J’ai vécu un concert assis au Molo, quand la lumière brillait encore
Culture 

J’ai vécu un concert assis au Molo, quand la lumière brillait encore

actualisé le 26/10/2020 à 10h57

Après la Laiterie et l’Espace Django, c’était au tour du Molodoï d’accueillir une série de concerts assis. J’y étais le mardi 20 octobre et je vous raconte ma soirée, entre plaisir de retrouver la musique live et frustration de rester vissé sur sa chaise.

J’arrive devant le Molodoï peu avant 20 heures. Les spots sont allumés et crachent une lumière blanche aveuglante. Les portes sont grandes ouvertes, mais le vigile me fait signe de la main de rester en retrait. Très bien j’attends, ça fait des mois que j’attends. Mon dernier concert, c’était Livingstone, le 28 février au bar Le Local. À côté de moi dans la file, deux mecs se grillent une clope en buvant une pinte dans un écocup.

Le lieu reste le même, pas la pratique

Ça y est, l’un des bénévoles de l’association Pelpass nous invite à entrer dans la salle. Les stickers antifa sont toujours sur les murs, les flyers de soirées et les graffitis sont toujours là. Seuls des distributeurs de gel hydroalcoolique ont fait leur apparition. Ma compagne et moi nous dirigeons vers l’une des tables de deux installées devant la scène, parce que c’est ainsi désormais : tout le monde est sagement assis derrière sa petite table et les groupes sont priés de rester entre eux.

La fosse paraît vide, ça fait peine à voir… Je me prends alors à rêver de pogos sur un concert de punk ou de chorégraphies improbables bras dessus bras dessous devant une fanfare balkanique.

Ce soir, on me demande de rester assis et masqué. Et si je veux commander une bière, je n’ai même pas à me déplacer au bar. Non, je dois simplement agiter un petit drapeau et un bénévole de Pelpass vient prendre ma commande… Prendre ma commande. Au Molodoï.

« Imagine qu’il y en a qui sont en couvre-feu »

« On dirait un peu un cabaret ou une boîte de jazz », s’amuse Julie, ma voisine. Elle et ses potes sont venus à quatre pour voir jouer Lombre, ce mardi 20 octobre. « Ça va être une expérience de voir un concert de rap assis, glisse Romain. Pour un humoriste, c’est pas mal mais pour un rappeur, j’attends de voir. » Je me surprends à pouvoir parler à des inconnus, même masqué, même à distance. Voilà qui fait plaisir. Très vite, nous sommes rejoints par Céline, pour qui venir ce soir est une démarche militante :

« J’étais avec des copains qui ne voulaient pas venir voir un concert du fait de la situation sanitaire. Pour moi, être là ce soir, c’est vraiment défendre les intermittents mais aussi une asso, Pelpass, qui fait vachement bouger Strasbourg. »

Le temps file et la première partie va bientôt commencer. Avant de retourner m’asseoir, je jette un oeil autour de moi. Voilà une salle qui se tient sage ! Assis à table, personne ne bronche.

Terminés les tapes sur l’épaule d’une connaissance au bar, impossible de croiser le regard complice d’un voisin d’urinoir qui a enchaîné (trop vite) les Meteor… « Imagine qu’il y en a qui sont en couvre-feu, me fait remarquer Marie, ma compagne. On ne se rend pas compte de la chance qu’on a. »

Romain, Céline, Morgane et Julie avant d’assister au concert de Céaile & Wesh Taum, la première partie de Lombre (Photo Robin Dussenne / Rue89 Strasbourg)

L’oreille attentive

La lumière se tamise et Wesh Taum fait son entrée. Ses copains du premier rang donnent de la voix. « C’est vraiment chaud de faire des concerts en ce moment », rappelle le jeune artiste. Après quelques chansons d’électro pop, il est rejoint sur scène par sa complice Céaile. « On va faire une chanson qui va montrer notre seum au monde, parce qu’on a commencé à faire de la musique pendant le confinement », confie-t-il. Un titre sobrement intitulé Le Seum, que je trouve de circonstance face à la situation sanitaire actuelle.

Sans le savoir, j’assiste peut-être à mon dernier concert avant des semaines. À l’heure où j’écris ces lignes, le couvre-feu est depuis étendu au Bas-Rhin. Seum ! Les bars doivent rester fermés, y compris en journée. Re-Seum ! Et on nous annonce un marché de Noël sans chalets. Re-re-Seum !

Mais revenons au concert de Lombre, qui est sur le point de commencer. Je n’ai pas de regret de rester assis. Cette première partie, je l’ai vécue comme beaucoup d’autres : un peu en retrait, l’oreille attentive bien sûr, mais pas encore prêt à me lâcher. Un peu comme en festival, quand tu décides de rester assis dans l’herbe en attendant qu’un groupe que tu kiffes plus monte sur scène.

L’envie de bouger

La suite de la soirée me fait rapidement changer d’avis. Les premiers accords de guitare traversent le Molodoï. Lombre débite ses textes, d’une précision chirurgicale. L’Aveyronnais danse, s’agite. Sa présence scénique est folle. J’ai envie de me lever, de balancer les bras, de danser, mais je me contente de taper du pied et de dodeliner la tête. Devant moi, j’aperçois une nana du premier rang, dont une jambe posée sur la table bouge au rythme des beats.

On ne va pas se mentir, il manque une touche de folie et de lâcher-prise, mais j’arrive quand même à passer une bonne soirée. Je pense que la chaleur des salles de concerts m’avait trop manquée. Pendant le confinement, j’ai essayé de regarder des lives. Le streaming c’est bien, mais c’est comme les apéros Skype, on s’en lasse vite. Je prends conscience de l’importance de profiter du moment présent et me mets à éprouver une nostalgie particulière, en repensant aux soirées (Karpatt, Thylacine, Fanfar’o’doï, la Rue Kétanou, Altın Gün) que j’ai enchaînées de mi-janvier à mi-février. On croit toujours que tout est acquis.

Les spectateurs étaient invités à rester assis à leur place pendant toute la durée du concert (Photo Robin Dussenne / Rue89 Strasbourg)

« L’espoir est noir, mais l’espoir n’est pas mort »

Le show arrive à sa fin. Andréas Touzé, alias Lombre entame le refrain de sa dernière chanson : « L’espoir est noir, mais l’espoir n’est pas mort ». Les lumières se rallument, je retrouve mes voisins de table. Leur ressenti est comme le mien : mitigé. « Il n’y a rien d’agréable à aller voir un concert assis, mais ça fait du bien », témoigne Céline. Romain, lui, n’a pas apprécié que l’artiste rappelle la situation sanitaire : « On nous emmerde déjà tous les jours dans les infos avec ça ». Julie tempère les propos de son ami :

« Tu te mets à apprécier des choses que tu n’apprécierais pas forcément comme la scénographie, mais franchement je suis frustrée, j’aurais aimé me lever et danser avec lui. Peut-être que c’était de la pudeur, peut-être que j’aurais dû le faire »

Ce premier concert assis n’a pas été l’un de mes meilleurs gigs, mais comme toutes les premières fois, ce moment restera un souvenir marquant. Alors, j’ai envie de me concentrer sur cette dernière phrase de la chanson de Lombre, entonnée en choeur par le public du Molo : « La lumière brille encore ».

Aller plus loin

Sur Rue89 Strasbourg : Le Molodoï prend des airs de cabaret pour le retour des concerts Pelpass (avec la suite de la programmation)

L'AUTEUR
Robin Dussenne
Normand exilé en Alsace, j'aime écrire sur les migrants, les religions, les minorités et les musiques métissées.

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