Jean-François Keller, le passionné d’étoffes qui se servait dans son musée
Société 

Jean-François Keller, le passionné d’étoffes qui se servait dans son musée

En 2018, le musée de l’impression sur étoffes à Mulhouse constate la disparition de vases et de pièces textiles de grande valeur. Très vite, la police arrête l’auteur… qui s’avère être un responsable du musée. Pas voleur dans l’âme, il a « juste » profité du trésor qu’il avait sous la main pour satisfaire ses envies de faste et de vengeance.

Début avril 2018, le Musée de l’impression sur étoffes (Mise) de Mulhouse reçoit un appel d’une maison de vente aux enchères, Sotheby’s Paris : en cause, des soupçons autour de vases Gallé proposés à la vente, d’une valeur de 100 000 à 200 000 euros chacun. 

Le directeur, Eric Bellargent, constate qu’il manque effectivement trois vases, sur les neuf en dépôt au musée, et porte plainte. Le 17 avril, il décède dans un accident au musée, tombant d’une échelle alors qu’il changeait une ampoule.

Au fur et à mesure, le musée fait état d’autres anomalies : il manque plus de 400 carrés Hermès, des foulards dont la valeur oscille entre 200 et 500€, sur les 515 conservés sur place. Ces pièces étaient exposées au service d’utilisation des documents (SUD), où des clients viennent consulter les collections pour s’en inspirer ou s’informer. Comme le rapportait L’Express dès 1993, des « stylistes du monde entier (200 clients réguliers) [venaient] piocher dans plus de 3 millions de modèles, classés robe ou ameublement ».

Nombreux sont les Américains : certaines clientes spécialistes du patchwork sont venues régulièrement pendant 14 ans comparer leurs motifs avec ceux du musée.

Le Mise de Mulhouse est en crise depuis l’an dernier (photo wikimedia commons)

C’est au SUD également que le récolement et l’inventaire lancés à l’été 2018 mettent à jour des manques criants : plus de 3 500 livres d’échantillons (du fonds « Texunion ») manquent à l’appel, tout comme des dessins et empreintes cachemire. En novembre 2018, la maison de ventes Art Richelieu retire d’une vente textile à Drouot (Paris) onze albums de tissus, à la demande du service des Musées de France, « en raison de certitudes ou de présomptions graves d’appartenance aux collections du Musée de l’impression sur étoffes », rapporte le Journal des Arts, cité par L’Alsace. La valeur d’un seul de ces livres peut aller de 200 à 1000€. 

Quand la maison Sotheby’s appelle le musée au sujet des vases, le responsable de ce fameux « SUD » s’appelle alors Jean-François Keller. En arrêt maladie, le délégué à la conservation ne vient pas au travail depuis des semaines…

La « timidité tranquille » du gardien du « trésor »

L’homme d’aujourd’hui 60 ans travaillait au Mise depuis 1986. C’est en 2011 qu’il a été nommé délégué à la conservation. Des sources proches du musée le décrivent comme quelqu’un d’agréable, plein de talent, cultivé :

« Tout le monde l’adorait. Il parlait plusieurs langues, il trouvait plein de choses intéressantes pour le musée, il avait vraiment un don. Il était charmant. »

En l’an 2000, le journal La Croix lui consacre un portrait, débutant par ces quelques lignes : « le calme apparent de Jean-François Keller, sorte de timidité tranquille qu’accentue l’apaisement du musée de l’Impression sur étoffes, va vite se révéler trompeur. Voilà un passionné total. »

L’article parle de sa passion pour les étoffes, qui se retrouvent dans son appartement, entre « drapés » et « nappes superbes ». Le texte évoque le SUD, un « trésor dont il a la garde » (L’Express parlait d’un « Fort Knox sur lequel il règne »).

Jean-François Keller y parle ainsi de son travail : « Le SUD, au fond, n’est qu’une grosse base de données. Notre devoir est simplement de montrer et de partager des savoirs. » On y apprend qu’il a découvert le musée et son métier « presque par hasard », lui qui était un ancien cadre d’administration reconverti à la muséographie et ne « savait pas que le musée existait » avant d’y travailler.

Son interview sur le site independent-collectors laisse à voir sa facette de collectionneur d’art. Il s’y réjouit que le monde des collectionneurs « revienne à l’art », alors que c’était un « milieu lié à l’argent et au marché »…

Un dénouement rapide et des aveux

Après l’affaire des vases, la police enquête sur ces disparitions de pièces de collection et les soupçons des enquêteurs se portent rapidement sur… le délégué à la conservation. Le 26 avril, Jean-François Keller est arrêté en Allemagne et mis en examen pour vols et détournements. Il reconnaît les vols des vases et de 215 carrés Hermès revendus sur eBay (le site de revente en ligne). Remis en liberté à l’été 2018, il attend depuis que l’instruction suive son cours. Les DNA rapportaient en avril 2018 que Jean-François Keller aurait « voulu se venger de sa hiérarchie ».

Relations orageuses au sommet

Au musée, il formait avec le directeur un duo « libre de faire ce qu’il voulait », d’après des employés du musée. Le directeur « orchestrait tout » et le délégué à la conservation supervisait, seul, le SUD, qui était « bien séparé » des réserves et collections où travaillaient le reste du personnel.

Depuis 1997, ce département avait quitté le bâtiment principal, pour investir une petite maison à côté du musée (où se tient aujourd’hui un parking). C’est là qu’il recevait les clients, qui « étaient rois ». Peu à peu, Jean-François Keller s’est créé un large réseau, a beaucoup voyagé, au Japon, à New York, pour présenter des pièces de collection, et fréquentait ainsi des stylistes et artistes… En 2017, il faisait partie du comité de sélection pour Art Paris, le salon d’art contemporain.

La collection et les réserves du musée sont immenses : plus de 40 000 objets. Ici, les planches servant à l’ancien procédé d’impression (photo wikimedia commons)

Ce sentiment de toute puissance serait monté à la tête des deux hommes forts du Mise, qui avaient déjà un caractère bien trempé, selon des salariés ayant connu les deux hommes pendant plusieurs années :

« Parfois, le directeur le traitait bien, et parfois, ils ne se supportaient plus. On peut dire qu’ils s’aimaient et se haïssaient en même temps. »

Un témoin raconte qu’Eric Bellargent recevait des droits d’auteur pour des livres écrits pour la maison Taschen (qui publie des livres d’art, NDLR), et que Jean-François Keller, jaloux, aurait demandé à recevoir un plus gros salaire. Faisant face au refus du directeur, il lui en aurait voulu.

Des failles dans le fonctionnement du musée

Cette organisation du musée, qui n’avait plus de véritable conservateur depuis 3 ans, favorisait l’impunité, d’après une des sources proches de l’affaire, ayant connu le fonctionnement du lieu :

« Il y a eu plusieurs alertes, depuis plusieurs années, du personnel vers la direction, et aussi en externe. Le directeur ne pouvait pas ne pas savoir pour les vols. Mais quand un directeur et son bras droit sont idolâtrés par ceux qui gravitent autour du musée, quand ils jouissent d’une position « haut placée » dans la ville, que voulez-vous faire ? »

Un autre témoin connaissant très bien le musée pointe que l’absence de ces ouvrages pouvait se constater très facilement, avant même l’inventaire de l’été 2018 :

« Il y avait un mur entier de livres de la collection Texunion, qui impressionnait dès qu’on entrait dans la pièce au SUD. Au bout d’un moment, il a été évident qu’il restait seulement quelques livres disséminés. Le directeur ne pouvait pas ne pas avoir vu. »

Des passionnés et stylistes du monde entier viennent consulter les livres d’échantillons stockés au SUD. Il en manque 3500. (photo wikimedia commons)

Le président du musée, Pascal Bangratz, a finalement porté plainte en novembre 2018 pour le vol de ces 11 livres, alors que le personnel lui avait adressé une lettre ouverte témoignant de leur consternation face au fait qu’il n’ait « pas porté plainte sur l’ensemble des vols et disparitions constatées malgré des manques communiqués dès le 23 mai », rapporte le Journal L’Alsace.

Des vols facilités par des lacunes d’inventaire

Le musée aurait souffert d’un manque de moyens alloués au traçage, avance une des sources ayant connu de près le fonctionnement du lieu :

« Quand on reçoit des subventions, il devrait y avoir des contrôles, or il y avait vraiment un manque de supervision, de comptabilité rigoureuse… Il n’y avait pas de fichier informatique. L’inventaire n’a jamais pu être bien fait. »

Alors que 40 000 objets avaient été consignés en photos numériques, celles-ci ont un jour disparu en une nuit, faute de compétences informatiques pour les sauvegarder contre cette éventualité. Seules des diapositives subsistent, qui permettent aujourd’hui de faire des comparaisons avec les objets du SUD.

Le musée entame un très long inventaire, dû à la grande diversité de ses pièces (photo wikimedia commons)

Le pillage des collections laisse le Mise dans une grande crise, qui s’ajoute aux difficultés financières. Des employés actuels parlent d’une « situation triste à pleurer » et regrettent une déconsidération de l’œuvre et du patrimoine :

« Un musée, c’est ce qu’on lègue à nos enfants, c’est conserver un patrimoine. Ceux qui ont fait ça ont vendu cet héritage. C’est tellement dommage. »

Pour les livres retirés de la vente Drouot, une enquête est en cours, mais le modus operandi pour faire arriver ces livres à une vente parisienne n’est pas encore connu.

L'AUTEUR
Déborah Liss
Pigiste, Strasbourgeoise, avec une passion pour l'écriture et les voyages. Intérêt pour les questions de société, l'Europe et le franco-allemand. Passée par l'IEP, L'Alsace, ARTE, et autres expériences enrichissantes!

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