Pourquoi la gauche abandonne les quartiers sud de Strasbourg
Politique 

Pourquoi la gauche abandonne les quartiers sud de Strasbourg

actualisé le 12/04/2015 à 19h34

En 2011 Mathieu Cahn faisait campagne au marché de la Meinau pour les cantonales. Cette année, il ira faire campagne au centre-ville.

En 2011, Mathieu Cahn faisait campagne au marché de la Meinau pour les cantonales. Cette année, il ira faire campagne au centre-ville (Capture d’écran du blog électoral de Mathieu Cahn de 2011)

On l’attendait dans la bataille des départementales sur le canton 6 (Meinau, Neuhof), mais non. Mathieu Cahn, pourtant élu de quartier à la Meinau, sera candidat dans le canton 1 (centre-ville, nord Neudorf). À sa place, le PS envoie Jean-Baptiste Mathieu, fraîchement élu en 2014, mais inconnu sur le terrain. Avec cette candidature, le PS en profite pour former le petit nouveau à une campagne binominale, mais joue perdant sur ce territoire labouré par les deux conseillers généraux sortants : Jean-Philippe Maurer (UMP) et Pascale Jurdant-Pfeiffer (UDI).

Annoncée en janvier dernier, la candidature de Mathieu Cahn (PS) sur le canton Strasbourg-1 au centre -ville, aux élections départementales a dérouté ceux qui s’attendaient à ce qu’il soit candidat sur le nouveau canton 6, qui regroupe désormais les anciens cantons 7 (Meinau) et 10 (Neuhof-Musau), avec une petite partie de Neudorf.

C’est Jean-Baptiste Mathieu, un proche de Mathieu Cahn (il a été son directeur de campagne en 2011), attaché parlementaire de Philippe Bies, qui ira à la bataille électorale avec Annick Neff, adjointe au Neuhof depuis 2008, dans un canton très largement concerné par les problématiques sociales.

Les habitants ne se sentent « pas concernés »

En face du café Le Canastel, à l’angle de l’avenue de Normandie et de la rue Schulmeister se dressait la tour 33, détruite en octobre 2014 dans le cadre du plan de rénovation urbaine de la Meinau. Les habitants sont conscients que quelque part, les choses bougent autour d’eux et que le quartier se transforme, mais font peu de cas des prochaines élections départementales, pour lesquelles ils ne se sentent pas « concernés ».

Entre deux cafés, Kader et ses amis expliquent que Mathieu Cahn aurait pu se présenter ou non sur le canton, pour eux, c’est la même chose :

« Qu’il aille où il veut. De toute façon vous savez, élections départementales, municipales ou autres, pour nous, il n’y a rien qui change ici. »

Kader, qui vit depuis 28 ans à la Meinau et a travaillé presque autant d’années, quasiment 30, dans la sidérurgie, préfère s’occuper de sa « petite retraite » et souhaite seulement un local pour que les jeunes « ne soient pas dehors ».

66% d’abstention en 2011 au Neuhof

En France, les élections cantonales mobilisent peu et le taux d’abstention a augmenté de plus de 10% en onze ans : 33,5% en 2004, 44,5% en 2008 et 55% en 2011. Au Neuhof, en 2011, il avait atteint les 66% au premier tour, facilitant l’accès au second tour du candidat FN, Xavier Codderens. Au Neuhof, le vote est divisé : la cité vote peu par rapport au Stockfeld, qui vote davantage, mais plus pour le Front National.

Le canton 6 version 2015 englobe près de 30 000 habitants, deux ZUS (zones urbaines sensibles), la Canardière Est et la cité du Neuhof, concernées par des plans de rénovation urbaine (195 millions d’euros investis depuis six ans à la Meinau et 283 millions d’euros au Neuhof) toujours en cours et sous la houlette politique de… Mathieu Cahn. Le chômage des jeunes avoisine les 30% côté Meinau et atteint même les 42% chez les moins de 25 ans au Neuhof.

Il additionne aussi deux tendances de vote : en 2011, à la Meinau, le PS était opposé à l’UMP au second tour tandis qu’au Neuhof, c’est le FN qui s’était hissé face à Pascale Jurdant-Pfeiffer, alors étiquetée divers droite.

Le « candidat naturel », ultra-présent depuis 2008

Lors des dernières élections cantonales en 2011, Mathieu Cahn était candidat à la Meinau, mais avait échoué face à Jean-Philippe Maurer, candidat UMP. Il était néanmoins considéré comme le candidat « naturel » du PS sur le canton où il est ultra-présent depuis 2008 en tant qu’adjoint de quartier. L’accord passé avec Robert Herrmann, qui ne souhaitait pas se représenter au centre-ville, préférant se concentrer sur sa fonction de président d’Eurométropole, était tentant : s’il est élu dans le canton 1, Mathieu Cahn rayonnera politiquement dans un ensemble qui partira de la cathédrale (par la fonction de conseiller général) et ira jusqu’à la Meinau (en conservant la fonction d’élu de quartier).

Si, de son côté, le binôme Jean-Baptiste Mathieu – Annick Neff l’emporte dans le canton 6, c’est toute l’équipe des élus des quartiers sud, avec aussi Pernelle Richardot, réunie autour de Philippe Bies, qui serait renforcée politiquement. Mais encore faut-il, pour Jean-Baptiste Mathieu, se faire connaître sur le terrain, car le PS part de loin dans un canton où la droite envoie ses tandems les plus emblématiques : Jean-Philippe Maurer et Pascale Jurdant-Pfeiffer pour le tandem UMP-UDI, Julia Abraham et Laurent Husser pour le FN.

« Rien à voir avec des considérations partisanes »

Lorsqu’on lui demande pourquoi il ne se présente pas sur un terrain qu’il connaît bien, puisqu’il est aussi vice-président de l’Eurométropole en charge de la rénovation urbaine et travaille de manière régulière avec Annick Neff, Mathieu Cahn se défend d’avoir joué sa carte perso et argue le nouveau découpage des cantons qui casse, selon lui, le lien entre le territoire et l’élu :

« On peut me reprocher d’aller sur un canton qui est peut-être plus à la portée de la gauche pour être élu conseiller départemental. Mais ça n’a rien à voir avec des considérations internes ou partisanes… Si c’est une histoire de rapport de force interne au PS, ce n’est ni sur les sections de la Meinau, du Neuhof ou celles du Neudorf que je me sens inquiété.

C’est vrai que la partie où je suis probablement le plus actif, puisque c’est mon périmètre d’adjoint de quartier est plutôt sur le canton 6. Ceci étant, ça ne représente même pas 25% des électeurs, donc on ne peut pas dire que c’est le canton de la Meinau sur lequel j’avais été candidat en 2011. Pour moi, il n’y a donc pas de candidat naturel sur ce territoire-là. »

« Les gens sont déçus, très déçus » par la gauche

Ce n’est pas l’avis d’un militant PS, qui vit à la Meinau depuis 59 ans. Pour lui cette décision est un abandon du canton par les socialistes :

« Les gens sont déçus, très déçus. À la Meinau, comme partout ailleurs, on est confrontés au chômage, aux problèmes des petites retraites et aux jeunes en difficulté. Je suis déçu par la gauche. Il ne fallait pas partir perdu d’avance pour aller sur un autre canton. Il faut chercher la cause du mal !

Les sortants sont bien implantés : Jean-Philippe Maurer, on le voit partout ! Cinq minutes à tel événement, cinq minutes à un autre, il vient serrer des mains, faire acte de présence, même au marché de la Meinau, tous les jeudis, il est là. Jean-Baptiste Mathieu n’est pas connu et ce sera un problème. »

« J’aurais préféré que Mathieu Cahn se présente avec moi »

Jean-Baptiste Mathieu le concède, la locomotive du tandem PS sur ce canton est Annick Neff, déjà bien implantée au Neuhof. Déçue par l’absence de Mathieu Cahn à ses côtés, l’élue de terrain partage désormais la liste avec un candidat au profil politique bien différent du sien :

« Jean-Baptiste Mathieu est jeune, il a toute sa vie politique à faire et a fait des études pour cela. Moi je ne conçois pas la politique comme mon métier, je suis élue de quartier, je fais ce qui va avec : le terrain, les marchés, les rencontres avec les gens. J’aurais préféré que Mathieu Cahn se présente avec moi. On travaille beaucoup ensemble, les gens nous identifient. S’il va dans le canton 1, c’est qu’il est sûr d’être élu. Mais je ne suis pas sûre que ça soit la bonne solution pour nous. Lui aussi a fait des études pour faire une carrière politique. En tant qu’élu de quartier, on a quand même un devoir auprès des habitants. »

« Un parachutage en carte Badgeo »

Pour Jean-Baptiste Mathieu, l’élection départementale de 2015 est encore trop appréhendée par beaucoup avec l’ancien découpage. Dès lors que celui-ci a été modifié, c’est l’occasion pour lui de se lancer dans l’expérience électorale :

« Si on garde en tête l’ancien découpage, on a un peu l’impression que j’arrive comme ça, au milieu. De là à dire que je suis parachuté… Je ne suis certes pas élu depuis 2008, mais depuis 2014. La Meinau, ce n’est pas mon quotidien, mais j’y vais quand même. Je travaille aussi avec Annick Neff sur le secteur du Neuhof et les logiques où les difficultés qu’on y trouve sont un peu les mêmes qu’au Port du Rhin. »

Antoine Splet, membre du Comité départementale du Parti communiste et candidat à la Meinau en 2011, estime que Jean-Baptiste Mathieu n’est pas le candidat « le plus légitime », puisqu’il est inconnu sur le terrain. Il conclut : « C’est un parachutage en carte Badgeo ».

 À gauche, l’échec d’une alliance entre partis

En plus d’un binôme qui va devoir trouver sa voie, le PS se retrouve seul à gauche, sur le canton 6. Le vrai regret d’Annick Neff réside dans l’impossibilité des divers courants de gauche à s’entendre, notamment avec les écologistes. Mathieu Cahn, premier secrétaire du PS bas-rhinois, estime avoir fait des propositions « honnêtes » à EELV, qui ne présente aucun candidat aux départementales sur ce canton.

Pourtant, en 2011, le parti écologiste avait mis le paquet sur les cantons sud. Alain Jund, chef de file des écolos strasbourgeois, s’était mis en danger au Neuhof, tandis que Wandrille Jumeaux avait fait une campagne très active à la Meinau. Tous deux avaient néanmoins été éliminés au premier tour. La secrétaire régionale d’EELV, Patricia Guéguen, estime avoir aidé la gauche :

« On aurait souhaité un rassemblement de toutes les gauches, notamment sur ce canton 6 où il existe un vrai risque de vote Front National. Notre responsabilité politique est de ne pas diviser la gauche, surtout que le FN y envoie son binôme le plus emblématique. On s’attendait déjà à ce que Mathieu Cahn s’y présente. »

Une déclaration un peu étonnante, quand on sait qu’au niveau régional, EELV a décidé de pas s’allier au PS, préférant présenter des listes autonomes.

Pas d’accord de la gauche pour « combattre l’austérité »

Antoine Splet (PC), éliminé au premier tour en 2011 à la Meinau, ne se représente pas non plus (il a déménagé dans un autre département). Il craint néanmoins que l’échec d’une union à gauche ne fragilise le travail sur le terrain :

« Nous étions prêts à faire des accords électoraux avec toutes les forces de gauche qui combattent l’austérité. Mais EELV n’a pas donné suite et le PS, au vue de ce qu’il se passe au niveau national… »

Après une longue hésitation, le Front de gauche a quand même décidé d’envoyer deux candidats, Mustapha El Hamdani et Michèle Bardot, tous deux militants associatifs au Neuhof. Une candidature nécessaire pour Mustapha El Hamdani, au regard de l’attitude du PS sur ce canton :

« Quand c’est une cause perdue, les gens ne veulent plus y aller et il ne faut pas avoir un bac + 5 pour comprendre pourquoi Mathieu Cahn ne se présente dans le canton 6. Quand on est dans une logique de carrière politique, on va dans le canton où on est sûr d’être élu. Jean-Baptiste Mathieu est un pur produit du PS, c’est la première fois qu’il descend sur le terrain. De toute manière, ça sera un deuxième tour UMP-FN, mais c’est aussi pour ça que je voulais y aller, pour faire entendre une autre voix. »

« J’ai dû regarder sur l’organigramme de la ville pour voir ce qu’il faisait »

Du côté de la droite, on retrouve les sortants Jean-Philippe Maurer (UMP) et Pascale Jurant-Pfeiffer (UDI) qui présentent une liste commune, et le Front National, avec Laurent Husser et Julia Abraham, présente au conseil municipal de Strasbourg depuis mars et Jacques Cordonnier, président d’Alsace d’Abord qui y va « parce-que c’est le canton de la mosquée ».

Pas d’inquiétude pour Jean-Philippe Maurer, vice-président du conseil général et élu au Département depuis 17 ans, qui estime que son tandem a toutes ses chances vis à vis de la gauche, mais aussi de l’extrême droite. Une confiance telle qu’il n’a même pas établi de projections de voix dans le canton :

« Le facteur différentiel c’est l’implantation et les candidats du Front National n’en n’ont aucune ici. Nous, on est sur le terrain, on partage la vie des gens, on est actifs et disponibles. On n’arrête pas d’être au contact. Du côté de la gauche… On n’a pas le sentiment qu’ils vont s’acharner sur le canton. On ne sent pas un investissement massif. Quant à Jean-Baptiste Mathieu, je ne le connaissais pas du tout, j’ai découvert qui il était au moment de sa candidature et j’ai dû regarder sur l’organigramme de la ville pour voir ce qu’il faisait ! »

Un « potentiel FN » à développer

Au Front National, on espère réitérer la performance de Xavier Codderens, qui, en 2011, était parvenu au second tour face à Pascale Jurant Pfeiffer au Neuhof. Laurent Husser, attaché parlementaire de Jean-Luc Schaffhauser, tête de liste FN aux municipales de 2014 et député européen depuis juin dernier, et qui vit sur la partie de Neudorf rattachée au nouveau canton 6, pense qu’il y a du côté du Neuhof un « potentiel FN » à développer :

« Les projections des européennes et des municipales montrent que c’est justement le meilleur canton, avec celui de Koenigshoffen, en terme de réserves de voix pour le FN. C’est du pur calcul politique. Mais pour ces élections, je regrette que Mathieu Cahn ne se présente pas. C’est quand même grandiose qu’un type qui a fait campagne ne se présente pas devant les électeurs. C’est comme si moi demain, j’étais parachuté à la Robertsau. »

Axée sur des thèmes nationaux, la campagne du FN sera aussi l’occasion pour certains candidats, dont Laurent Husser espère bien faire partie, de prendre ces élections comme un tremplin dans leur carrière politique. La préoccupation locale des quartiers sud semble donc bien loin. Une situation qui laisse un goût amer au militant PS de la Meinau interrogé, même s’il l’affirme sans conviction : il ira tracter et soutenir son parti, mais « sans plus ».

L'AUTEUR
Ophélie Gobinet
Ophélie Gobinet
Journaliste indépendante. Le train Paris-Strasbourg est mon ami. J'aime écrire sur la culture hip hop de ma ville. Sujets société, jeunesse, inégalités et culture.

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