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Les viticulteurs alsaciens massivement certifiés Haute Valeur Environnementale, un label peu exigeant
Environnement 

Les viticulteurs alsaciens massivement certifiés Haute Valeur Environnementale, un label peu exigeant

par Danae Corte.
Publié le 29 septembre 2022.
Imprimé le 02 décembre 2022 à 03:36
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Entre janvier 2020 et janvier 2022, les conversions des viticulteurs à la certification Haute Valeur Environnementale (HVE) ont plus que doublé en Alsace, passant de 650 à 1 475 exploitations certifiées dans les deux départements. Certains viticulteurs n’ont quasiment pas besoin de changer leurs pratiques pour l’obtenir, tandis que le label Bio, sans pesticides chimiques, perd de son attractivité.

Dans son rapport de juillet 2022, la Cour des comptes a pointé la Chambre d’agriculture du Grand Est pour son manque de promotion de l’agriculture bio. Une des difficultés pointées par les agriculteurs était la concurrence avec la certification Haute Valeur Environnementale (HVE). En plantant des haies, en gardant des bandes enherbées ou en diminuant leurs volumes de pesticides, les exploitants obtiennent des points pour avoir cette certification. S’ils en ont assez, ils ont le label HVE.

Mais rien ne leur interdit donc de continuer à utiliser des produits nocifs pour la biodiversité comme les insecticides ou le glyphosate. Ils peuvent compenser cela avec d’autres pratiques pour avoir suffisamment de points. Marie-Noëlle Lauer, conseillère spécialisée en viticulture à la Chambre d’agriculture d’Alsace, explique un engouement récent pour cette certification :

« La certification a été remise au goût du jour suite aux lois Egalim en 2018. Le gouvernement a beaucoup communiqué dessus et y a dédié des aides spécifiques. Le principe de cette certification pour la viticulture, c’est que les exploitations sont enherbées entre les rangs de vigne et que les doses d’azote sont régulées. »

Les certifications HVE ont explosé en France entre 2019 et 2021. (Diaporama de présentation du 4 octobre 2021 de la Commission nationale de la certification environnementale / doc remis)

Une explosion des conversions chez les viticulteurs

En Alsace, comme dans le reste de la France, le label est très majoritaire dans les exploitations viticoles, selon les chiffres arrêtés au 1er janvier 2022 du Ministère de l’agriculture. Sur 1 600 exploitations HVE en Alsace, 1 475 sont des viticultures, contre 108 grandes cultures (maïs, blé, colza…) et 12 arboricultures (arbres à fruits). Les viticulteurs se sont aussi massivement convertis entre 2020 et 2022, passant de 650 exploitations certifiées à plus du double deux ans plus tard. Cette explosion coïncide avec la mise en place d’un crédit d’impôt de 2 500 euros pour les exploitations converties en 2021, très largement communiqué par l’État dans le secteur.

95% des exploitations certifiées HVE dans le Grand-Est sont des viticultures. (Diaporama de présentation du 4 octobre 2021 de la Commission nationale de la certification environnementale/doc remis)

Des chiffres qui s’expliquent aussi par une demande forte de la grande distribution selon Marie-Noelle Lauer, de la Chambre d’agriculture :

« La grande distribution s’en est vite emparé : cela parle aux consommateurs et facilite les ventes. Cette demande massive des grandes surfaces qui ont imposé ça à leurs acheteurs est retombée sur les différentes caves. Les vignerons indépendants sont moins concernés, mais les caves n’ont quasiment pas eu le choix : 100% d’entre elles sont HVE. »

« Je n’ai quasiment rien eu à changer »

C’est dans ce mouvement que Frédéric Becht, viticulteur à Dorlisheim, a demandé la certification en 2019. Son exploitation produit 10 à 15% de raisins en vrac vendus en grande surface. Il l’admet, la certification n’a « pas fait évoluer [ses] pratiques » :

« Ce qui était demandé pour la certification correspondait déjà aux pratiques que nous avions sur le domaine : on avait déjà planté des haies, laissé des bandes d’herbe. »

Pour les intrants chimiques, Frédéric Becht dit utiliser « 70% de glyphosate en moins par rapport à quelques années en arrière ». Les 30% restants sont utilisés dans les endroits du domaine qui sont très en pente, et où le désherbage mécanique est difficile. Il estime être largement en dessous des limites de fréquence de traitement aux produits phytosanitaires imposés.

Les vignes alsaciennes, de plus en plus certifiées HVE, pas sans pesticides pour autant.. (Photo Pixabay)

« Le niveau d’exigence n’est pas assez élevé »

Dans les faits, ce label est si peu contraignant que des exploitations peuvent y accéder sans changer leurs pratiques selon Jean-Bernard Lozier, membre de la Confédération paysanne et de la Commission nationale de la certification environnementale (CNCE). Il précise :

« Il y a des items faciles à valider. Par exemple, pour la partie phytosanitaire, si on dit qu’on utilise un outil de désherbage mécanique, on a des points, mais ce n’est pas pour ça que l’on utilise pas de produits chimiques. L’objectif du Green Deal européen c’est de réduire les produits de 50%, mais avec le label HVE, on est loin du compte. »

L’ancienne version de la certification, toujours en vigueur jusqu’à la fin de l’année 2022, permettait même de passer par une voie exclusivement comptable pour obtenir le label : il fallait que les achats d’intrants chimiques soient inférieurs à 30% du chiffre d’affaires.

Mais dans la viticulture, les achats d’intrants représentent de toute façon seulement 14% du chiffre d’affaires en moyenne, soit moins que l’objectif fixé par le label. Cette voie d’accès a été supprimée de la dernière version de la HVE, votée en juin 2022 et validée le jeudi 22 septembre par la CNCE.

L’Alsace fait partie en juillet 2021 des régions concentrant le plus d’exploitations certifiées HVE, avec 811 dans le Bas-Rhin et 928 dans le Haut-Rhin. (Diaporama de présentation du 4 octobre 2021 de la Commission nationale de la certification environnementale/doc remis)

Les associations écologistes votent contre la nouvelle version du label HVE

Avant cette modification, le label ne respectait même pas la conditionnalité de la Politiques Agricole Commune (PAC), c’est-à-dire les exigences environnementales minimum pour avoir le droit aux aides européennes. Ces critères d’entrée sont appelés BCAE (Bonnes Conditions Agricoles et Environnementales).

Pour cette raison, la Commission européenne a sommé la France, en mars 2022, de revoir les critères d’attribution de cette certification. Mais le vote s’est fait dans la précipitation, et sans adhésion totale, explique Jean-Bernard Lozier, membre de la Commission pour représenter la Confédération paysanne :

« La nouvelle version est passé avec 14 voix pour, neuf abstentions, et quatre voix contre, donc à une voix près. Les seuls favorables étaient les organismes de l’État. Les syndicats majoritaires se sont abstenus. Les organisations France nature environnement, la Ligue de protection des oiseaux et le syndicat agricole Confédération paysanne ont voté contre considérant que les conditions pour être labellisé HVE ne sont toujours pas suffisantes. »

« 90% des consommateurs ne savent pas ce qu’il veut dire »

Éric Casimir, vigneron indépendant à Itterswiller, s’est converti il y a quatre ans, avant d’entamer une démarche en bio. Il ne rejette pas la certification HVE :

« La HVE permet de montrer aux vignerons ce que sont les bonnes pratiques. Quand les négociants ont décidé d’acheter que du vrac HVE, ça a permis à toute une filière de changer. Pour moi c’est aussi une manière de transitionner vers la bio, qui est de plus en plus demandée quand on exporte le vin. Mais la HVE n’est pas une fin en soi. »

Un rapport de la Cour des comptes (CDC) de juin 2022 montre que la certification HVE exerce une « concurrence croissante » avec le label bio, d’abord du fait du manque d’information aux consommateurs. C’est l’avis de Denis Schiele, gérant à la retraite d’une exploitation basée à Ammerschwihr (68), qui entame sa troisième année de conversion au label Agriculture Biologique (AB) :

« Dans notre village il y a beaucoup de bio, et quasiment tout le monde s’est mis à la HVE pour pouvoir vendre. C’est un label de plus, et c’est certain que 90% des consommateurs ne savent pas ce qu’il veut dire. On voit bien sur le terrain que le glyphosate, les insecticides ou encore les pesticides qui pénètrent dans les plantes pour les traiter sont autorisés et font toujours des dégâts sur la faune et la flore. »

Les conversions de viticulteurs vers le label bio stagne en comparaison des conversions vers la certification HVE. (Photo Pixabay)

La HVE accélère, la viticulture bio stagne

La multiplication des labels moins exigeants contribuerait à dégrader l’image de la bio selon le rapport de la CDC. Les consommateurs sont moins prêts à payer des produits bio plus chers, alors qu’une alternative « écologique », moins coûteuse, est proposée.

En parallèle, la viticulture biologique continue de se développer mais à un rythme moins soutenu que le label HVE, avec seulement 67 producteurs convertis en 2021. Selon Marie-Noelle Lauer, de la Chambre d’agriculture d’Alsace, seules 15 conversions en bio ont été faites depuis le début de l’année 2022 en Alsace :

« C’est assez peu, mais cohérent par rapport aux dernières années où les conversions ont été nombreuses et également parce que l’an passée a été une saison difficile à gérer en bio avec toutes les pluies. »

Interrogée sur la concurrence de la certification HVE, Marie-Noelle Lauer temporise :

« Moi je ne confronte pas la bio et la HVE, ce sont deux approches différentes. Il y a aussi des HVE qui sont sur des doses très réduites en pesticides. Pour nous quelque part c’est intéressant car on peut toucher des gens qu’on touchait assez peu, et mieux contrôler les exploitations sur leurs pratiques. »

Article actualisé le 30/09/2022 à 10h45
L'AUTEUR
Danae Corte
Journaliste en alternance.

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