À Strasbourg, au meeting de « l’union de la gauche » annoncée mais pas encore réalisée par la maire sortante Jeanne Barseghian, même ceux qui ne rempilent pas ont répondu présents. Dans la foule compacte de la salle de la Bourse, on croise l’adjoint sortant Guillaume Libsig, qui ne se représente pas mais sourire aux lèvres, comme un signe que la maison tient encore debout. À 18h à peine, la salle est déjà pleine. Plus de 600 personnes s’y pressent, serrées entre les rangées de chaises et les drapeaux brandis haut, sous des faisceaux lumineux verts qui balayent les murs.
Le vert des Écologistes domine, forcément. Mais pas seulement. Les étendards du Parti communiste français (PCF) flottent à côté de ceux de Place Publique. Sur les vestes, les pulls, les sacs en toile, des pins à l’effigie de Jeanne Barseghian scintillent sous les spots. Ici, peu de curieux. La plupart se connaissent, s’interpellent, s’embrassent. Des militants aguerris, des soutiens fidèles. L’âge moyen est plutôt élevé, comme souvent dans les meetings politiques – à l’exception notable de celui de Fahad Raja Muhammad.

Un DJ lance les basses. Les colistier·es montent sur scène en cadence. À la présentation, deux animatrices, Floriane Varieras et Chloé Bourguignon, toutes deux candidates. Floriane Varieras harangue la salle : « En 2020, on nous disait qu’on n’allait pas y arriver. Qu’on ne connaissait rien à la politique, mais on l’a fait. » Tonnerre d’applaudissements. « En 2026, ces petits bruissements courent toujours. Mais on le refera. » Ouvrir la ville aux personnes étrangères, améliorer les services publics dans les quartiers, protéger le vivant : la feuille de route est rappelée comme un mantra.
La jeunesse pour incarner « l’union »
Le mot d’ordre de la soirée tient en un mot : l’union. Ce n’était pas difficile à comprendre. « Elle existe déjà », tentent de convaincre les intervenants, mettant de côté la candidature de Florian Kobryn (LFI) à la gauche de Jeanne Barseghian et celle de l’ancienne maire socialiste Catherine Trautmann à sa droite. Et pour l’incarner, cette union plus que voulue, place aux jeunes. Thomas Heap des Jeunes Écologistes Alsace, Nolan Dias-Tomaszower des Jeunes Place publique ou encore Camille Naddeo des Jeunes communistes se succèdent au micro. L’éloquence est travaillée, les formules ciselées pour rendre hommage au bilan de Jeanne Barseghian.
Philippe Bies, adjoint (PS) de Roland Ries, qui a rejoint Jeanne Barseghian, a les yeux qui brillent, au premier rang. Il applaudit fièrement. « Tout ça c’est grâce à qui ? » lance l’un d’eux. La salle, chauffée à blanc, répond en chœur : « C’est grâce à Jeanne Barseghian ! » Assise au premier rang, la candidate rit, baisse la tête, visiblement gênée par l’enthousiasme.



Les jeunes déroulent le bilan et les promesses : encadrement des loyers, logements étudiants place d’Islande, extension de la gratuité des transports aux 18-25 ans sans revenus. Puis le ton se durcit. Sans la nommer d’emblée, ils visent Catherine Trautmann et « ces compères de gauche qui vont de plus en plus vers la droite », « ceux qui ont mal digéré la défaite et qui ont fait déferler la haine ». Allusion à la polémique autour du voile de Nacera, adorée par l’extrême droite et portée par Anne-Pernelle Richardot, numéro 5 sur la liste de l’ancienne maire.

« Une période qui pue »
La salle continue de se densifier, les retardataires se faufilent entre les rangs. Pour chaque thème, son porte-voix. Jo Spiegel, maire de Kingersheim et cofondateur de Place publique, vient vanter la démocratie participative à Strasbourg. Cyrielle Chatelain, députée Les Écologistes en Isère défend l’union. Antoine Splet prend la parole pour représenter Elsa Faucillon et le PCF. La plus applaudie, peut-être, est Danielle Simonnet, députée du groupe de l’Après. « Vous savez, nous étions des députés LFI virés, comme Clémentine Autain, Alexis Corbière, qui se sont fait éjecter parce que nous voulions une stratégie unitaire », explique-t-elle. Elle parle d’« une période qui pue », d’un « bruit de bottes », d’« une vague brune ». Et s’attaque aux oppositions locales : « Les oppositions ont mis la politique au niveau du caniveau avec les attaques violentes de la droite, du centre. Et de Catherine Trautmann. »



Cem Yoldas soutenu
Plusieurs évoquent la manifestation du 22 février à Strasbourg, où des militants d’extrême droite et le collectif Némésis se sont rassemblés en hommage au militant d’extrême droite tué dans un affrontement avec des militants antifascistes. Le message est limpide : face à cela, ils seraient le seul rempart. Après l’annonce du retrait de Cem Yoldas, qui a renoncé à se présenter aux élections municipales pour ne pas exposer ses colistier·es à la violence de l’extrême droite, Antoine Splet hausse le ton. Il cite Virginie Joron, la candidate d’extrême droite pour Strasbourg : « Virginie Joron met des cibles sur la gauche radicale. Notre démocratie est en jeu. Nous devons faire front commun contre l’extrême droite. Nous n’avons pas le luxe de nous diviser. Il faut éviter le grand bond en arrière. »
À ses côtés, le premier adjoint sortant, Syamak Agha Babaei, rappelle son histoire personnelle. « Strasbourg est la ville qui m’a accueilli il y a 36 ans, moi jeune enfant immigré de Téhéran. » Il décrit une ville « ouverte sur l’Europe, l’autre, le monde ». « Nous sommes une grande famille de lutte antifasciste et antiraciste », dit-il encore. « Nous n’accepterons pas la manière dont l’extrême droite se comporte, y compris avec la gauche radicale, en dévoilant les lieux de domicile, de travail. » Puis : « Nous avons un combat à mener à gauche, un combat d’ailleurs mené avec Catherine Trautmann quand elle était encore de gauche. »
Jeanne Barseghian promet sur le tram Nord
Après plus d’une heure de prises de parole, la salle est chaude, presque moite. Jeanne Barseghian apparaît enfin, veste de tailleur rose fushia, regard grave. Elle prend le micro sous une ovation.« La droite et l’extrême droite n’ont que la stigmatisation à la bouche. Nous, nous soutenons fièrement le jumelage de la Ville avec le camp d’Aïda, nous appelons au respect du droit international. » Elle égrène les combats menés jusqu’ici : contre la loi Duplomb, contre le Mercosur, contre l’autoroute de contournement, dans la rue lors des manifestations sur les retraites.

La foule l’encourage, scande son nom. Elle embraye :
« Nous refuserons la censure, le déni climatique, les théories racistes et négationnistes. Nous refuserons d’invisibiliser une femme car elle porte le voile. Aujourd’hui, les élites progressistes sont des marchepieds de l’extrême droite en réalité. […] Ils et elles sont complices. »
Elle vise à nouveau Catherine Trautmann et alerte sur des temps « troubles » si l’extrême droite devait l’emporter en 2027. « Notre responsabilité historique est de ne jamais céder. » Pas de grande annonce surprise mais des engagements martelés : une deuxième tranche de gratuité des transports, réussir à mener à bien l’extension du tramway vers le Nord – symbole de l’échec du mandat selon ses opposants – et une politique ambitieuse sur l’endométriose.
« L’élan est là »
« L’élan est là », scande-t-elle en conclusion. « Vous me trouverez avec vous dans vos combats, que ce soit contre la fin du monde ou ceux pour la fin du mois. »
La salle se lève d’un bloc. Certains montent sur scène, d’autres dansent entre les rangées. Des pancartes à son effigie circulent au-dessus des têtes. Sur chaque chaise, les programmes et les posters disparaissent dans des sacs déjà pleins. Façon fan-club. Le « grand meeting de l’union de la gauche », sans une partie du PS et sans La France insoumise s’achève comme un concert : dans le bruit, la chaleur et la conviction partagée d’avoir déjà gagné une première bataille, celle de l’énergie.








Chargement des commentaires…