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Face à la toxicomanie, Strasbourg se dote d’un « kiosque à seringues », un an après avoir étoffé sa salle de shoot
Société 

Face à la toxicomanie, Strasbourg se dote d’un « kiosque à seringues », un an après avoir étoffé sa salle de shoot

par Guillaume Krempp.
Publié le 5 juillet 2022.
Imprimé le 04 octobre 2022 à 05:54
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Vendredi 1er juillet, la municipalité a inauguré un kiosque à seringues dans le quartier de l’Elsau. Quant à la salle de shoot, elle propose depuis juin 2021 des places d’hébergement.

Un kiosque à seringues à l’entrée de l’Elsau. Ce dispositif a été inauguré par la Ville de Strasbourg vendredi 1er juillet. Il fournit aux toxicomanes du matériel d’injection neuf, avec tout le nécessaire pour se droguer sans risquer de contracter une infection de type hépatite C ou VIH. La machine grise, située à l’angle des rues de la Montagne-Verte et des Imprimeurs, s’active lorsque l’on y insère un petit jeton. Ce dernier s’obtient soit en rendant une seringue usagée dans le « Distribox », soit en se rendant dans les locaux des associations de réduction des risques comme Ithaque ou l’Association lutte toxicomanie ou à la salle de consommation à moindre risque.

« Ce sera aussi une bonne chose pour les habitants »

La difficile communication autour d’un « Kiosque à seringues »

Dans l’après-midi du 1er juillet, la maire de Strasbourg a publié sur Facebook quelques photos accompagnées d’un texte vantant l’installation d’un kiosque à seringues devant le quartier de l’Elsau. Dans les commentaires, plusieurs réactions indiquent que la terminologie employée par la municipalité n’est pas la meilleure pour susciter l’adhésion des habitants et autres Strasbourgeois. L’un évoque un élément de stigmatisation du quartier, associé une nouvelle fois au trafic de drogue. L’autre craint que l’Elsau ne devienne un nouveau « quartier Stalingrad comme à Paris », en référence à une zone où les consommateurs de crack étaient nombreux fin 2021. Ces débats avaient déjà accompagnés l’installation des « salles de shoot » qui avaient été promptement renommées en « salles de consommation à moindre risque. »

Adjoint à la maire en charge de la Santé, le médecin et addictologue Alexandre Feltz précise la vision de la municipalité écologiste :

« En France, la consommation de drogues est toujours illégale et les usagers sont toujours considérés comme des personnes malades. Nous préférons parler de personnes fragiles. Avec ce kiosque, il s’agit d’être au plus près des lieux de consommation à Strasbourg. Il s’agit aussi d’offrir du matériel neuf même la nuit et même pour ceux qui n’osent pas en demander en pharmacie. »

À quelques mètres, Lucie fait la promotion de la Distribox. Elle bénéficie du dispositif Tapaj, qui aide les jeunes confrontés à des problématiques d’addiction à se resocialiser à travers le travail. Crête rouge et côtés rasés, vêtue d’un blouson en cuir noir, elle exprime l’intérêt d’un tel dispositif :

« Les usagers auront moins de chance d’avoir des maladies. Mais ce sera aussi une bonne chose pour les habitants puisque les usagers sont incités à ne pas jeter leur seringues par terre afin d’en obtenir des neuves. »

Lucie, 23 ans, fait partie du dispositif Tapaj (Travail alternatif payé à la journée) qui permet à des jeunes précaires de 16 à 25 ans « de reprendre le contrôle de leur vie et de prévenir les conduites addictives ». (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

« Face aux détracteurs, on explique que plus on sera en relation avec les usagers, plus on sera en capacité de résoudre les problèmes liés à la toxicomanie. »

Christophe Bronn, responsable de l’OPI Arsea à l’Elsau

Responsable de l’équipe de protection de l’enfance OPI Arsea à l’Elsau, Christophe Bronn travaille au quotidien avec les Elsauviens. Il estime que ce dispositif sera bien accueilli dans le quartier :

« Il y a eu des réunions pour expliquer tout le dispositif aux habitants. Les habitants de la rue de l’Oberelsau subissaient la consommation de drogues et trouvaient des seringues dans leur jardin. Aujourd’hui ils sont contents de voir qu’une solution est apportée. Face aux détracteurs, on explique que plus on sera en relation avec les usagers, plus on sera en capacité de résoudre les problèmes liés à la toxicomanie. »

Au même endroit, un camping-car d’Ithaque stationne depuis plusieurs années les lundis et vendredis soirs pour sensibiliser les usagers et leur distribuer du matériel d’injection. « Le kiosque à seringues, c’est un outil parmi d’autres. Ithaque met aussi en place un travail de rue pour rencontrer les usagers et les inciter à se rendre à la salle de consommation à moindre risque », ajoute Gauthier Waeckerlé, directeur d’Ithaque. L’association distribue sur l’Eurométropole de Strasbourg 250 000 kits d’injection chaque année (près de 700 par jour).

Gauthier Waeckerlé, directeur de l’association Ithaque, qui gère notamment la salle de consommation à moindre risque Argos à Strasbourg, un dispositif unique en France doté de 20 places d’hébergement. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Salle de consommation et hébergement : un an d’une expérience avant-gardiste

Ouverte en 2016, la salle de consommation à moindre risque Argos a placé Strasbourg à l’avant-garde des politiques de réduction des risques. Avec Paris, c’était alors la seule ville française à mettre en place une telle structure où l’usage de produits illicites était autorisé. Alexandre Feltz tient à se démarquer encore plus :

« Le dispositif strasbourgeois est le seul vrai modèle, puisqu’il est adapté au territoire de l’Eurométropole. Ce qui n’est pas le cas de la salle de Paris qui est sous-dimensionnée. »

Cinq ans plus tard, Argos s’est doté de 20 places d’hébergement inconditionnelles. Les usagers peuvent en bénéficier tout en pouvant consommer sur place. Ils peuvent aussi venir avec leur chien. Alexandre Feltz précise le caractère inédit de cette expérimentation :

« L’un de mes patients a entamé ici, de sa propre initiative, un traitement de substitution à la méthadone. Pour beaucoup d’usagers, la salle de consommation est un premier pas vers un parcours de soin ou de réinsertion sociale. »

Entrée de la salle de consommation à moindre risque Argos et de l’hébergement pour 20 personnes, deux structures gérées par l’association Ithaque. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

2 675 actes infirmiers, 214 entretiens avec un soignant…

Les premiers toxicomanes hébergés à l’étage de la salle de shoot sont arrivés en juin 2021. Un an plus tard, la structure a logé temporairement 23 personnes dont quatre femmes sur une durée moyenne de six mois. La moitié des personnes accueillies vivaient dans la rue avant d’être prises en charge par Ithaque.

Cette dernière recense 2 675 actes infirmiers réalisés (pansements, prises de sang, délivrances de traitements ou entretiens infirmiers) en un an, 214 entretiens avec un psychologue, psychiatre ou médecin ou 21 orientations vers un traitement de substitution à la méthadone. « 1 892 entretiens sociaux ont été réalisés », indique une brochure d’Ithaque, dont 220 entretiens pour la recherche de logement, 30 entretiens d’aide pour obtenir un papier d’identité ou 33 domiciliations postales.

Dans la salle de consommation à moindre risque, l’un des postes où les usagers peuvent s’injecter par exemple de l’héroïne en toute sécurité. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Le chef du service en charge de l’hébergement, Jean Suss, estime qu’un bilan reste encore prématuré :

« C’est encore un espace d’expérimentation. Ce sera plus intéressant quand le dispositif aura trois ans. On découvre encore des besoins, comme un lieu pour les usagers vieillissants ainsi qu’un accompagnement pour les addictions lourdes à l’alcool ou au tabac. Il y a aussi des difficultés pour que les usagers aient accès à un logement après avoir été hébergés chez nous… »

1,25 million d’euros de budget annuel

La salle de consommation et l’hébergement ont nécessité plus de deux millions d’euros d’investissement, majoritairement financés par l’Agence régionale de santé (ARS) et la Ville de Strasbourg. Les Hôpitaux universitaires de Strasbourg, Ithaque et l’Eurodistrict font aussi partie des financeurs.

Tout le matériel nécessaire à la consommation de stupéfiants sans risque d’infection est disponible dans la salle de consommation d’Ithaque. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Pour fonctionner, la salle de consommation et l’hébergement ont besoin de l’équivalent de 35 personnes à temps plein : infirmiers, travailleurs sociaux, agents de médiation et autres médecins ou psychologues. Le budget de fonctionnement de la structure est de 1,25 million d’euros par an, pris en charge à parts égales entre l’ARS et la Caisse nationale d’assurance maladie.

Une œuvre réalisée par des résidents de l’hébergement au-dessus de la salle de consommation à moindre risque. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

L’expérimentation prolongée jusqu’en 2025

« La première réussite, c’est l’extension de la dérogation qui permet l’hébergement et la salle de consommation à moindre risque jusqu’en 2025 », se félicite Alexandre Feltz, qui remercie l’ancien ministre de la Santé Olivier Véran, , à l’origine de cette prolongation. Le docteur Feltz se montre bien plus critique du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, lequel aurait « bloqué l’ouverture de la salle de consommation à moindre risque à Lille ». Elle devait ouvrir en octobre 2021.

Y aller

Salle de consommation à moindre risque, ouverte tous les jours de 13h à 19h dans l’enceinte de l’hôpital civil, quai Ménachem Taffel à Strasbourg.

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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