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Régionales : comment le FN a distancé tout le monde
Politique 

Régionales : comment le FN a distancé tout le monde

par Jean-François Gérard.
Publié le 11 décembre 2015.
Imprimé le 29 juin 2022 à 18:20
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Même le FN était surpris d'une telle avance au premier tour. Ici avec les têtes de liste bas-rhinoises (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Même le FN était surpris d’une telle avance au premier tour. Ici avec les têtes de liste bas-rhinoises (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Pour distancer de 11 points la droite et de 19 points le PS en Alsace, Lorraine, Champagne-Ardenne (ALCA), le FN s’est appuyé sur une stratégie en trois temps : attentisme, diffusions d’idées nationales, puis recentrage sur les compétences de la région. Florian Philippot a pu imposer son agenda. Une stratégie qui permettra de s’affirmer auprès d’autres ténors du FN après les présidentielles de 2017.

Alors que les commentateurs parlent d’une campagne « courte », les élections régionales ont en fait commencé dès la réforme territoriale en juin 2014. Son opportunité et le positionnement des candidats, en particulier celui de Philippe Richert (LR), alors président d’Alsace ont été deux sujets centraux de la campagne, quand bien même cela n’influencera pas le fonctionnement de la future grande région. Deux sujets qui n’auraient jamais été débattus lors d’une élection dans les 22 anciennes régions.

Le temps de l’observation

En 2014, le FN a d’abord été très discret sur la fusion des régions. Florian Philippot a beau dire qu’il l’a combattue « en s’exprimant sur le sujet », le parti frontiste était alors plutôt en retrait, comme lors des débats sur le mariage gay. Le secrétaire fédéral du Bas-Rhin, Laurent Gnaedig, déconseille très fortement aux militants de se rendre à la manifestation contre la fusion des régions du 11 octobre. Le matin même, il publie un communiqué pour distancier son parti des organisateurs. Normal dans un parti qui, comme le Front de gauche, estime que les pouvoirs doivent revenir aux communes, aux départements et à l’État, en opposition à ceux qui croient au triptyque intercommunalité – régions -Europe.

Seul l’eurodéputé et conseiller municipal Jean-Luc Schaffhauser, avec quelques soutiens strasbourgeois, paradait avec son écharpe… aux couleurs de l’Union européenne, là où les élus de la droite alsacienne arboraient leur écharpe tricolore.

Ménage dans le Haut-Rhin et préparation du programme

Mais le FN observe. Il peut ensuite reprendre des arguments qui émanent de tous bords politiques : fusion trop rapide, pas concertée, une Champagne-Ardenne « variable d’ajustement » entre la première et la deuxième carte, des économies floues à court-terme, des territoires peu connectés etc. Comme les régionalistes d’Unser Land, à qui il fait d’intenses appels du pied, Florian Philippot peut fustiger l’inefficacité de la contestation vouée à l’échec.

La réforme est votée en décembre. Au PS et à l’UMP, on investi les deux présidents sortants dès février. À gauche, rares sont les candidats à une défaite annoncée et le lorrain Jean-Pierre Masseret, assuré d’être sénateur encore 8 ans, rempile. À droite, on croit en la légitimité du sortant et c’est Philippe Richert qui est désigné. C’est un cadeau. Le jeune Philippot (36 ans) est opposé à deux hommes aux cheveux blancs. Idéal pour incarner le renouvellement.

En interne, le FN s’occupe à « faire le ménage ». Après la mise à l’écart de Pascale Ellès dans le Bas-Rhin, l’historique famille Binder est écartée dans le Haut-Rhin. En Alsace, seul 1 des 5 élus conseillers régionaux sortants est investi, Christian Cotelle, même si cette opération nécessite de mettre une bas-rhinoise à la tête de la liste haut-rhinoise.

En mars, lors des départementales impossibles à gagner en Alsace, on assume de faire campagne sur des thématiques nationales. La plupart des candidats de l’époque se retrouvent sur la liste actuelle. Pendant ce temps, le parti regarde les projets des adversaires et le bilan des régions pour présenter son contre-argumentaire, avec quelques chiffres percutants, qui sera présenté après les deux grands partis dominants.

Recrutement de cadres

Pendant le temps de l’observation, on prépare les listes. Pour la tête de liste Bas-Rhin, Hombeline du Parc, 40 ans et militante du FN depuis 20 ans est désignée. Elle est présentée comme une directrice des ressources humaines issue du privé, mais depuis septembre elle a quitté son poste pour gérer le groupe politique du FN « Europe des nations et libertés » au Parlement européen de Strasbourg. « Cela n’a aucun rapport avec ma candidature », précise l’amie de Marine Le Pen.

Le FN veut ensuite attirer des « transfuges », qui donne une image d’ouverture du parti. Le centriste Pierre Marmillod, ancien conseiller général (UDI) de Bouxwiller, est approché, mais ça coince suite à de vieilles rancunes avec la jeunesse frontiste. Le parti recrute finalement le chanteur Jean-Claude Bader, ancien adjoint au maire du tandem Keller-Grossmann à la Ville, non-soutenu par son ancien parti aux municipales 2014. Il rejoint l’extrême-droite « plus pour des raisons de politique nationale », dit-il début novembre. Quatrième sur la liste, il est certain d’être élu pendant six ans avec une indemnité de plus de 2 000 euros par mois (les 3 candidats promettent de diminuer les indemnités des futurs élus), même en cas de défaite.

« Ça marque les gens de dire qu’il y a de l’argent public dans la mosquée »

Depuis les plateaux télé, Florian Philippot déroule tranquillement son programme national puis local depuis des mois. C’est le temps des énormités. Chez BFM TV le 18 octobre, Florian Philippot affirme qu’il fera des économies en supprimant les subventions à la future mosquée de la Meinau à Strasbourg. Le journaliste national n’a pas en tête le financement de ce projet et ne le contredit pas. L’idée passe dans la tête de ceux qui veulent y croire. « On le sait qu’il n’y a pas d’argent public dans la mosquée de Strasbourg, mais ça marque les gens de le dire », explique un cadre local du parti à l’époque.

Aujourd’hui, les colistiers de Philippot le défendent encore. Laurent Husser dit que « même sans faire un chèque, il y a plusieurs moyens de soutenir un lieu de culte, en y associant un projet culturel et même après coup  » ou Andréa Didelot, secrétaire départemental du FN67 à l’Eurométropole tente même un « il ne l’a pas dit ». Peu importe, corriger les approximations du candidat Philippot met la religion dans la campagne. C’est déjà une victoire. On reparle de la participation à celle du Heyritz en 2004. Et Philippe Richert, plutôt que de défendre un choix qui a permis de fermer des mosquées isolées et insalubres se contente de répondre qu’il n’était pas aux commandes à l’époque. Lors du deuxième débat sur France 3 Alsace, Florian Philippot dit dans la même phrase qu’il est pour la laïcité et défend le Concordat.

Pendant la campagne, le bras-droit de Marine Le Pen répète que de toute manière Richert et Masseret négocient déjà une fusion de l’entre-deux tours. Le mardi suivant le premier tour, il estime que Jean-Pierre Masseret est finalement « courageux » de se maintenir. Mercredi, le candidat de gauche n’est plus courageux, il ne fait que « respecter sa parole ». La même parole qu’il a pourtant remise en cause jusqu’au soir du premier tour.

Chez les adversaires, on ne change rien aux habitudes

Autre proposition impossible, taxer les camions étrangers sur les routes de la région. Cette disposition est illégale au regard des lois européennes, mais l’idée que c’est aux autres de payer séduit. Et comme ses concurrents, le parti se place dans une logique où il dirigerait la France en 2017, et donc sortirait de l’Union européenne ou en renégocierait chaque dispositif.

Chez « Les Républicains » et ses alliés, on ne change pas les recettes qui ont fait le succès de la droite alsacienne par le passé. Une campagne au centre, pondérée, sur les enjeux locaux, les grands dossiers de la région. Les attentats du 13 novembre ne changent rien au plan prévu. Au FN, alors qu’il y a encore du sang dans les rues, des responsables nationaux du parti se réjouissent sur les réseaux sociaux de la situation, qui donnerait raison aux thèses frontistes.

Pour Laurent Husser, assistant parlementaire et 10ème sur la liste, la non-adaptation de la droite au FN s’explique par le personnel :

« La droite a gardé les mêmes équipes que celles des campagnes précédentes. Celle du référendum perdu ou des campagnes de Fabienne Keller à Strasbourg. Ils veulent montrer qu’ils connaissent le moindre boulon de chaque dossier, mais pour cela, il y a les services. Le rôle du politique est de donner un cap. »

Le recentrage

Enfin, c’est le temps du recentrage. Parler des compétences de la Région, ce qui a été si souvent reproché. À force de débats et de déplacements sur le terrain, Florian Philippot connait les sujets et impossible désormais de le coincer sur les thèmes qu’il a mis lui-même en avant. Lors du premier débat sur France 3 Alsace, sur plusieurs dossiers, comme de déplacer la préfecture de Strasbourg à Châlons, Florian Philippot se justifie « ce n’est pas la compétence de la région, mais on peut faire pression ».

Comme tous les partis, il propose de faire plus souvent recours aux producteurs locaux et aux entreprises locales. Des critères qui existent déjà – à faible pourcentage – dans les appels d’offres. Mais comme ses opposants ont été en responsabilité, le parti apparaît plus crédible à mener une telle politique. Et aucun parti n’explique précisément comment réglementer ou financer ce vœu, de peur d’être trop complexe et loin des réalités quotidiennes.

Hombeline du Parc réfute l’idée d’un changement de cap durant la campagne :

« Dès que nous avons eu la liste, nous avons parlé de thèmes locaux. Quand Florian Philippot s’exprimait avant, la campagne n’était pas lancée. Même les attentats ne nous ont pas obligé à modifier notre programme, car il correspondait aux attentes. »

Un programme local mieux préparé qu’à l’accoutumée

En interne, on reconnait que le projet était davantage travaillé que par le passé. La vision de la société du parti est déclinée dans les compétences des régions : pour le TER pas question de développer de nouveaux services mais juste d’y instaurer une police. Dans les lycées, vidéosurveillance (comme ce qu’a fait la droite dans les lycées qui le demandaient) et signalisation des jeunes radicalisés.

En ALCA, on est bien loin des positions de Marine Le Pen qui promet de « pourrir la vie du gouvernement » dans le Nord. D’ailleurs, quand on demande aux candidats quels seraient les premiers changements d’une région FN, ils répondent « une bonne gestion et une réduction de la dette. » Ça, c’est pour le côté « parti raisonnable », terme qu’utilise Laurent Gnaedig dans un communiqué entre les deux tours. Pendant ce temps en Provence Alpes Côtes d’Azur, Marion Maréchal Le Pen s’occupe de raviver la base. Elle explique que les citoyens musulmans « ne peuvent pas avoir le même rang que les chrétiens« .

Sur « Questions d’Infos », Florian Philippot se distancie rapidement :

« Je ne l’aurais pas dit comme ça. Je m’adresse à tous mes compatriotes, je ne regarde pas leur religion, leur origine, ça c’est leur affaire privée ».

Hombeline Du Parc ajoute que les propos auraient été mal retranscrits et que la nièce Le Pen s’est expliquée. Sortie calculée ou non, le parti joue sur les deux tableaux avec ses élus médiatiques. À Hénin-Beaumont, Le Huffington Post raconte en janvier comment le maire Steeve Briois se met à dos les associations catholiques, quand il s’affiche avec des responsables musulmans. La religion, une fois encore.

L’après 2017 en ligne de mire

Autre atout pour le FN, les grandes régions nationalisent encore plus ces élections régionales sur de grands territoires. Philippe Richert souffre d’un déficit médiatique en Champagne-Ardenne et Lorraine. La campagne de terrain, point fort de la droite, devient moins important. On remarque que les régions où le FN enregistre les meilleurs scores sont celles où les candidats sont les plus connus. Le Nord avec Marine Le Pen et le PACA avec Marion Maréchal Le Pen et à un degré moindre le Sud ouest avec Louis Alliot.

Selon les résultats de dimanche, chacun pourrait s’affirmer sur sa ligne. Car si Marine Le Pen devait échouer une deuxième fois de suite à la présidentielle en 2017, nul doute que le parti se poserait des questions sur sa succession. En cas de victoire en ALCA et de défaite des Le Pen, Florian Philippot, l’énarque qui se pose en candidat « raisonnable », notamment en charge de la stratégie électorale, pourrait alors s’affirmer par rapport à Marion Marechal Le Pen.

Le politologue strasbourgeois Philippe Breton note cependant : « à chaque fois qu’un parti d’extrême-droite est arrivé au pouvoir en Europe, même si c’est rare, mais il y a le cas de l’Autriche notamment, il y a eu une scission. » Dans la grande région, c’est dans la ville lorraine d’Hayange que c’est arrivé. Mais au FN, on met en avant que le score du FN a progressé depuis les municipales.

Aller plus loin

Sur Rue89 Strasbourg : Florian Philippot surfe sur la sécurité

Sur le blog de Claude Keiflin : Philippot : pour ne pas le laisser dire n’importe quoi

Sur Rue89 Strasbourg : tous nos articles sur les élections régionales

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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