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Yoga et dérive sectaire : comment la Ville de Strasbourg s’est laissé berner
Société 

Yoga et dérive sectaire : comment la Ville de Strasbourg s’est laissé berner

par Guillaume Krempp.
Publié le 18 octobre 2019.
Imprimé le 02 décembre 2021 à 04:26
28 500 visites. 14 commentaires.

Le 11 août, Sophie assistait à une séance de méditation organisée par la Ville de Strasbourg. Sur un flyer distribué en fin de séance, les participants sont invités à des cours gratuits de « Méditation Sahaj ». Méfiante, la jeune femme se renseigne et découvre le passé trouble d’une association considérée comme une secte par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.

« Je me méfie pas mal des sectes d’habitude… Mais avec du yoga organisé par la Ville, je ne me suis pas posé de question. » Le 11 août, Sophie (le prénom a été modifié) participe à une séance de méditation au Parc des Contades. Lors du cours, rien ne lui paraît suspect. C’est le flyer distribué à la fin qui suscite sa méfiance. « Des cours de yoga gratuits dans un hôtel du centre, j’ai trouvé ça louche. » En tapant le titre du tract sur internet (« Méditation Sahaj »), la jeune femme découvre une association considérée comme une secte depuis 1995 par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).

Une alerte à la Ville… sans réponse

Le 18 août, la même association était responsable d’un deuxième atelier de méditation dans le parc de l’Orangerie. Sophie veut donc alerter la Ville de Strasbourg sur le passé de l’association. Elle écrit un mail le 13 août :

« Suite à ces informations, j’espère que la Ville de Strasbourg prendra les dispositions nécessaires pour ne pas continuer à cautionner et promouvoir cette association qui est en fait une secte dans le cadre de la Tournée Pratiques douces. »

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Le droit de réponse de l’association Sahaja Yoga

Enfants envoyés à l’étranger

Sophie n’a jamais reçu de réponse. En se renseignant sur le « Sahaja Yoga », elle a été « choquée par la vision de l’enfant au sein de cette mouvance. » Selon l’Unadfi, une association de défense des victimes de sectes, « chez Sahaja Yoga, les enfants n’appartiennent pas aux parents mais à la Mère Divine. Les parents sont encouragés à se séparer d’eux dès le plus jeune âge en les envoyant dans des ashrams et des écoles à l’étranger. »

Dans les années 90, la mouvance « Sahaja Yoga » s’est fait connaître lors de plusieurs procès liés à l’envoi d’enfants dans des « ashrams » en Inde, en Italie ou en République Tchèque. Ces lieux de spiritualité sont censés permettre à chacun de se recentrer sur soi-même. Un rapport de la Miviludes, daté de 2005, rapporte ces propos de Sri Mataji, la « Mère Divine » pour les adeptes du « Sahaja Yoga » :

« N’importe qui peut faire un enfant – même un chien peut faire un enfant (…) Aussi créer un enfant n’est pas une chose extraordinaire (…) Dire mes enfants ne vous aidera en rien, au contraire. Cela va vous enchaîner « totalement » (…) D’abord, vous avez renoncé à votre famille, renoncé à vos enfants, renoncé à tout, vous êtes parvenu à cette extrémité. maintenant vous y retournez. »

En 1995, les grands-parents de Thomas saisissaient la justice suite à l’envoi de leur petit-fils dans un « ashram » en Inde. Face au choix parental, la justice française concluait que « l’éloignement seul ne peut constituer à lui seul un abandon. » Dans un cas similaire en Belgique, trois ans plus tard, la Cour d’Appel d’Anvers en Belgique estimait « évident que la secte Sahaja Yoga a en effet comme un de ses objectifs la séparation absolue et définitive entre parents et enfants dès leur plus jeune âge. »

« Le Sahaja Yoga m’a sauvé la vie »

Contactée, la responsable strasbourgeoise du Sahaja Yoga n’a pas souhaité répondre à nos questions. Une responsable d’antenne en Picardie a rejeté en bloc les accusations de dérives sectaires. Cette enseignante retraitée défend l’association :

« Le Sahaja Yoga m’a sauvé la vie. Je n’aurais pas su me sortir de ma dépression sans la méditation. Bien sûr, elle ne guérit pas tout, mais elle va fortement améliorer les choses. Tenez, j’avais une dilatation des bronches. Depuis que je médite, j’ai guéri. J’avais aussi des spasmes dans le ventre à cause de problèmes intestinaux. Ca a commencé à diminuer trois mois après la méditation et trois ans après je suis guérie. »

Selon cette responsable locale, la pratique du Sahaja Yoga serait même capable de modifier vos gènes. D’après cette retraitée, l’exploit s’expliquerait par « l’éveil du Kundalini, une énergie sacrée. » Face à nos demandes de précision, elle invite à nous rendre à un cours : « Il n’y a pas grand chose à comprendre, quand vous êtes dans la paix, vous le comprenez. »

« Le phénomène sectaire s’est disséminé »

Selon plusieurs associations de défense contre les dérives sectaires, l’utilisation du yoga pour enrôler de nouveaux adeptes est une stratégie classique. Dans le Bas-Rhin comme le Haut-Rhin, les responsables de ces associations se souviennent de « Sahaja Yoga » mais n’en ont plus entendu parler depuis longtemps.

Gilbert Klein a rédigé une thèse en droit public, intitulée « Les sectes et le droit public ». Selon le président du Cercle Laïque pour la Prévention du Sectarisme, à Mulhouse, le phénomène sectaire a changé depuis le début des années 2000 :

« Vous savez, il y avait une période où il y avait des groupes bien identifiés comme Sahaja Yoga, la scientologie, la Nouvelle acropole, maintenant le phénomène sectaire s’est complètement disséminé. Il y a un tas de mini-groupes. »

« Un manque de vérification »

Contactée, la Ville de Strasbourg a admis « un manque de vérification » autour de l’association. Cette dernière a bénéficié de la crédulité municipale face aux propositions bénévoles. Car les offres payantes passent par une procédure de marché public, qui aurait sûrement écarté un groupe au passé aussi trouble. « L’association ne pourra plus faire de cours pour la Ville, assure l’administration, et désormais les services devront consulter le fichier de la Miviludes avant d’accepter une association. » Problème : cette institution de lutte contre les dérives sectaires est aujourd’hui menacée…

Droit de réponse de l’association Sahaja Yoga à l’article publié le 18 octobre 2019 par le site internet Rue89 Strasbourg

L’association Sahaja Yoga entend répondre aux propos tenus au sein de l’article numérique rédigé par Guillaume Krempp, intitulé « Yoga et dérive sectaire : comment la Ville de Strasbourg s’est laissé berner l’été dernier. »

Le titre de l’article, laisse croire, à travers l’usage des termes « s’est laissé berner », que notre association aurait cherché à tromper la municipalité de Strasbourg. Bien évidemment, il n’en est rien et l’usage de ce terme met en cause notre probité non seulement auprès de la Ville de Strasbourg mais également auprès des très nombreuses municipalités qui nous font confiance en France et partout dans le monde.

En effet, nous ne nous cachons pas et nos activités sont ouvertes à tous : la gratuité n’est pas une ruse, elle est la base de notre fonctionnement et le bénévolat en est le moyen.

L’association n’a pas non plus « bénéficié de la crédulité de la municipalité », elle a été contactée et choisie sur la base d’un contenu pédagogique de qualité destiné aux personnes souhaitant s’initier au yoga et à la méditation. Il n’y a là aucune manipulation, cette activité et son caractère bénévole étant inscrits dans les statuts de l’association, consultables par tous.

Notre association conteste donc vivement la pertinence des propos tenus à son égard.

Nous ne pouvons que regretter la démarche de « Sophie », qui après avoir trouvé sur internet des informations non vérifiées à notre sujet, a préféré en faire part anonymement à la municipalité plutôt que de nous interroger préalablement sur leur pertinence.

Ainsi, sur la base de ces informations, l’auteur de l’article indique que notre association est « considérée comme une secte par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires et ce « depuis 1995. »

Or, si nous avons bien figuré dans une liste établie par la Miviludes dans un ancien rapport de 1995, il convient de rappeler que cette liste a été désavouée par une circulaire ministérielle du 27 mai 2005.

Par ailleurs, dans un jugement (n°9910461/3) du 8 décembre 2004, le tribunal administratif de Paris a considéré que les activités de notre association ne pouvaient être regardées « comme pouvant porter atteinte à l’ordre public. »

Enfin, notre association n’a jamais été poursuivie ni condamnée pour des atteintes portées aux biens ou aux personnes.

Son mode de fonctionnement est ainsi bien éloigné de celui d’une « secte ». La Mairie de Strasbourg ne s’y est pas trompée.

L’auteur de l’article affirme : « Chez Sahaja Yoga les enfants n’appartiennent pas aux parents mais à la Mère Divine. Les parents sont encouragés à se séparer d’eux dès le plus jeune âge en les envoyant dans des ashrams et des écoles à l’étranger. »

Or, les associations Sahaja Yoga, en France et à l’international, n’interviennent jamais dans le choix des parents sur l’établissement scolaire de leurs enfants.

Tels sont les rectifications factuelles que l’association souhaitait apporter à cet article, dans le cadre de son droit de réponse, et ce afin de permettre aux lecteurs de se forger un avis sur une base plus nuancée.

Article actualisé le 27/09/2021 à 15h14
L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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