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À Nambsheim, écologistes et habitants contre un projet industriel et l’arrivée de matériaux radioactifs
Environnement 

À Nambsheim, écologistes et habitants contre un projet industriel et l’arrivée de matériaux radioactifs

par Thibault Vetter.
Publié le 28 septembre 2022.
Imprimé le 02 décembre 2022 à 02:43
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Les entreprises qui occuperont la zone industrielle EcoRhena ne sont pas encore connues. Mais des habitants de Nambsheim, dont certains habitent à 60 mètres du site, craignent de futures nuisances. Avec un important port fluvial, EcoRhena pourrait devenir un lieu de passage de matériaux hautement radioactifs, issus de centrales nucléaires, à destination d’un centre de recyclage au niveau de l’ancienne centrale de Fessenheim.

Claudia Harter fait partie du collectif des villageois réunis de Nambsheim, au sud de Neuf-Brisach, créé à l’été 2021 pour s’opposer à un projet de zone industrielle appelée EcoRhena. « Il veulent raser 10 hectares de forêt et artificialiser des zones agricoles mais ils ne savent même pas encore quelles entreprises vont s’installer », résume t-elle. Les arbres que les habitants de la rue du canal aperçoivent depuis les fenêtres de leurs maisons pourraient être remplacés d’ici peu par des usines et des entrepôts. Ils devraient s’étaler sur 55 hectares, soit l’équivalent de la surface de 76 terrains de foot.

Les arbres au second plan pourraient disparaître (Photo remise / Claudia Harter)

Le porteur de projet est le syndicat mixte ouvert (SMO), constitué de Voies navigables de France, de la Chambre de commerce et d’industrie Alsace Eurométropole, de la Région Grand Est, de Colmar agglomération et de la Communauté de communes Pays Rhin-Brisach. Son président est Gérard Hug (Divers droite), qui est aussi à la tête de la communauté de communes. Le SMO a les autorisations pour commencer les travaux et a débuté le défrichage de la zone le 23 septembre. Le chantier doit commencer au mois d’octobre.

Le collectif d’opposition a remarqué les premières coupes d’arbres le 23 septembre. (Photo Les villageois réunis de Nambsheim / doc remis)

Générateurs de vapeur et réacteurs de centrales nucléaires

Claudia Harter constate que de nombreux habitants de la commune craignent l’apparition « de nuisances sonores, visuelles et olfactives, ainsi que de potentielles pollutions de l’air, de l’eau et du sol ». L’ambiance risque effectivement de changer dans ce village de 600 âmes, situé en bordure du Rhin. Surtout, le collectif redoute l’arrivée de matériaux hautement radioactifs près de chez eux.

EcoRhena se trouve à trois kilomètres du site de l’ancienne centrale nucléaire de Fessenheim, où EDF a le projet d’installer son technocentre. Le projet est d’y fondre des générateurs de vapeur et des réacteurs des centrales nucléaires françaises et européennes en fin de vie, de récupérer leurs métaux les moins radioactifs et de les réutiliser dans la filière nucléaire, ou dans des filières conventionnelles. Dans un document de présentation d’EcoRhena, le SMO note : « Le secteur 3 pourrait accueillir une rampe Roll on Roll off (RoRo, rouler pour entrer, rouler pour sortir, permettant aux camions de débarquer avec leur chargement, NDLR) destinée au transfert de matériaux liés au projet de technocentre. »

En d’autres termes, cette infrastructure permettrait d’acheminer les éléments radioactifs par camions, transportés sur des bateaux, jusqu’au technocentre. Gérard Hug et Claude Brender, maire de Fessenheim, sont favorables à ce projet de Technocentre, mais EDF hésite encore avec d’autres sites en France comme Tricastin près de Montélimar. Le port fluvial avec une rampe « RoRo » pourrait donc être un important argument en faveur de l’installation du technocentre en Alsace.

« Il n’y a aucune visibilité »

« On ne sait pas pourquoi il y a « Eco » dans le nom du projet. Il n’y a pas de cahier des charges précis sur les entreprises », remarque Claudia Harter. Selon la militante écologiste et habitante de Nambsheim depuis 1997, le collectif compte 130 membres dans le village, ainsi que des sympathisants :

« Nous ne sommes pas dans une opposition de principe. Tout dépend de la nature des entreprises qui s’installent et de comment elles s’intègrent. Nous sommes favorables à l’installation d’entreprises propres, aux projets d’énergies renouvelables, mais en limitant au maximum les nuisances pour les riverains. Le souci, c’est aussi qu’il n’y a aucune visibilité à part le port RoRo. »

Centrale nucléaire de Fessenheim (Photo N. S.)
L’ancienne centrale nucléaire de Fessenheim, à côté de laquelle pourrait sortir de terre le technocentre. (Photo NS / Rue89 Strasbourg)

« On peut aussi créer des emplois vertueux »

D’après l’agence de développement économique d’Alsace (Adira), EcoRhena fait partie des projets majeurs en Alsace centrale, où la logique d’artificialisation des terres au profit d’industries et de parcs d’activités ne connaît aucune pause. Sur son site, la communauté de communes explique que le but est de « favoriser le développement industrialo-portuaire » pour créer des emplois, notamment suite à la fermeture de la centrale nucléaire qui faisait travailler 2 000 personnes.

Christine Schwartz, maire de Nambsheim, rappelle aussi que l’usine de chewing-gums Wrigley située à Biesheim, une commune voisine, a supprimé 280 postes en 2021 : « Des emplois disparaissent localement. Nous avons donc la responsabilité d’en créer en tant qu’élus. » Pour Claudia Harter, l’argument de l’emploi ne doit pas être utilisé abusivement :

« Le chômage est résiduel dans les environs. Les employés de la centrale ont été reclassés, certains ont été mutés. Et surtout, ce n’est pas une raison pour accepter des pollutions et un technocentre. On peut aussi créer des emplois vertueux. »

La commune de Nambsheim n’a pas vraiment son mot à dire…

Selon Jean-Luc Ludmann, conseiller municipal d’opposition à Nambsheim, la majorité des élus de la commune trouvent que l’emprise d’EcoRhena est trop proche des habitations :

« La zone industrielle sera à 60 mètres de certaines habitations. Si les usines qui s’installent rejettent des polluants ou suscitent de grosses nuisances sonores, le préjudice sera trop important pour les riverains. Nous souhaitons donc qu’il y ait plus de distance entre l’Est de Nambsheim et le début d’EcoRhena. »

Vue du ciel de la zone sur laquelle EcoRhena doit être aménagée, entourée en violet, avec le gros de la forêt qui doit être défrichée sur la gauche, et le village de Nambsheim au dessus. (Document SMO)

De son côté, Christine Schwartz, la maire, soutient le projet et considère que les risques de nuisances sont très faibles, comme « de nombreuses précautions sont prévues par la loi, notamment sur les pollutions ». Elle reconnaît qu’elle n’a, de toute façon, pas vraiment son mot à dire :

« Les zones industrielles, ça se décide au niveau de la communauté de communes. C’est à eux qu’ils faut demander les précisions et quelles entreprises pourront s’installer. »

Mais Gérard Hug, président du SMO et de la communauté de communes du Pays de Neuf-Brisach, n’a pas souhaité répondre aux questions de Rue89 Strasbourg. Jean-Luc Ludmann dénonce une confiscation de la décision :

« Il s’agit de notre commune, mais les réunions avec le SMO sont houleuses et pour l’instant nous ne savons pas s’ils s’adapteront aux revendications des habitants. »

Alsace Nature, soutien au départ puis dans l’opposition

Une manifestation est prévue samedi 1er octobre, près de la future zone industrielle. Des habitants de Nambsheim ont lancé une pétition en ligne signée par plus de 250 personnes. Ils sont soutenus par l’association environnementaliste Alsace Nature et par le collectif anti-nucléaire Stop Fessenheim.

Pourtant, au départ du projet, Daniel Reininger avait participé, en tant que représentant d’Alsace Nature, à l’élaboration d’EcoRhena, avant de quitter le comité de pilotage en septembre 2021. L’association s’investissait dans la conception du projet « pour que les enjeux environnementaux soient pris en compte » :

« Les études d’impact étaient sérieuses et on a réussi, pour une fois, à obtenir de vraies mesures compensatoires : 10 hectares seront défrichés mais la même surface, sur des zones bétonnées ou agricoles, sera reboisée. Nous avons quitté le comité de pilotage car nous avons compris que le port fluvial est calibré pour le technocentre que veut installer EDF à Fessenheim. Alsace Nature est totalement opposée au recyclage d’éléments radioactifs car cela favorise des pratiques dangereuses, des risques non maîtrisés, ou de potentiels problèmes de traçabilité des métaux concernés… »

Daniel Reininger, Alsace Nature

Le collectif Stop Fessenheim s’est aussi joint à la mobilisation, comme l’annonce André Hatz, son président :

« Nous étions, comme Alsace Nature, favorables à un projet de territoire qui prend en compte l’environnement. Nous serons finalement aux côtés des habitants de Nambsheim car il est hors de question qu’il y ait de lourdes nuisances de l’industrie à côté de chez eux. Surtout, nous lutterons contre le projet de technocentre. Quels impacts auraient les transports de réacteurs nucléaires hautement radioactifs ? Quels rejets autour du technocentre en activité ? Ces matériaux faiblement radioactifs pourraient devenir des objets de la vie courante. S’il faut mobiliser des dizaines d’associations pour l’empêcher, on le fera. »

EDF devrait désigner le site retenu pour son projet de technocentre en 2023. La mise en service d’EcoRhena était initialement prévue en 2023, mais les travaux ont quelques mois de retard, ils étaient censé commencer début 2022.

Article actualisé le 28/09/2022 à 11h10
L'AUTEUR
Thibault Vetter
Thibault Vetter
enquête sur l'hébergement d'urgence, la grande précarité, les pollutions et l'industrie.

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