La traque de Chérif Chekatt : la mécanique d’une chasse à l’homme
Société 

La traque de Chérif Chekatt : la mécanique d’une chasse à l’homme

Après des échanges de coups de feu rue d'Epinal, sa trace se perd dans le Neudorf. Il est caché dans un entrepôt SNCF, d'où il sort au soir du 2e jour avant d'être abattu par les policiers. Tout s'est déroulé dans quelques centaines de mètres carrés (vidéo Pierre France / Google Earth)

La traque d’un tueur nécessite une mobilisation intense de toutes les unités de police. Rue89 Strasbourg a retracé la mécanique de l’enquête au sein des troupes, jusqu’à la neutralisation de Chérif Chekatt.

Mardi 11 décembre peu avant 20h, des coups de feu éclatent rue des Orfèvres au centre de Strasbourg. En quelques dizaines de minutes, l’information remonte à Paris où une cellule de crise est mise en place. Comment ? La Police judiciaire de Strasbourg est informée par ses collègues de la sécurité publique qu’il y avait des blessés et vraisemblablement plusieurs morts dans le centre-ville de Strasbourg. Vu la gravité des faits à première vue, la PJ strasbourgeoise fait remonter l’information à sa hiérarchie nationale.

Mobilisation à tous les rangs

À partir de là, une liaison est effectuée avec les policiers et secouristes sur place. L’objectif est de savoir s’il y a des victimes ou pas (car les fausses alertes existent) et surtout combien d’auteurs. Ensuite, s’il s’agit de « quelqu’un qui pète les plombs », ou d’un acte à « connotation terroriste ». Les confirmations tombent au fil des minutes et selon les enquêteurs, il faut retenir le motif terroriste.

Le procureur a indiqué le lendemain que des témoins ont assuré aux policiers que le suspect a crié “Allah Akbar” bien que cela n’est pas apparu dans les premiers articles et témoignages recueillis par les médias. Par ailleurs, il présente quelques signes faibles de radicalisation. Cette situation permet au parquet anti-terroriste à Paris, créé en 2018, de se saisir de l’affaire et de piloter l’enquête. Un geste qui n’est pas anodin politiquement, mais qui permet d’activer la sous direction anti-terroriste (SDAT), basée à Levallois-Perret, et d’impliquer immédiatement toutes les unités disponibles dans la participation à l’enquête.

C’est pour cette raison qu’une patrouille de la Brigade spécialisée de terrain (BST, les anciennes unités territoriales de quartier en complément des équipes normales) s’est retrouvée à intervenir dans l’identification du tueur rue du Lazaret et non une équipe spécialisée.

Depuis leurs bureaux en région parisienne, des équipes de la SDAT travaillent sur les fichiers et les individus connus. Dans le même temps, des dizaines d’enquêteurs sont immédiatement « projetés » sur le terrain à Strasbourg, grâce à des avions à disposition en permanence. Deux rotations, des allers-retours, ont été effectuées dans la nuit de mardi à mercredi. Pour le volet international, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui englobe les services de renseignements, lance des pistes en Allemagne et en Algérie.

La mobilisation spontanée

Une traque d’une telle ampleur nécessite des centaines de personnels en renfort. Pour cela, la police mobilise des effectifs à partir des régions alentours. « Dans ces cas-là, la motivation est telle que les procédures de rappel d’effectifs n’existent même plus. En région parisienne, les équipes reviennent spontanément au travail, comme dans beaucoup de professions d’ailleurs », remarque une source au Ministère de l’Intérieur.

Idem au niveau local. « D’autres équipes étaient prêtes à nous aider dans les départements voisins. Moi-même je dînais au moment de l’attentat et suis revenu immédiatement. Il y a une forte solidarité dans la profession », explique le responsable de la communication de la police nationale dans le Bas-Rhin.

Les enquêteurs ne dorment pas la première nuit, puis « 2 à 3h en moyenne » les deux suivantes. Le jeudi, 280 enquêteurs étaient mobilisés pour la traque en plus des troupes dans les rues. À Nice en 2016, c’était 350 à 400 en raison du plus important nombre de victimes. L’opération strasbourgeoise prévoyait d’encore d’augmenter les effectifs le vendredi, si le suspect n’était pas mis hors d’état de nuire. « Il y a une capacité à projeter des dizaines d’enquêteurs sans trop de difficultés, c’est notre raison d’être. Il faut un potentiel très réactif à toute heure car chaque minute compte. », explique un ancien de la SDAT.

Quatre volets de l’enquête

Les enquêteurs se divisent le travail en quatre volets. Sur place, des constatations sont menées, ce qui explique les rues barrées et protégées par des forces de l’ordre pour effectuer des prélèvements. Dans le même temps, des témoignages sont compilés spontanément ou grâce à des enquêtes de voisinage. De plus, l’identification des victimes progresse, notamment auprès des secours. Enfin, toute la nuit, des investigations sont menées pour localiser le terroriste.

« L’auteur a vite été identifié mais on ne savait pas où il était », se rappelle une source policière. Sa trace a en effet été perdue après un échange de coups de feu rue d’Épinal, au nord-ouest de Neudorf, tout près de la place de l’Etoile. D’après des habitants du quartier, les rues étaient bien bloquées, mais pas une piste cyclable au bout de la rue de Saint-Dié, qui permet de fuir à pied voire en scooter sous la sortie de l’A35 vers le Heyritz ou du côté des jardins rue de la Fédération, de l’autre côté de l’entrepôt Heppner et du chemin de fer.

La question de la diffusion de l’avis de recherche

Lors de la première journée, l’assaillant n’est pas localisé, malgré des perquisitions et une piste allemande suivie en vain. L’avis de recherche est d’abord diffusé au sein de la police. Théoriquement, le suspect peut être arrêté dans les aéroports et autres points de contrôle, même si cela ne se produit jamais.

La question de diffuser publiquement l’avis de recherche se pose rapidement. Certains citoyens se sont interrogés sur le timing et la diffusion tardive de ces éléments par la police et les médias. Surtout que l’image et le nom circulaient déjà sur les réseaux sociaux ou des médias étrangers. Mais d’un point de vue pratique, il faut qu’une centrale d’appels soit opérationnelle pour que des enquêteurs puissent répondre à tous les appels sans temps d’attente. Plus de 800 coups de fil ont été reçus en 24h environ.

D’un point de vue plus stratégique, la décision a des avantages et des inconvénients. « L’avantage, c’est que cela met la pression sur le terroriste et ses éventuels complices, voire cela le fait bouger. L’inconvénient, c’est qu’il se sait identifié et peut se terrer. On voulait mettre toutes les chances de notre côté. », reprend l’officier du SDAT. À cela s’ajoutent la pression des réseaux sociaux où informations justes et intox cohabitent.

Lors des appels reçus, personne n’a affirmé avoir reconnu formellement le suspect, mais les témoins « pensent avoir vu quelqu’un qui pourrait correspondre ». De la même manière, d’autres personnes « de bonne foi » estime un enquêteur, disent avoir peut-être reconnu Chérif Chekatt à Cambrai, le sud de la France ou ailleurs. Une opération d’ampleur potentiellement en lien avec la traque a ainsi été repérée par Le Progrès jeudi en fin de journée. Des fausses pistes, donc, mais « il peut y avoir une info déterminante dans le lot. Il faut brasser beaucoup d’informations, mais cela porte rarement préjudice », relate un habitué.

Et dans le lot, beaucoup d’appels évoquaient le Neudorf, le dernier endroit où il a été aperçu. « Trop pour ne rien faire », en tout cas estime-t-on au plus haut de la hiérarchie. C’est ainsi que l’hélicoptère équipé de caméras thermiques est engagé vers 19h30. Le véhicule reste en liaison avec les effectifs « au sol » chargés idéalement de l’arrêter ou de l’abattre.

Finalement, un assaut massif des équipes d’élites comme lors d’autres traques (Hyper Cacher, Charlie Hebdo, etc) ne sera pas nécessaire. Le suspect sort par lui-même de l’entrepôt SNCF où certains indices menaient. La suite est connue, il se fait abattre à 21h05 par deux policiers et une policière de la BST, qui font demi-tour avec leur véhicule alors qu’ils pensent l’avoir identifié lors de leur ronde. Toutes les unités sont formées pour tirer sur une cible. D’après une source proche des équipes, une caméra de surveillance a aussi aidé à repéré le suspect un peu plus tôt. Une tentative se préparait dans le secteur avec les équipes la BRI et le RAID dans la soirée.

Même si le suspect a été abattu, l’enquête est toujours en cours pour débusquer d’éventuels complices. La mobilisation des équipes va diminuer, mais ces recherches vont se poursuivre pendant plusieurs mois.

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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