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À Sélestat, les vieux tracteurs transmettent le souvenir de l’Alsace campagnarde
Société 

À Sélestat, les vieux tracteurs transmettent le souvenir de l’Alsace campagnarde

par Déborah Liss.
Publié le 12 août 2022.
Imprimé le 04 octobre 2022 à 06:17
974 visites. 3 commentaires.

Fêtes d’Alsace – épisode 7. Tous les deux ans, des passionnés de vieux tracteurs se retrouvent aux Tanzmatten à Sélestat. Ils montrent leurs plus beaux modèles, parlent mécanique et carrosserie et accueillent les curieux. Une parenthèse qui fleure bon la campagne, la tradition et la transmission intergénérationnelle.

Sommes-nous dans le midwest américain ou en Alsace ? Des tracteurs anciens à perte de vue, une odeur de barbecue, un concours d’adresse où chaque tracteur entre dans l’arène comme dans un rodéo… On ne serait pas étonné de voir l’un ou l’autre chapeau de cow-boy. Mais en s’approchant, ce sont plutôt des chapeaux de paille et des casquettes d’enfant qui fleurissent çà et là, et des notes d’alsacien qui résonnent : « Da esch do’ besser ! » (« Ah c’est mieux ici ! »), s’exclame un vieux monsieur en s’installant à l’ombre de la salle communale.

Le rassemblement a lieu à Sélestat même, devant la salle des Tanzmatten (Photo Pascal Bastien / Rue89 Strasbourg)

C’est qu’il fait 30 degrés au soleil en cet après-midi de début juillet devant la salle des Tanzmatten à Sélestat. Les nombreux visiteurs âgés restent attablés à l’ombre et échangent autour d’une bière.

Une assoce de mécanos rajeunis par la présidente

Série d’été

Cet article est issu de notre série de l’été 2022 « Fêtes d’Alsace ». Tous les épisodes sont à retrouver au bas de cet article.

À vue d’œil, au moins 300 personnes déambulent pour observer les 130 machines qui plastronnent sur le sol granuleux, à côté de la pelouse qui accueille les défis. Elles appartiennent aux membres de l’association des vieux tracteurs du centre Alsace et à d’autres particuliers qui collectionnent ces mécaniques des temps anciens.

Plus de 130 engins s’exposent ce jour-là (Photo Pascal Bastien/Rue 89 Strasbourg)

Davina Trau, trentenaire souriante à queue de cheval est la présidente de l’association qui organise cette rencontre. Elle traverse les allées comme on voyage dans le temps : « Je suis à la recherche du plus vieux tracteur, mais je crois bien que c’est encore moi qui détient le record : j’en ai un de 1947 ». Résidente d’Ebersheim, à quelques kilomètres de là, elle a toujours été passionnée de mécanique auto mais c’est à travers son père qu’elle s’est découvert une passion pour les machines agricoles anciennes :

« Mon père voulait retaper des tracteurs à sa retraite. J’ai été chargée de lui trouver son premier. À force de recherches, je me suis prise au jeu. Je me suis mise à réparer avec lui, je lui étais bien utile avec mes mains plus fines, pour les faisceaux électriques, le travail minutieux… »

Davina Trau et l’un de ses quinze tracteurs. Depuis cinq ans, elle a rajeuni et dynamisé l’association. (Photo Pascal Bastien / Rue89 Strasbourg)

« On se retrouve en tracteur, on sort les boissons et les chips »

Le virus se propage alors dans toute la famille. Entre elle, son père, sa sœur et son conjoint, ils possèdent une quinzaine de tracteurs, surtout des Massey-Harris canadiens, entreposés dans les hangars de l’exploitation céréalière de son père.

L’ambiance de l’association est à l’image de celle qui la préside depuis cinq ans :

« En proportion, on est passé à une moitié de jeunes et une moitié d’anciens. Il y a une bonne ambiance entre nous, on fait des sorties et des Tract’apéros : on se retrouve quelque part en tracteur, on se pose et on sort les boissons et les chips ! »

L’autre volet de l’association, cher à son cœur, c’est l’entraide :

« Les membres se passent des tuyaux, vont les uns chez les autres pour aider à retaper, se donnent les filons pour trouver telle ou telle pièce… »

Pour elle, c’est là que la présence des anciens est précieuse, car les connaissances se perdent, « on parle de modèles qui ont parfois 60 ans » précise-t-elle. « Mon père ne savait pas comment faire marcher une moissonneuse-lieuse, alors c’est un ancien mécanicien agricole qui lui a appris. C’est très important ce lien intergénérationnel chez nous ».

Denis, retraité qui habite dans le coin (il ne veut pas dire où exactement) a été « sage », il n’est venu qu’avec trois de ses tracteurs alors que chez lui, il en a « un hangar rempli ». La spécificité de ses bébés ? Ce sont des tracteurs forestiers :

« C’est l’histoire de ma famille qui perdure dans ces tracteurs, puisque mon père travaillait dans le bois. C’est simple, j’ai grandi sur des engins comme ça ».

Si on ne l’arrête pas, Denis peut parler des heures de ces tracteurs qui « coûtent quatre fois plus chers qu’un tracteur normal » à cause « des équipements ».

Un vieux tracteur, ça peut vouloir dire plein de choses : un forestier, un agricole, une lieuse, une batteuse… Les visiteurs adhèrent ! (Photo Pascal Bastien / Rue89 Strasbourg)

Ils sont plusieurs « exposants » à être venus avec des tracteurs en série : il y a les modèles français (Renault, Someca), les allemands (Porsche, Allgeier), américains (Massey-Harris), les vieux de chez vieux, les retapés et rutilants, ceux des années 50 et ceux des années 70. Les collectionneurs les bichonnent, se tiennent à proximité pour répondre aux questions des passants ou font un petit tour. Quand on entend un bruit de locomotive à vapeur, c’est qu’un des monstres des années 50 démarre, crachant une fumée grise de par le pot avant. Il n’en faut pas plus pour voir s’agglutiner les visiteurs.

Deux vieux Lanz-Bulldog, qui portent bien leur nom, dont les roues font la taille d’un grand enfant, s’apprêtent à partir. Les chauffeurs s’installent et vissent le volant sur sa base, sous les yeux des aficionados avertis : « Le départ est laborieux, mais une fois les machines chaudes, ça va vite hein, dis donc ! », souffle un quidam aux cheveux argentés à son camarade. Effectivement, les Bulldog accélèrent et voilà qu’ils coupent la route à un minuscule tracteur bleu, spectateur impuissant, pas plus grand qu’une tondeuse à gazon.

Attirer ceux qui n’y connaissent rien

Certes, les têtes blanches sont nombreuses. Un certain nombre de personnes en fauteuil roulant déambulent également dans les allées. Mais il y a aussi des groupes de jeunes, des couples et des familles.

On les retrouve surtout là où les tracteurs font « le show ». Sur la pelouse, des barrières sont installées pour délimiter un petit parcours. Les participants entrent chacun leur tour, qui, seul au volant, qui, avec les enfants, pour accomplir le plus vite possible trois épreuves : passer entre deux pneus sans les toucher, s’arrêter pour traire une (fausse) vache, actionner un mécanisme avec la roue du tracteur pour verser de l’eau dans un seau. Un travail d’orfèvre !

Debout derrière la barrière, une petite famille est aux anges : Ophélie et Elena, 5 et 7 ans, fixent la vache, leur animation « préférée ». Leurs parents, Cindy et Mickaël avaient vu « des affiches de l’événement dans le coin ». Ils viennent de Sundhouse et c’est leur première fois ici :

« On est déjà venu ce matin pour voir la parade et ça nous a tellement plu qu’on est revenu pour les animations. On espère que les filles pourront faire un tour de tracteur. »

S’ils ne sont pas spécialistes, Mickaël possède tout de même un tracteur ancien. Il aurait voulu venir à son volant, mais la distance, 14 kilomètres, a eu raison de sa motivation.

Alors que la compétition d’adresse touche à sa fin, Cindy et ses filles s’apprêtent à regarder la démonstration de battage dans sa version traditionnelle, avant que la moissonneuse batteuse soit inventée. Là, il faut la force de cinq hommes pour alimenter une grosse machine d’avant-guerre en blé, mise en branle par le moteur d’un vieux tracteur relié à une courroie. Grâce au travail de tout ce beau monde, les céréales ressortent en paille. « Les fagots ont été faits avec cette machine de 1930 ! » précise Davina en montrant une autre bête rouillée, qui semble sortie d’un musée.

À voir la variété des machines, les passionnés de mécanique et de véhicules sont au bon endroit. Et ça peut commencer tôt, Zack et Milo sont des jumeaux de trois ans et ce qu’ils adorent, ce sont « les attaches-remorques ». Ça amuse leur maman, Fanny, un coca à la main et un sourire aux lèvres. Pour l’heure, ils se « contentent » de la cabine d’un tracteur moyen aux couleurs chatoyantes.

Milo s’imagine déjà aux manettes, pendant que Zack essaye de monter sur le marche-pied. Fanny et son mari Alexandre étaient sûrs que ça leur plairait quand ils ont vu passer l’événement sur Facebook. Et puis, Alexandre connaît un exposant, venu avec quatre tracteurs. Cela fait déjà deux heures qu’ils sont là, et les enfants ont eu droit à un tour de tracteur.

Fanny et sa famille sont venus pour le potentiel magique et cartoonesque des vieux tracteurs. Il a fallu convaincre Zack et Milo d’en descendre pour participer à la photo ! (Photos Pascal Bastien / Rue89 Strasbourg)

Une histoire de papas et de nostalgie

À l’unique buvette, la foule se presse pour se désaltérer sous ce cagnard. Derrière le comptoir, des fillettes de 6-7 ans demandent aux gens ce qu’ils souhaitent… avant de se tourner vers le papa au t-shirt gris, flanqué du nom de l’association des tracteurs. Elles ne peuvent pas encore actionner la tireuse.

Au stand de nourriture, Joan, François et Léo sont en poste, au cas où quelqu’un voudrait encore un hot dog après le rush de la mi-journée. Vêtus du même uniforme, ils partagent aussi une histoire d’aïeux, de passion et de transmission. « Je suis dans l’association depuis 15 ans, depuis qu’elle existe », pointe fièrement Joan, quasi-quadragénaire aux yeux clairs. « Ça a commencé quand j’ai retrouvé le tracteur de mes grands-parents agriculteurs. Comme j’aimais la mécanique, je me suis lancé là-dedans ». D’un seul tracteur, il est passé à « deux-trois… ». « Non c’est une blague », ajoute-t-il. « J’en ai six ! » Il les trouve principalement grâce au bouche-à-oreille, puis les retape avec les autres membres de l’asso.

Joan a 15 ans d’association au compteur et six tracteurs dans sa demeure ! (Photo Pascal Bastien / Rue89 Strasbourg)

Léo, lui, est membre depuis deux ans. Le jeune homme de 20 ans, plus réservé, suit les traces de son père qui est « depuis longtemps dans l’association. » Son père lui a « transmis son amour des tracteurs » mais Léo n’a pas encore le droit d’approcher ses quatre engins.

On n’aura jamais autant entendu parler de papas que cet après-midi là : Ludovic est revenu seul, après avoir fait un tour avec son paternel le matin-même. Celui-ci lui a fait connaître les tracteurs… miniatures, qui ont aussi leur espace d’exposition. Comme ça prend moins de place, ils ont le droit d’être à l’intérieur, avec la climatisation. Ludovic croise des gens qu’il connaît, il discute modèles, années, caractéristiques… Chez lui, il a « monté tout un kit à l’échelle 1/8e« .

Ludovic passe son dimanche « aux tracteurs ». Comme beaucoup, son intérêt lui vient de son père. (Photo Pascal Bastien / Rue89 Strasbourg)

Il faut le laisser, car c’est l’heure de la remise des prix du concours de vitesse et d’adresse ! Davina prend le micro devant une foule dispersée, affairée à la buvette et à la discutaille, pour remercier les bénévoles et les participants. Le suspens n’est pas de mise, elle annonce tout de go le vainqueur, un certain Gilles qui rafle le premier prix avec 61 points.

Quand elle répète plusieurs fois le nom du deuxième, un retraité bénévole affecté aux tickets boissons s’exclame : « Ah, c’est moi ! »

L'AUTEUR
Déborah Liss
Pigiste. Je travaille sur des sujets de société, les questions féministes et d'inclusion. Et le franco-allemand, parfois !

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