Comment la téléconsultation a permis de trier les malades en Alsace
Société 

Comment la téléconsultation a permis de trier les malades en Alsace

actualisé le 05/04/2020 à 16h04

Avec la crise sanitaire, les médecins généralistes doivent utiliser la téléconsultation pour garder leurs salles d’attente vides. En pointe, les médecins alsaciens ont élaboré des bonnes pratiques et se forment en quelques jours. 

Le docteur Laila Moga médecin, généraliste à Gundershoffen, est en colère :

« Quand l’épidémie de Covid-19 a commencé à toucher mes patients, je me suis sentie comme un soldat qui va à la guerre sans fusil. Les confrères ne savaient rien, ils n’avaient pas eu de protections… C’est pour ça que des médecins-généralistes sont tombés malades. »

Depuis l’irruption de la crise sanitaire liée au coronavirus, le recours à la télémédecine est en plein essor pour éviter que les patients ne se retrouvent dans les salles d’attente des cabinets : plus de 600 000 consultations à distance en France au mois de mars, contre 40 000 par mois auparavant, selon l’Assurance maladie.

Depuis le 9 mars, les malades n’ont plus besoin de connaître au préalable le médecin qu’ils souhaitent téléconsulter et pendant la crise sanitaire, la téléconsultation est prise en charge à 100% par l’Assurance maladie.

Autoformation des médecins

Les médecins se forment souvent tous seuls, utilisent leur téléphone portable et des applications de messagerie comme Whatsapp, de vidéoconservation comme Skype ou des plateformes spécialisées, comme la strasbourgeoise Toktokdoc, Doctolib, Qare, Télémedica

Annic Peter, médecin généraliste à Strasbourg, a choisi Linkello pour sa simplicité d’utilisation :

« La téléconsultation je déteste ça. Mais clairement, faire venir les gens ou aller les voir fait prendre trop de risques à trop de monde. Donc on ne voit les gens que lorsque c’est absolument nécessaire. Encore faut-il pour le savoir échanger avec les patients, et c’est là que sert la téléconsultation… »

Confrontés les premiers à l’épidémie de Covid-19 en France, les médecins généralistes alsaciens ont mis en place des « bonnes pratiques » pour les téléconsultations, des « fiches » de signaux symptomatiques ont été établis collaborativement sur Internet. Au départ, un simple appel téléphonique était utilisé pour déterminer l’urgence et l’état général des malades.

Annic Peter détaille l’une des techniques utilisées lorsqu’il y a un soupçon de Covid-19 :

« Je demande à mes patients de compter à haute voix et très vite jusqu’à 30 et je note à quel chiffre ils reprennent leur respiration. Cette méthode permet d’évaluer la gêne respiratoire. Au dessus de 25, la saturation en oxygène est bonne. Sous 15, on fait venir la personne au cabinet pour un examen. En dessous de 5, c’est direct l’appel au Samu. »

Triage systématique aux débuts de l’épidémie

Selon les médecins interrogés, dans la semaine du 16 mars, ce triage systématique a permis de réduire le recours aux urgences hospitalières tout en répertoriant les personnes infectées qu’il convenait de suivre. Annic Peter reprend :

« Au début, c’était juste des coups de fils ! On n’avait pas le temps de demander aux patients d’installer une application ou d’utiliser un téléphone portable… Certains n’ont qu’un téléphone fixe à la maison. On a fait des vidéos qu’avec les cas suivants, pour constater des aggravations. On voit au visage des gens quand quelque chose ne va pas… »

« La téléconsultation est plus risquée »

Mais la téléconsultation a ses limites. « Une surinfection en pneumonie, on ne peut pas l’entendre en téléconsultation, » pointe le Dr Peter. Tout le champ auditif, les examens au stéthoscope par exemple, sont absents. Et certains médecins ont besoin du toucher, comme le Dr Déborah Etienney, médecin généraliste de 34 ans à Strasbourg :

« J’avais tenté la téléconsultation en 2019. Mais j’ai vite arrêté parce que je préfère voir mes patients et c’était réciproque. Aujourd’hui j’ai repris avec Doctolib et ça fonctionne très bien mais c’est dangereux. Il y a plus de risques de manquer un symptôme. Dans les affections respiratoires, on peut voir les signes de tirage au niveau de la carotique, mais il faut quand même bien regarder. D’une manière générale, je ne suis pas tranquille quand j’ai recours à la téléconsultation. Et au moindre doute, je fais quand même venir le patient. »

Le Dr Laila Moga aussi se débrouille pour étoffer ses capacités de diagnostic à distance :

« Une jeune femme m’a appelé avec des symptômes et des problèmes respiratoires. J’ai envoyé son frère à la pharmacie pour trouver un saturomètre, afin de mesurer la saturation en oxygène du sang. C’est un appareil cher, j’ai appelé la pharmacie et c’est le cabinet qui a payé. Et maintenant, toutes les heures la patiente m’envoie sa pulsation, saturation et l’état du moment. »

La téléconsultation connait une accélération notable avec le coronavirus. (photo public domain)

Rassurer les patients, surtout face à la morbidité du Covid-19

Pour les patients, le recours à la téléconsultation est souvent vu comme un pis-aller. Xavier, 29 ans, a ressenti les symptômes du coronavirus. Cet habitant de Mulhouse raconte :

« J’ai appelé mon cabinet médical habituel mais la ligne était saturée. J’ai ensuite appelé SOS médecins, en vain. Mon frère m’a proposé d’essayer la téléconsultation avec Qare. Au moins, j’ai évité de contaminer quelqu’un dans la salle d’attente… »

Enceinte, Monika a pu se faire arrêter à distance, par un médecin qu’elle n’avait jamais vu auparavant, toujours via Qare :

« C’est très pratique quand on sait que ce qu’on a n’est pas grave. Mais quand ce qui nous arrive est flippant, on a besoin de se faire ausculter. »

L’épidémie de coronavirus provoquant un nombre important de décès, au moins 1 000 dans le Grand Est, le Dr Peter note :

« Quand ils appellent pour des soupçons de coronavirus, les gens pensent qu’ils vont mourir et ils ont parfois raison. Dans ces conditions, pas question de parler en vidéo, ils ont clairement besoin de voir quelqu’un qui les écoute, les ausculte et les rassure. »

En Ehpad, pallier le manque de personnel 

Dans les Ehpad, la start-up strasbourgeoise TokTokDoc propose des téléconsultation avec tablettes et stéthoscopes connectés, envoi de photos et prise de tension en cas de besoin… Depuis une dizaine de jours TokTokDoc propose même une policlinique mobile. Les résidents sont accompagnés durant leur examen à distance par un infirmier…

Depuis la crise sanitaire, nombre d’infirmiers présentant des symptômes ont dû être confinés chez eux, pour protéger les résidents. Du coup, c’est TokTokDoc qui envoie ses infirmiers.

Penser l’après-crise

Ni le Dr Peter, ni le Dr Etienney n’ont l’intention de continuer les téléconsultations à l’issue de la crise du coronavirus. Même le Dr Laurent Schmoll, fondateur de TokTokDoc, pense que « la médecine en présentiel sera toujours au-dessus de la télémédecine » mais, ajoute-t-il :

« En Ehpad ce n’est plus “télémédecine versus médecine présentielle”, mais plutôt “télémédecine versus rien”. »

En outre, des questions se posent quant aux commissions prises par les plateformes comme Doctolib ou Qaze ainsi que leurs utilisations des données personnelles. Raymond Attuil, médecin-généraliste à Schiltigheim et président de l’association pour l’informatisation médicale (Apima), s’inquiète pour sa part d’une possible ubérisation des médecins : 

« Doctolib propose une solution toute faite, qui contrôle de la prise de rendez-vous au règlement, en passant par la consultation vidéo. On se plie a leur carcan, de la même manière que les chauffeurs doivent se plier aux règles d’Uber. »

L'AUTEUR
Sara Saidi et Pierre France

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