Affaire Naomi Musenga : les failles de la thèse d’une intoxication au paracétamol
Société 

Affaire Naomi Musenga : les failles de la thèse d’une intoxication au paracétamol

Des éléments du dossier médical et du rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) à propos du décès de Naomi Musenga démontrent que l’intoxication au paracétamol n’est pas possible. C’est pourtant encore la thèse officielle retenue à ce jour pour expliquer la mort de la jeune femme de 22 ans, en décembre 2017.

Des éléments tirés du dossier médical et du rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) démontent la thèse d’une intoxication au paracétamol de Naomi Musenga. Cette explication du décès de la jeune femme de 22 ans, dont l’appel au Samu avait été moqué par une opératrice fin décembre 2017, par une sorte de suicide médicamenteux minimiserait les responsabilités des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS) dans l’enchaînement des faits.

Cette explication a toujours été contestée par la famille de la victime, qui dénonce le retard des secours et la prise en charge de Naomi. Ces doutes sont fondés, car dans les documents du dossier médical, que Rue89 Strasbourg a pu consulter, les analyses réalisées au moment de la mort de Naomi à l’hôpital ainsi que lors de l’autopsie, ne mettent pas en évidence une surdose de paracétamol dans le corps de la jeune strasbourgeoise.

Pas d’hépatite toxique selon les analyses biologiques

Le 11 juillet 2018, un communiqué du procureur de Strasbourg, Yolande Renzi, indiquait que la mort de Naomi Musenga était « la conséquence d’une intoxication au paracétamol absorbé par automédication sur plusieurs jours. La destruction évolutive de son foie a emporté une défaillance de l’ensemble de ses organes conduisant rapidement (au décès de Naomi Musenga ndlr) ». 

Pourtant, les résultats de l’unique bilan sanguin réalisé peu avant la mort de Naomi montrent qu’il n’y avait pas d’hépatite, c’est à dire une inflammation et une perturbation du fonctionnement, au niveau du foie, organe où le paracétamol se métabolise.

Selon ce bilan, les taux des marqueurs biologiques du foie se situent en-dessous des chiffres habituellement indiqués lors d’une prise mortelle de paracétamol. Le taux de gamma GT de Naomi était à 28 unités internationales par litre (UI/L), pour une norme de 10 à 49 UI/L. Dans le cas d’une infection au paracétamol, les taux de gamma GT s’élèvent entre 150 et 450 UI/L. Idem pour la bilirubine, présent dans la bile et en faible quantité dans le sang, son taux se situait à 2,5 micro-moles par litre, pour une norme située entre 2 et 20 micro-moles par litre. Dans le cas d’une hépatite au paracétamol, les taux de bilirubine sont 3 à 6 fois supérieurs, entraînant une jaunisse ou ictère, or il est précisé dans le rapport d’autopsie, autre document que nous avons pu consulter, que Naomi n’en n’avait pas.

Des taux et des délais incompatibles

Quant aux marqueurs principaux des hépatites, les transaminases TGP et TGO (deux enzymes présentes au niveau du foie), les taux étaient respectivement de 335 UI/L et 319 UI/L (pour des normes comprises entre 10 et 50 UI/L). Lors d’une intoxication au paracétamol de gravité moyenne, sans risque mortel, ces taux se situent entre les 1 000 UI/L à 5 000 UI/L. Dans les cas d’hépatites sévères avec risque d’évolution vers un décès, les taux des transaminases dépassent les 20 000 UI/L ! On note également que les résultats du bilan hépatique, et en particulier les taux des transaminases, n’apparaissent pas dans le bilan transmis aux enquêteurs de l’IGAS, qui n’avaient donc pas connaissance de la normalité des marqueurs hépatiques.

L’Organisation mondiale pour la santé (OMS) indique qu’une dose unique de 10 à 15 grammes de paracétamol suffit à provoquer une nécrose du foie qui évolue en deux temps. L’OMS précise également que dans les 24 heures suivant la prise, une intoxication au paracétamol se manifeste par des symptômes tels que des vomissements et des nausées, accompagnés d’un état léthargique de fatigue ou de somnolence. L’atteinte du foie se fait progressivement, dans un second temps et elle ne devient menaçante que trois à quatre jours après la prise du médicament.

Pour le procureur, une intoxication au paracétamol serait la cause du décès de la jeune femme... (Dessin Ariane Pinel)

Pour le procureur, une intoxication au paracétamol serait la cause du décès de la jeune femme… (Dessin Ariane Pinel)

Sauf que chez Naomi Musenga, les troubles, du premier signe jusqu’au décès, semblent s’être déroulés sur la seule journée du 29 décembre 2017 et plusieurs témoignages que nous avons recueillis concordent pour affirmer que les jours précédents, et jusqu’à la veille de sa mort, la jeune femme ne se plaignait d’aucune douleur et n’avait pris aucun traitement.

Même le rapport d’autopsie indique que les analyses « n’ont pas apporté d’explication directe quant à la cause de la mort. » Le document note en outre, avec toute la retenue déontologique possible qu’il ne « semble pas légitime d’affirmer qu’il s’agissait d’une hépatite fulminante au paracétamol. » Les deux raisons invoquées sont le caractère peu étendu des lésions du foie (alors que la totalité du foie est atteinte lors d’une hépatite au paracétamol) et l’atteinte de certaines cellules du foie qui sont habituellement préservées lors d’une hépatite au paracétamol. Le rapport d’autopsie se poursuit toutefois en indiquant, au conditionnel, que les lésions du foie pourraient indiquer « un stade précoce d’intoxication au paracétamol ».

Du paracétamol uniquement dans un prélèvement pulmonaire

Une analyse toxicologique a été réalisée sur des échantillons prélevés lors de l’autopsie. Comme le corps de Naomi ne contenait plus aucune trace de sang, les prélèvements ont été effectués au niveau de l’oeil et au niveau du liquide entourant les poumons. Aucune trace de paracétamol n’a été retrouvée dans l’oeil et un taux modéré du médicament a été retrouvé dans le liquide pleural. Pour le Pr Christian Marescaux, qui épaule la famille Musenga et que l’hôpital de Strasbourg a tenté de poursuivre en 2015 pour avoir dénoncé des manques de créneaux d’IRM, la recherche de toxique réalisée à cet endroit est un « non-sens » :

« Naomi a vomi dans ses bronches et à ce moment-là, moins de l’équivalent d’un 1/10è de comprimé de paracétamol est passé dans les bronches puis dans le tissu pulmonaire et le liquide pleural. C’est au moment du vomissement que le liquide pleural a été contaminé par le paracétamol qui était présent en faible quantité dans l’estomac. Par ailleurs, Naomi a reçu par voie intraveineuse quatre médicaments puissants dont on ne retrouve aucune trace dans les prélèvements de liquide pleural ou oculaire. Ce qui veut bien dire que ces prélèvements au niveau de la plèvre ne montrent pas les médicaments qui ont été administrés par voie intraveineuse mais uniquement la contamination lors d’un vomissement dans les bronches. »

Dans une interview au Parisien le 17 janvier, la ministre de la Santé Agnès Buzyn avait pour sa part estimé que les analyses toxicologiques « n’avaient pas permis de connaître les causes du décès » de Naomi Musenga et craignait que les causes exactes de sa mort ne soient jamais connues.

Pourquoi avoir mis en avant la thèse du paracétamol ?

Christian Marescaux avance une autre hypothèse : celle d’un infarctus mésentérique (qui suit l’obstruction d’une artère ou d’une veine de la paroi des intestins). En juin, il questionnait l’hôpital et l’IGAS sur le refus d’envisager cette hypothèse : « pourquoi ne veulent-ils pas que l’infarctus mésentérique soit présenté ? » Stéphane Gayet, médecin des HUS et professeur à l’Université de Strasbourg, qui a exposé sur le site Atlantico les différents éléments qui pourraient mettre en doute la version officielle sur la mort de Naomi, indique que l’infarctus mésentérique est une urgence chirurgicale « classique et en principe connue de tous les médecins, bien qu’elle soit peu fréquente » chez un sujet jeune. Lorsqu’il est diagnostiqué, un protocole spécifique est mis en place.

Dans le cas de Naomi, qui se plaignait de violents maux de ventre le 29 décembre 2017, des failles dans la prise en charge et le diagnostic ont fait perdre près de cinq heures, depuis le premier appel au SAMU, à 11h30, et son admission en réanimation, à 16h30. Ces éléments mettraient en cause la responsabilité de l’hôpital. Contactés, les Hôpitaux universitaires de Strasbourg n’ont pas souhaité répondre à nos questions, invoquant l’enquête judiciaire toujours en cours.

Autre point qui pose question : le refus de l’hôpital de transmettre deux documents à la famille, qui cherchait à connaître les causes du décès. Dans son rapport rendu public en juin 2018 et disponible sur internet, l’IGAS mentionnait que le service de réanimation a répondu de manière incomplète aux parents de Naomi Musenga. « Deux des pièces, qui auraient pu éclairer les causes du décès n’ont pas été transmises », note l’IGAS.

Le 30 octobre, la famille Musenga, accompagnée de son avocat, a rencontré la juge d’instruction Sophie Thomann. Elle leur a annoncé la nomination prochaine d’un collège d’experts, chargé de faire la lumière sur ce qu’il s’est réellement passé.

L'AUTEUR
Ophelie Gobinet
Ophelie Gobinet
Journaliste indépendante. Le train Paris-Strasbourg est mon ami. J'aime écrire sur la culture hip hop de ma ville. Sujets société, jeunesse, inégalités et culture.

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