Rythmes scolaires : chronique d’un plantage municipal
Société 

Rythmes scolaires : chronique d’un plantage municipal

Les concertations sur un nouveau schéma de rythmes scolaires pour les écoles de Strasbourg ont duré 18 mois. À l’arrivée, le maire Roland Ries a fait machine arrière le 4 février en annonçant se ranger derrière les enseignants, pour un retour aux quatre jours d’école. Déroulé de ce plantage municipal.

Tout ça pour ça. Après un an et demi de réflexions et de concertations sur une modification des rythmes scolaires dans les écoles de Strasbourg, le maire Roland Ries (PS) a annoncé le 4 février que celles-ci reviendraient dès septembre à la semaine de quatre jours. Un revirement surprise alors qu’il avait annoncé le 10 décembre un scénario novateur tout autre : une semaine de cinq matinées et quatre après-midi, dont une libérée pour des activités éducatives gratuites.

Le décret Blanquer de juin 2017 rend possible une dérogation à la semaine légale de quatre jours et demi dans les écoles, à la condition que mairies et conseils d’écoles proposent un schéma commun. Dès la publication du décret, les conseils d’écoles de très nombreuses écoles du Bas-Rhin ont voté le retour à la semaine de quatre jours, largement soutenues par les syndicats enseignants. La maire de Strasbourg, quant à lui, avait annoncé dès juin 2017 qu’il n’y aurait pas de changement pour la rentrée 2017 et que la municipalité se laissait du temps pour se réorganiser.

L’an dernier, l’ouverture d’une vaste réflexion

Dès lors les conseils d’écoles et la mairie ont avancé sur deux trajectoires complètement antagonistes. Pour les enseignants, largement majoritaires au sein des conseils d’écoles, il allait alors de soi que le retour à la semaine de quatre jours à Strasbourg n’était que l’affaire d’une année scolaire. Mais dans un courrier adressé aux écoles le 16 octobre 2017, le maire de Strasbourg annonce qu’il va ouvrir une vaste réflexion sur la libre organisation du temps scolaire. Les syndicats enseignants sentent la menace sur l’évident retour aux quatre jours. Ils n’auront de cesse de réclamer le respect des votes des conseils d’écoles. Enseignant au début de sa carrière, Roland Ries avait accueilli avec enthousiasme cette réforme emblématique du gouvernement PS en 2014 et a toujours indiqué par la suite qu’il estimait que cette organisation est meilleure pour les écoliers.

Les associations qui ont l'agrément jeunesse et sport bénéficient de l'accès gratuit aux locaux. (Plume Médiathèques / Flickr / cc)

Les activités périscolaires feront les frais d’un retour à la semaine de 4 jours. (Photo Plume Médiathèques / Flickr / cc)

Le 21 mars 2018, à l’initiative des syndicats, enseignants et parents d’élèves manifestent devant le centre administratif de la mairie, avec comme mot d’ordre « 4 jours à Strasbourg, c’est ce que veulent les conseils d’écoles ! »  Françoise Buffet, adjointe au maire en charge de l’Education, et le directeur de cabinet du maire, Jean-François Lanneluc, reçoivent une délégation de l’intersyndicale enseignante. Mais entre politiques et enseignants, c’est le dialogue de sourds. La Ville lance sa réflexion au printemps et multiplie les conférences de scientifiques sur la chronobiologie des enfants, orientant toujours plus le débat sur la thématique des bienfaits de la semaine de quatre jours et demi.

Un questionnaire biaisé ?

À la rentrée 2018, les choses s’accélèrent. En septembre, une concertation entre parents, enseignants, élus municipaux et agents scolaires de la Ville établit un questionnaire. En octobre, la Ville lance sa vaste consultation citoyenne sur la base de ce sondage. Mais sa version retenue étonne même les participants au comité de pilotage. Plusieurs d’entre eux rapportent que la Ville n’a pas vraiment tenu compte de leurs suggestions dans sa version finale, qui vise surtout à préciser les conditions de réussite d’un scénario à 4,5 jours. Les syndicats enseignants dénoncent un questionnaire biaisé, tout comme des parents d’élèves de trois écoles du centre-ville, constitué en “Collectif Parents Strasbourg,” et qui récoltent plus de 600 signatures à leur première pétition.

En décembre, le maire hésite

Pour autant, la participation est forte : un tiers des parents d’élèves, un tiers des agents de la Ville et la moitié des enseignants. De l’aveu même du maire, les scores sont serrés entre la préférence pour un retour à 4 jours et un maintien des quatre jours et demi. Il tarde à trancher. Alors que sa décision était attendue pour le 6 décembre, il ne fait son annonce que le 10. Il explique avoir fait son choix « dans l’intérêt de l’enfant » et propose aux conseils d’écoles de se positionner sur deux questions : d’abord sur son scénario à cinq matinées et quatre après-midi dont une libérée pour des activités éducatives gratuites, ensuite sur le schéma en vigueur jusque là d’une semaine à quatre journées et demi d’enseignements.

Au lendemain de cette annonce et à moins de deux semaines des vacances de Noël, la Ville est accaparée par l’attentat du Marché de Noël. Cet événement a-t-il retardé un dialogue entre la Ville et les enseignants ? Dans tous les cas, les syndicats enseignants, eux, sont restés mobilisés. Dès le 11 décembre, ils sondent le potentiel de mobilisation des enseignants. Réunis en intersyndicale dès le 13 décembre, ils décident d’un mouvement de grève pour la rentrée de janvier.

Des parents en renfort pour les quatre jours

Le 19 décembre, ils sont reçus par l’inspecteur d’académie par intérim. Celui-ci s’engage à faire remonter au maire la demande de l’intersyndicale de mettre à l’ordre du jour des conseils d’école une troisième question portant sur le retour aux quatre jours, en plus des deux options proposées par le maire. Dans le même temps, le petit collectif de parents d’élèves favorable au retour à la semaine de quatre jours a grossi et multiplié les contacts dans une vingtaine de groupes scolaires de la Ville. Il y diffuse son propre questionnaire aux parents d’élèves.

Grève historique dans les écoles

À la rentrée des vacances de Noël, alors que les conseils d’écoles se préparent à voter, la grève du 15 janvier est suivie par 75% des enseignants. La moitié des écoles de la Ville sont tout bonnement fermées. Le service minimum d’accueil est déclenché dans neuf écoles sur dix. Du jamais vu à Strasbourg. Les enseignants réclament qu’une troisième question sur un retour à quatre jours soit mise au vote lors des conseils d’écoles qui trancheront sur les rythmes scolaires. Ils réclament que les résultats de ces votes soient appliqués.

Résultats des conseils d’écoles en direct

En parallèle, la Ville organise trois réunions d’information à destination des parents d’élèves élus, sur son scénario retenu, les 8, 18 et 19 janvier. Mais avec les syndicats d’enseignants, le dialogue est rompu. Pour plus de transparence, le syndicat majoritaire parmi les enseignants du primaire, le Snuipp, révèle les résultats des conseils d’écoles au jour le jour sur son site Internet, avant même qu’ils soient transmis à la mairie. Ils sont sans appel : c’est un raz de marée en faveur du retour à la semaine de 4 jours, sauf 11 écoles sur 112. Une tendance sans surprise, puisque les enseignants sont largement majoritaires dans ces instances représentatives. Des représentants de parents élus se joignent à ces votes. Le 22 janvier, l’intersyndicale rencontre la nouvelle directrice académique des services de l’éducation nationale de Strasbourg (DASEN) pour lui demander d’interférer auprès du maire afin qu’il respecte le résultat des votes des conseils d’écoles.

D’un point de vue politique, les deux candidats déjà déclarés de la droite pour les municipales de 2020, Jean-Philippe Vetter et Jean-Philippe Maurer interpellent le maire au conseil municipal pour rejeter ce scénario « atypique ». Strasbourg n’a pas besoin de se distinguer sur ce sujet à leurs yeux. Un potentiel thème épineux de campagne émerge pour les prétendants à la succession de Roland Ries et membres de sa majorité.

Revirement du maire

Forts de ces résultats, les syndicats enseignants maintiennent la pression et refusent toujours de dialoguer avec la Ville. En renfort, le collectif Parents Strasbourg – qui revendique désormais des relais dans 80% des écoles de la Ville – prévoit une manifestation devant le centre administratif de la mairie pour le retour aux quatre jours le 6 février. La manifestation n’aura en fait pas lieu. Avant cela, la Ville convainc l’intersyndicale des enseignants d’une rencontre le 31 janvier. Françoise Buffet leur promet que l’équipe municipale sera prête à « discuter sans exclusive, » à condition que la rencontre reste confidentielle.

Le jeudi 31 janvier, Jean-François Lanneluc, le directeur de cabinet de Roland Ries, est présent parmi les interlocuteurs de la Ville. Il assure qu’il a pris connaissance des votes et qu’il va faire une proposition au maire qui en tienne compte. Trois jours plus tard, le lundi 4 février, le maire convoque une conférence de presse exceptionnelle sur les rythmes scolaires à 17h30. À 17h, il réserve la primeur de sa décision finale aux syndicats enseignants : il accepte un retour à la semaine de quatre jours par « pragmatisme ». Ne reste plus qu’à trancher dans les prochains conseils d’écoles sur la durée des journées et le temps des congés.

Le collectifs Parents Strasbourg crie victoire. Les enseignants ont obtenu gain de cause. Mais d’autres parents, alertés dans la dernière ligne droite, dénoncent désormais une « trahison » et promettent que tout n’est pas encore joué.

L'AUTEUR
Claire Gandanger
Claire Gandanger
Journaliste indépendante Intérêts : société, économie de la culture, vie pratique

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