Kamisa Negra, la chanteuse strasbourgeoise validée par Booba
Culture 

Kamisa Negra, la chanteuse strasbourgeoise validée par Booba

actualisé le 17/03/2019 à 22h12

À 25 ans, Kamisa Negra a sorti en février son premier single, Démons. Animatrice périscolaire originaire du Neuhof, elle a été révélée à un plus large public avec sa reprise de DKR du rappeur Booba en 2017 et a été finaliste de l’émission la Nouvelle Star sur M6 la même année. La chanteuse espère désormais dépasser les frontières de l’Alsace et signer avec une maison de disques. Plongée dans l’univers sombre de cette chanteuse à la voix lumineuse.

Mettons tout de suite les choses au point : Kamisa Negra se prononce « Kamissa ». Et gare à ceux qui oseraient dire « Kamiza » : ils risqueraient de se piquer à cette chanteuse strasbourgeoise de 25 ans dont le premier titre, Démons, est sorti le 8 février. Pour la jeune femme originaire du quartier du Neuhof, se livrer en interview n’est pas un exercice évident. « Quand tu es artiste, tu as déjà tout expliqué dans la chanson », pose-t-elle timidement.

Pourtant, ses démons, Kamisa Negra, sait les faire parler. Son titre de 3 minutes 38 est sombre, introspectif et sonne comme une déclaration de guerre, une mise en garde qui balance entre « ego trip » (terme anglais pour désigner les textes qui flattent l’ego) et punchlines féministes. Le message est clair : la Strasbourgeoise débarque dans le « game » de la musique, cette compétition entre artistes dont le but est d’être le meilleur.

D’ailleurs, la jeune femme le chante : « J’ouvre la porte sans les clés, (…) j’ai des comptes à régler », « j’ai le talent tu peux pas l’ôter », « j’suis la nouvelle re-sta (star, en verlan) ». « Ce qu’on essaie d’amener avec mon équipe, c’est l’image d’une femme qui aime poser sa voix sur le son comme un homme », explique Kamisa Negra, pour qui Démons a aussi le goût de la rébellion. Et le créneau est là : à l’instar de la nouvelle génération d’artistes telles que Aya Nakamura (l’interprète du tube Djadja), de Marwa Loud (originaire de Strasbourg) ou de la rappeuse Chilla qui connaissent un succès au niveau national, Kamisa Negra maîtrise son image à travers ses clips, joue de l’image de la femme forte qui, comme les hommes, réclame le succès et la réussite.

Démons, premier clip et premier tube, pour la chanteuse strasbourgeoise (vidéo YouTube)

Booba, « Nouvelle Star » et Instagram

Elle se fait connaître en 2016 sur YouTube avec ses cover (reprises), sept au total, de chansons d’Amy Winehouse, Justin Bieber ou Rihanna dont certaines ont été adaptées en français. Chaque titre s’accompagne d’un clip vidéo scénarisé et abouti, réalisé par l’association Les Vieux Arts, basée à Vendenheim. L’une des plus surprenantes adaptation est une reprise d’un titre du rappeur marseillais Jul, que Kamisa Negra s’est complètement appropriée dans une réorchestration aux accents reggae (il suffit d’écouter l’original pour s’en rendre compte).

Mais c’est avec sa cover en mode piano-voix de DKR de Booba, qui cumule plus de deux millions de vues sur YouTube, que le tournant va s’opérer. Le rappeur valide la reprise en la partageant sur son propre compte Instagram en janvier 2017. Une reconnaissance pour Kamisa Negra qui lui permettra de se faire connaître par un public plus large et de se faire repérer par la production de l’émission « La Nouvelle Star » sur M6, il y a deux ans. Elle ira jusqu’en finale du programme et garde de ce passage en télé un « super souvenir ». L’Alsacienne nuance toutefois, évoquant l’importance des réseaux sociaux : 

« Selon moi, internet est un accélérateur de carrière, plus que la télé. On s’aperçoit aujourd’hui que c’est la musique en streaming qui domine le marché. Dès qu’il se passe quelque chose aujourd’hui, ça se retrouve sur les réseaux sociaux. Tout ça, à la vitesse de l’éclair. »

Noirceur sur ses habits plutôt que dans son coeur

Sur son propre compte Instagram, où elle cumule plus de 10 000 abonnés, elle affiche un look et des coupes de cheveux à l’image de sa personnalité : toujours en mouvement. Une constante tout de même : ses lentilles de couleur pour les yeux, derrière lesquelles elle se retranche parfois. « Un bel accessoire », sourit-elle. Avant d’opter pour son actuel nom de scène, Kamisa Negra, Camille Paulo de son vrai nom, s’est d’abord appelée Camille Milca, comme le chocolat, « mais sans le k ». Puis Cam, « juste Cam, genre la came du coin, la came du son, celle que tu prends sans modération mais qui ne te flingue pas l’esprit », décrypte-t-elle. Puis est venu Kamisa Negra, inspiré de l’énorme tube mondial de l’été 2004 Camisa Negra (la chemise noire, ndlr), du Colombien Juanes : 

« À la base, j’ai plusieurs personnalités. Mais quand j’ai entendu cette chanson je me suis dit « ah ouais ça le fait ! Avec un ‘k’ c’est mieux ! » Et puis « negra » c’est noir, « camisa » c’est la chemise, je m’habille souvent en noir, c’est la meilleure couleur pour moi, parce-que dans le noir y’a de l’espoir ! Et puis dans cette chanson, Juanes raconte qu’il préfère porter la noirceur sur ses habits plutôt que dans son coeur. C’est exactement moi. »

Dans la vie, Kamisa Negra est aussi animatrice périscolaire dans une école strasbourgeoise, où les parents d’élèves la reconnaissent parfois. Elle aimerait se fixer afin de pouvoir définitivement se consacrer à la musique et être en contact avec une maison de disques.

"Tous mes tatouages correspondent à un moment particulier de ma vie" / Crédit : Doc Haze.

« Tous mes tatouages correspondent à des moments particuliers de ma vie » (Photo Doc Haze)

L’œil du tigre

Avec son équipe – exclusivement masculine – Kamisa Negra évolue au sein du label strasbourgeois Remade Music, structuré autour d’elle et de son projet. Elle parle de ses producteurs, co-auteurs et compositeurs, comme des « pointures », qui sont avant tout ses amis : 

« On travaille ensemble depuis quatre ans, mais ce sont des connaissances de longue date. Ils ont eu un coup de coeur musical pour moi et moi pour eux. Il n’y a personne d’autre qui pourrait mieux écrire ou composer pour moi. Et j’ai toujours le dernier mot sur tout ce qui me concerne. La transparence est totale. »

Quand elle parle, comme lorsqu’elle chante, c’est son grain de voix cassé qui accroche l’oreille. « J’aime bien boire, j’aime bien fumer », confesse-t-elle dans un sourire pour évoquer sa voix de ténor. Parmi ses « 15 ou 18 tatouages », qui recouvrent son corps, son préféré, le tigre gravé sur son cou, raconte l’histoire d’une revanche : 

« J’avais des nodules dans la gorge. Le jour de l’opération, avant même que je ne signe la décharge, l’ORL m’ausculte et me dit que le nodule qui était assez important et qui posait problème n’est plus là. Au moment où il me l’annonce, il y avait dans son bureau un petit poste radio qui passait la chanson Eye of the Tiger de Survivor. Et depuis ce jour-là, je me suis dit « ok, j’ai passé une étape ». Et franchement, j’ai vu ma vie défiler devant mes yeux. Ce tigre là, c’est une revanche, même avec ma voix cassée, même avec ces histoires de nodules, je ne m’avoue pas vaincue. Ça rejoint un peu l’esprit de Démons. »

"Le Neuhof c'est mon berceau". / Crédit : Vincent Oliveira

« Le Neuhof c’est mon berceau ». (Photo Vincent Oliveira)

« La richesse qu’il y a dans mes chansons est la même que celle de mon quartier »

Née en 1993 d’un père congolais et d’une mère alsacienne, la jeune femme commence à chanter dès l’âge de 4 ans. Biberonnée à la rumba congolaise, la soul ou du gospel, elle grandit au Neuhof dans une famille de huit enfants dont un seul ne chante pas. « Si tu vas au Neuhof, tu demandes “la famille qui chante”,  les gens vont t’indiquer le chemin, » s’amuse-t-elle à raconter. À 10 ans, elle intègre l’association de chant des Gospel Kids avant de tenter le télé-crochet X-Factor en 2011 avec le groupe strasbourgeois les Five Sisters.

Le groupe ne gagnera pas la compétition mais c’est après cette aventure que Kamisa Negra décide de se lancer en solo. « Tout le monde a fait du gospel dans ma famille. C’était ça notre jeunesse. On traînait pas dans le quartier. L’été c’était soit colonies de vacances, soit gospel, » se souvient-elle.

En octobre 2017, elle s’est produite à l’Espace Django, au Neuhof, où elle vit toujours. « C’était important et symbolique pour moi de jouer à domicile », se souvient-elle, pleine d’émotion. D’ailleurs, à l’écouter parler, le Neuhof et la musique semblent indissociables : 

« Quand j’étais petite, il y avait un DJ qui scratchait en bas de chez moi, il passait du rap américain. J’aime le Neuhof pour ça. Il y a aussi la musique manouche, que j’apprécie beaucoup. La richesse qu’il y a dans mes chansons, c’est comme ce que tu peux trouver dans mon quartier. »

Alors que l’entretien est sur le point de s’achever, Kamisa Negra confie ne pas être pressée de fêter ses 26 ans, en avril. « Je profite encore de mes 25 ans », se marre-t-elle, avant de se rassurer  : « non, je fais genre, mais 26 ans ça va être bien. » Un autre démon à exorciser ?

L'AUTEUR
Ophélie Gobinet
Ophélie Gobinet
Journaliste indépendante. Le train Paris-Strasbourg est mon ami. J'aime écrire sur la culture hip hop de ma ville. Sujets société, jeunesse, inégalités et culture.

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