« On ne peut pas laisser les éleveurs se noyer »
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« On ne peut pas laisser les éleveurs se noyer »

Romain Balandier, producteur laitier en bio dans les Vosges, est membre du comité national de la Confédération paysanne (Document remis)

Romain Balandier (à droite), producteur laitier en bio dans les Vosges, est membre du comité national de la Confédération paysanne (Document remis)

Producteur de lait bio dans le département des Vosges, membre du comité national de la Confédération paysanne et de la conférence du Bassin laitier du Grand est, Romain Balandier revient sur les démonstrations de force de la FDSEA en Alsace dimanche et lundi, plaide pour l’harmonisation sociale et fiscale en Europe, mais surtout pour des fermes plus autonomes et moins industrialisées. Interview.

Rue89 Strasbourg : la Confédération paysanne, syndicat agricole minoritaire, n’a pas été associée aux actions menées à l’appel des Jeunes agriculteurs et de la FDSEA dans le Bas-Rhin dimanche et lundi. Quel regard portez-vous sur ce mouvement d’une partie de la profession ?

Romain Balandier : « Nous n’avons pas été associés au mouvement, mais nous sommes, nous aussi, dans la concertation avec les pouvoirs publics sur ces sujets et rencontrons le préfet des Vosges ce mardi pour en discuter. L’action menée en Alsace a été pertinente, puisqu’elle remet en lumière les problématiques du revenu des agriculteurs, de la répartition de la valeur ajoutée – sur 1€ du litre de lait, le producteur touche environ 30 cents – et des distorsions de concurrence entre les différents pays européens. »

Rue89 Strasbourg : avec d’autres membres de la Confédération paysanne, vous avez participé à des voyages d’études dans plusieurs pays, sur le thème des travailleurs migrants. Qu’avez-vous pu constater en Allemagne ?

Romain Balandier : « Nous nous sommes rendus en Basse-Saxe en 2013, grande région allemande des abattoirs. Là-bas, nous avons visité des entreprises allemandes, mais également danoises ou autres, qui développent cette filière ultra-concurrentielle grâce à une main d’œuvre roumaine, polonaise et même irakienne. En 2013, la création d’un Smic allemand était au centre du débat électoral. Il ne sera mis en place dans le secteur agricole qu’en 2017. Les travailleurs étrangers, embauchés par des intermédiaires, n’ont donc pas de salaire minimum et leurs cotisations sociales dépendent du pays d’envoi. En plus, toutes les heures ne sont pas déclarées, ce qui fait que les étrangers travaillent parfois 12 à 14 heures par jour, pour 3 à 6€ de l’heure… »

Rue89 Strasbourg : dans ce contexte, le mouvement français et alsacien peut-il faire bouger les choses ?

Romain Balandier : « Ce n’est pas le premier mouvement de ce genre et il y a déjà eu un paquet de rapports écrits et discutés au niveau européen sur l’harmonisation des règles en Europe – parce que c’est à ce niveau-là que ça se joue. Mais ça n’a jamais fait bouger quoi que ce soit… C’est une pierre de plus, mais ça ne sera sans doute pas suffisant.

Ce qu’ont obtenu les agriculteurs

Dans un communiqué envoyé lundi soir, la préfecture du Bas-Rhin a indiqué :

« A l’écoute des mouvements de contestation organisés par la profession agricole le lundi 27 juillet, le préfet de la région Alsace a reçu, de nouveau, la profession agricole qui lui a présenté l’état des constatations réalisées sur le trafic transfrontalier des denrées alimentaires.

A cette occasion, le préfet a réitéré sa sollicitation de l’ensemble des services de l’Etat pour la mise en œuvre du plan de soutien à l’élevage au niveau régional, et la mobilisation des acteurs locaux pour la consommation des produits locaux. (…)

Les éleveurs en difficulté pourront bénéficier de différentes dispositions qui peuvent concerner la restructuration des dettes pour les jeunes agriculteurs et récents investisseurs avec une prise en charge de frais financiers et la garantie bancaire de la Banque Publique d’Investissement ; les cotisations sociales, par des mesures d’assouplissement d’échéances de paiement des cotisations personnelles et employeurs ou une prise en charge des cotisations éleveurs ; des mesures fiscales permettant l’exonération de taxes foncières, l’assouplissement des remboursements des crédits de TVA ou le report des échéances de paiement des impôts sur le revenu ou les sociétés.

A la Confédération paysanne, on pense que tous ces artifices fiscaux accompagnent les agriculteurs dans des logiques de plus en plus industrielles et spécialisées, sous la pression de la filière agroalimentaire [ndlr, les transformateurs, en aval de la production]. Or, il ne faut pas seulement qu’on avance sur le problème social et fiscal, il faut surtout qu’on réinterroge complètement le système agricole européen. Oui, il faut aider ceux qui sont le plus en difficulté, c’est à dire ceux qui ont surinvesti, mais il faut aussi soutenir davantage les fermes les plus autonomes, celles qui n’ont pas fait le choix de la mécanisation et du gigantisme. »

Rue89 Strasbourg : vous confirmez qu’il faut aider les producteurs des plus grosses structures, alors que c’est le type d’agriculture que vous dénoncez habituellement ?

Romain Balandier : « Un grand nombre d’éleveurs sont dans des situations dramatiques, on ne peut pas les laisser se noyer. Ils sont nombreux à avoir fait le choix de développer leur ferme à la demande de l’industrie et à être dans une détresse humaine assez forte. Il faut les aider, tout en donnant un autre signal, pour tendre vers le retour à des structures plus petites. Les aides d’aujourd’hui seront inutiles à moyen et long terme si l’on continue sur la voie du « produire toujours plus ».

Rue89 Strasbourg : quel message adressez-vous aux consommateurs qui, en majorité, se disent solidaires de la filière, mais font leurs courses en grande surface, en recherchant souvent les prix les plus bas ?

Romain Balandier : « Nous n’avons pas de message simpliste à donner aux consommateurs. Depuis les début de la PAC [ndlr, la politique agricole commune, au niveau européen] en 1992, les prix des produits agricoles n’ont pas cessé de baisser. La part de l’alimentation dans le budget des ménages aussi – environ 15% aujourd’hui. Ces baisses ont eu des conséquences sur le type et la qualité de la production. Aujourd’hui, il faut développer au maximum les circuits courts, même si ce n’est pas toujours simple dans les grands bassins de consommation.

Il faut aussi pouvoir indiquer sur les étiquettes la part qui revient au producteur dans le prix d’achat du produit – ce qui est interdit actuellement par l’Europe – et favoriser les produits biologiques, sauf quand ils viennent de l’autre bout du monde. A la Confédération paysanne, nous travaillons sur la relocalisation de l’agriculture et des circuits coopératifs. Des coopératives existent depuis l’après-guerre, mais elles ont copié le modèle industriel et ont échappé aux agriculteurs. Leurs directeurs sont maintenant issus de la haute finance ou des écoles de commerce ; ça n’a plus grand chose à voir avec le social et solidaire…

Dernier point, l’une de nos revendications phare concerne la mise en place d’une conditionnalité sociale des aides à l’agriculture. Objectif : faire respecter les droits sociaux (travail, logement…) par tous les employeurs agricoles. En cas de non respect de ces droits, les contrevenants se verraient supprimer ces aides et devraient rembourser les soutiens publics reçus. »

L'AUTEUR
Marie Marty
Marie Marty
Journaliste indépendante, co-fondatrice de Rue89 Strasbourg. Membre de l'association des Journalistes - écrivains pour la nature et l'écologie.

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