Tribune : « les élus alsaciens n’ont pas à confisquer le débat sur la fusion des régions »
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Tribune : « les élus alsaciens n’ont pas à confisquer le débat sur la fusion des régions »

actualisé le 28/01/2015 à 15h46

La carte des régions adoptées par l'Assemblée nationale (à gauche) en juillet et celle par le Sénat (à droite) en octobre. (Infographie réalisée par le Figaro)

La carte des régions adoptées par l’Assemblée nationale (à gauche) en juillet et celle par le Sénat (à droite) en octobre. (Infographie réalisée par le Figaro)

Clap de fin pour le feuilleton de la réforme territoriale et ses innombrables cartes. Le projet de loi arrive ce mardi 18 novembre en seconde lecture à l’Assemblée nationale. Un militant socialiste alsacien, aujourd’hui étudiant à Paris, aimerait que les élus alsaciens n’en fassent pas une ultime occasion de parler au nom de tous d’une « spécificité alsacienne » qui tourne le dos au passé et dans laquelle il ne se reconnaît pas.

TribuneMessieurs les élus de la majorité alsacienne,

Alsacien d’origine et vivant à Paris pour mes études, attaché à ma région et à sa culture, j’adresse aujourd’hui une lettre ouverte aux élus de la majorité alsacienne pour leur rappeler que tous les alsaciens ne sont pas si hostiles qu’ils le prétendent à la réforme territoriale, que la saturation du débat par des réflexes identitaires nous fait plus de tord que de bien et que, non, être pour la fusion des assemblées d’Alsace, de Lorraine et de Champagne Ardenne ne signifie pas être moins attaché à l’Alsace, au contraire.

La seconde lecture cette semaine à l’Assemblée de la loi sur la fusion des Régions sera à nouveau l’occasion pour vous de revendiquer une Alsace unie basée sur un discours identitaire qui sent de plus en plus mauvais. Des autocollants en dialecte sur les panneaux d’entrée de ville à l’évocation d’un « peuple d’Alsace » par M. Hetzel à l’Assemblée Nationale en passant par un regroupement place de Bordeaux en partie récupéré par des mouvements identitaires peu recommandables, votre petit jeu avec l’identité alsacienne finit par réveiller dans notre belle région le bas instinct du repli sur soi.

Un discours toujours plus centré sur la spécificité alsacienne

Voilà trop longtemps que vous faites de la culture alsacienne un discours politique idéologique. Ce discours a eu pour vous une utilité politique depuis les années 1970 en permettant de rassembler en une force politique électoralement indétrônable la droit gaulliste et la droite démocrate chrétienne qui s’affrontaient dans la région depuis 1945. En réalité vous appauvrissez le débat politique en fermant les yeux, sous cette bannière commune de la défense de la culture alsacienne, sur les questions de fonds.

Votre discours toujours plus centré sur la « spécificité alsacienne » évacue tout développement d’une vision globale pour notre territoire. Et de fait, refuser la fusion c’est accepter une Alsace isolée parmi des régions françaises aux ressources fiscales, humaines, naturelles plus vastes, c’est accepter une Alsace affaiblie dans une Europe aux régions taillées pour affronter les enjeux de la mondialisation.

Aveu d’impuissance, révélateur de la limite de nos institutions

Votre insupportable tapage sur la spécificité locale, c’est aussi un aveu d’impuissance. Comme le politiste Jean-Louis Briquet l’observait en Corse dans les années 2000(1) , vous faites de la culture régionale un « cadeau politique » d’un clientélisme politique qui vous réussit, mais à quel prix ?

Cette utilisation politique de la spécificité culturelle révèle d’ailleurs bien les limites de nos institutions. Députés au pouvoir législatif entravé par la logique du bloc de majorité présidentielle et élus locaux aux compétences limitées par la tradition républicaine centralisatrice, l’effectivité de votre action publique se trouve cantonnée à l’exacerbation de l’identité régionale. Pour remuer des instincts primitifs (2), pas besoin d’investissements publics, pas besoin de réglementation, il vous suffit de discours publics clôt par quelques mots dans la « muttersprache » (la langue maternelle ndlr).

Cette culture n’était pas utilisée par vos prédécesseurs

Au-delà de tout, vous nuisez à la culture alsacienne en lui donnant la portée aussi limitée qu’est celle de la défense d’une assemblée régionale, qui rappelons le n’existe que depuis 1986 quand notre culture est centenaire. Mais rappelez-vous que cette culture n’était pas utilisée par vos illustres prédécesseurs, les Zeller, Bord, Bourgeois, comme un repli sur soi mais comme un moyen d’ouverture à l’autre. Lorsqu’ils décident dans les années 1970 de promouvoir l’allemand plutôt que l’alsacien dans les écoles c’est d’ailleurs avant tout au nom de l’intégration de la population dans l’espace européen.

Aujourd’hui, utiliser la spécificité alsacienne comme un moyen de différenciation est un non-sens au regard de ce qu’a véhiculé notre culture tout au long de l’histoire : une capacité d’intégration des communautés juives et protestants au milieu du XIXème, une capacité d’ouverture à la culture française après 1918, une capacité d’adaptation aux populations qui, de Bourgogne au Sud-Ouest ont accueillie les réfugiés alsaciens pendant l’annexion, sans oublier bien sûr une appréhension précurseur de l’enjeu européen. Vous êtes entrain de construire une « spécificité alsacienne » aux caractéristiques bien éloignées de la culture que vous prétendez défendre.

Vous mettez à l’écart ces milliers d’habitants alsaciens qui ne sont pas d’origine alsacienne

Et comme si cela ne suffisait pas, votre discours politique scie la branche sur laquelle vous êtes assise. D’abord parce qu’en donnant l’illusion d’être proche des Alsaciens vous vous éloignez en réalité de la population réelle. En effet, en assimilant en tout point vos fonctions de représentants de la population alsacienne à celle d’ambassadeurs de la culture alsacienne vous mettez à l’écart du débat public local ces milliers d’habitants alsaciens qui, de plus en plus nombreux, ne sont pas d’origine alsacienne.

N’avez-vous donc pas pensé que les 64% d’abstention lors du référendum sur l’Alsace unie du printemps 2014 pouvaient provenir de ce que le discours sur l’identité alsacienne ne mobilise pas les citoyens nés dans d’autres régions ?

Refusez de faire de ce débat parlementaire un moment de crispation

Ensuite parce qu’à promouvoir les identités locales, la dynamique de repli sur la communauté la plus proche et la plus éloignée de l’intérêt général n’a aucune limite. N’est ce pas le réflexe identitaire dupliqué au niveau haut-rhinois, les logiques propres d’intérêt communal qui ont amené le Haut-Rhin à voter « non » à ce même référendum. À force de gaver les citoyens d’identité locale, vous les encouragez à se replier toujours plus sur des communautés de références qui, élues à titre privé, les éloignent de la participation à l’élaboration de l’intérêt général (3).

Alors, par responsabilité politique, refusez de faire de ce débat parlementaire un moment de crispation identitaire et de différenciation de l’Alsace qui, vraiment, ne fait pas honneur à notre région.

Romain Halbfisch

(1) Jean-Louis Briquet, Les vrais enjeux de la question corse, CAIRN, 2001
(2) Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889
(3) Voir à ce sujet le Rapport de Marcel Gauchet, L’Etat territorial et les attentes des français : éléments de réflexion à horizon 2025, 2010.

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