. Pour Romane, aussi limogée, « ça sonne comme une vengeance après l’exposition médiatique qui a entaché l’image de l’association » :

« Méthodiquement, la direction a évincé une partie de l’équipe. Ils pensaient que nous avions provoqué l’article mais c’est faux. Nous l’avons découvert en même temps qu’eux. Il y a souvent eu des échanges tendus entre nous et certains cadres mais c’est parce que nous étions très attachées à notre travail, à nos convictions, et que nous voulions bien traiter les usagers. Par exemple, nous refusions systématiquement de fouiller les chambres sans l’autorisation des résidents, alors qu’on nous le demandait. On trouvait ça inhumain et inutile. Notre attitude faisait de nous les suspects parfaits. »

Un reportage décidé en interne chez Rue89 Strasbourg

En octobre 2019, le camp des Ducs d’Alsace entre Hautepierre et Cronenbourg, où vivent plus de 230 demandeurs d’asile, est démantelé par les services de l’État. À l’époque, Rue89 Strasbourg suit la situation de ces réfugiés depuis quelques semaines. Après des évacuations à répétition de camps de sans-abris, nous décidons d’enquêter sur leur prise en charge dans des foyers dédiés.

Dans ce cadre, le samedi 26 octobre, vers 14h, l’auteur de ces lignes se rend au centre d’hébergement d’urgence de demandeurs d’asile (HUDA) à Lingolsheim, géré par l’association Horizon Amitié. Sur place, 17 familles qui vivaient au camp du Duc d’Alsace viennent d’être logées. Il y constate leurs conditions de vie, prend des photos à l’intérieur, discute avec plusieurs résidents, souvent en français, parfois en anglais. Il quitte les lieux, peu après 15h, sans croiser de membres du personnel de l’établissement.

Photo de l’HUDA de Lingolsheim prise lors du reportage du 26 octobre. (Photo TV / Rue89 Strasbourg / cc)

Deux semaines après, nous publions un article qui met en évidence un cadre de vie difficile dans cet HUDA : couvre feu à 21h, surface par habitant parfois en dessous de la norme fixée par le cadre légal, équipement insuffisant pour cuisiner, absence de chauffage dans certaines chambres… Suite à nos révélations, des chauffages d’appoint sont achetés en urgence racontent les trois salariées licenciées. « Les cadres étaient en colère et nous posaient des questions sur notre responsabilité dans la réalisation du reportage, » se souviennent-elles.

Un premier avertissement trois jours après la parution de l’article

Le 18 novembre, trois jours après la parution, Charlotte, qui travaille dans le centre depuis mai 2019, est sanctionnée. Elle reçoit un avertissement pour « plainte d’une surcharge de travail à la limite du burn-out alors que l’activité accusait une baisse considérable sur la période concernée », indique la lettre. Quelques semaines plus tôt, le 23 octobre, elle avait eu un entretien préalable pour le même motif, suite à sa plainte.

La travailleuse sociale interroge le timing de l’envoi de cet avertissement :

« En théorie, nous recevons tous les courriers très rapidement. Cet avertissement sort comme par hasard juste après la parution de l’article, presqu’un mois après l’entretien, alors que tout laissait penser qu’il n’y aurait pas de suite. Ils ont juste sauté sur l’occasion, pour avoir un prétexte de licenciement. »

Charlotte a consulté une psychologue clinicienne à quatre reprises, le 19 septembre, le 10 octobre, le 21 novembre et le 4 décembre 2019. Dans une attestation datée du 8 mars 2020, la praticienne assure que l’ancienne salariée d’Horizon Amitié a développé des troubles du sommeil qui ont évolué vers un trouble anxio-dépressif à cause de ses conditions de travail. « En plus de la pression exercée par les cadres, même nos bureaux étaient délabrés. Je vivais de plus en plus mal ce contexte et mon licenciement a été le coup de grâce », raconte Charlotte.

Des motifs de licenciement contestés

Après la lettre, les événements s’enchaînent rapidement. Le 26 novembre, elle reçoit une notification de mise à pied et elle est convoquée à un entretien préalable au licenciement le 6 décembre. Le 13 décembre, Charlotte reçoit une notification de licenciement avec pour motif : « Opposition à un responsable hiérarchique ayant pour effet de conduire à des actes d’insubordination. » D’après le code du travail, tout licenciement pour motif disciplinaire doit avoir une « cause réelle et sérieuse ». Ses motivations doivent être matériellement vérifiables. Une attestation de témoin peut faire office de preuve. Là, selon Charlotte, la directrice des ressources humaines lui a simplement dit à l’oral que des salariés auraient attesté qu’elle avait fait preuve d’insubordination. Malgré sa demande, elle dit n’avoir jamais eu accès à ces attestations et ne sait toujours pas quels sont les faits reprochés.

« Je n’ai jamais procédé à ces enregistrements »

Le 28 novembre, Romane, une autre salariée du centre, reçoit de son côté une notification de mise à pied. Le 13 décembre, son licenciement lui est notifié pour « manquement à une obligation de loyauté à l’égard de son employeur, faits notamment caractérisés par des enregistrements clandestins de réunion ». Romane a appris de la direction, toujours à l’oral, qu’un « autre salarié, » aurait réalisé l’attestation de témoin de ces actes. Elle n’a pas pu la consulter et conteste les faits :

« Je n’ai jamais procédé à ces enregistrements, mais comment le prouver ? »

Rue89 Strasbourg dément le motif de licenciement d’une des salariées

Trois collègues de Romane ont réalisé des attestations pour la soutenir. Rue89 Strasbourg y a eu accès. Par exemple, Ambre dit n’avoir « jamais été témoin d’un quelconque acte pouvant montrer qu’elle effectuait des enregistrements. » Simon apporte le même témoignage. De fausses déclarations les exposeraient à des sanctions pénales lourdes.

La troisième salariée, Louise, a reçu sa notification de licenciement le 4 décembre. Motif : réalisation de « prises de vue diffusées par un journal, » en l’occurrence Rue89 Strasbourg. Nous démentons cette version des faits : toutes les photos publiées dans l’article ont été prises lors du reportage du 26 octobre. Ce jour-là, Louise ne travaillait pas et n’était donc pas sur les lieux. Elle témoigne avoir souffert de la situation : « Encore maintenant, j’ai mal au ventre quand j’en parle. J’ai fait des crises d’angoisse après mon licenciement. » Son médecin traitant certifie l’avoir examinée les 14 novembre, 25 novembre et 2 décembre. Il lui a même prescrit un arrêt maladie pour anxiété du 25 novembre au 1 décembre, soit quelques jours avant son licenciement.

11 licenciements et 24 entretiens disciplinaires en 6 mois

Plus généralement, dans un tract à destination des salariés, la section CGT de Horizon Amitié dénonce un « management violent » et un « turn-over très important dans plusieurs services ». De début septembre 2019 à fin février 2020, le syndicat a dénombré 24 entretiens disciplinaires, 3 mises à pied, 11 licenciements ou fin de période d’essai et 8 procès devant le tribunal des prud’hommes. Les représentants du personnel écrivent avoir lancé des droits d’alerte, mais « aucun n’a été pris en compte malgré les interventions de la médecine du travail et de l’inspecteur du travail ».

Contactées par téléphone, la directrice générale, Amina Bouchra, et la directrice des ressources humaines, Gwendoline Braun, n’ont pas souhaité s’exprimer sur les licenciements afin de respecter la « confidentialité professionnelle et l’intimité des salariées ». Pour la même raison, il n’a pas été possible de savoir pourquoi les témoignages d’autres salariés contre les trois femmes ne leur ont jamais été fournis.

Amina Bouchra et Gwendoline Braun assurent cependant qu’il n’y a pas eu de « vengeance suite à la parution de l’article et que toutes les procédures engagées par l’association respectent le Code du travail. » Pour ce qui est des accusations sur le management, les cadres de l’association rétorquent que « le dialogue social fonctionne chez Horizon Amitié. »

Dernièrement, une agression au couteau dans le foyer

Dans ce foyer pour demandeur d’asile à Lingolsheim, une agression au couteau par une jeune résidente a eu lieu lundi 27 juillet. Le bilan est de 5 blessés, dont un habitant gravement atteint au foie. Un travailleur social a aussi été touché.

Les trois salariées licenciées avaient alerté leur direction sur de tels risques. Le 3 septembre 2019, dans le compte-rendu d’une réunion d’équipe où sont présents des cheffes de service, on peut lire que « les salariées se sentent en insécurité » à cause du sous-effectif. Charlotte en témoigne :

« Le week-end en journée et tous les soirs de la semaine de 18h à 21h, il n’y avait dans le centre qu’une seule salariée, une travailleuse sociale en l’occurrence, pour encadrer plus de 170 personnes. La journée, il n’y avait aucun agent de sécurité, la nuit, il n’y en avait qu’un seul. Dans cette situation, certains problèmes de sécurité sont absolument ingérables. En plus, les tensions sont favorisées par le fait que les résidents vivent les uns sur les autres, ou encore par l’insuffisance de matériel pour cuisiner. Nos alertes n’ont débouché sur aucune décision concrète. »

Les trois ex-salariées ont fait valoir leurs droits devant les prud’hommes pour licenciement abusif et harcèlement moral. La date d’audience n’est pas encore fixée. « Et dire qu’il s’agit d’une association caritative », soupire Romane. Les trois femmes ont retrouvé un emploi, deux dans d’autres structures d’aide sociale et la troisième dans une entreprise privée.

L'AUTEUR
Thibault Vetter
Thibault Vetter
traite tout type de sujets à l'écrit ou en vidéo, avec une prédilection pour l'écologie.

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