La Maison du Bâtiment, une tour aux mille histoires
Environnement 

La Maison du Bâtiment, une tour aux mille histoires

actualisé le 15/07/2020 à 20h58

Archives vivantes – Autrefois propriété d’entreprises du BTP, la tour de la Maison du Bâtiment a vécu d’autres vies avant d’abriter des logements et une résidence étudiante. Jadis, des squatteurs volaient leur ticket d’accès au toit de cette tour, à l’abandon pendant près de dix ans.

Bâtisse de 48 mètres de haut récemment rénovée aux allures futuristes, on connaît l’ancienne « Maison du bâtiment » comme le premier édifice que l’on voit de Strasbourg, en arrivant du nord par l’autoroute. Mais à sa construction, entre 1964 et 1968, l’A35 n’arrivait même pas jusqu’à la place de Haguenau.

Aujourd’hui rénovée pour abriter des logements et appelée « La Canopée », la tour a connu sept maires et la multiplication par vingt des automobilistes qui l’aperçoivent chaque jour en longeant la ville. Surtout, elle a muté d’un centre de documentation sur le bâtiment et les travaux publics (BTP) à une résidence étudiante, en passant par dix ans de squat plus ou moins créatif.

Archives vivantes

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Centre européen de documentation du bâtiment

À son inauguration en 1968, la Maison du bâtiment et sa salle de conférence de 300 places constituent un quartier général pour les professionnels du BTP, architectes et entrepreneurs. Le grand public est aussi invité à venir visiter les 4 000 mètres carrés d’exposition sur la construction ou à se renseigner sur les matériaux. Les étages supérieurs de la tour abritent des bureaux pour les fédérations professionnelles et leurs syndicats.

Interview d’acteurs du BTP à propos du Centre européen de documentation du bâtiment à Strasbourg, en novembre 1966 (vidéo INA)

En 2006, la dizaine de sociétés du BTP présentes entre ces murs déménage au nouvel Espace européen de l’entreprise, à Schiltigheim. Deux ans plus tard, en 2008, un accord est trouvé avec le promoteur Spiral et l’assureur Camacte pour transformer la tour en commerces et logements, tout en y conservant des bureaux.

Entre-temps, confronté à la présence d’amiante, Spiral a dû réorienter son projet de reconversion en y incluant une démolition. Les copropriétaires, considérant que la promesse de vente n’était pas réalisée, ont exigé des dommages et intérêts. Ce contentieux bloquera les négociations jusqu’en 2016, laps de temps pendant lequel la tour a été laissée à l’abandon… et à la merci des intrus.

Passage clandestin et tags géants

Le 7 avril 2010, des individus ont tagué une partie du toit, très exposée – si bien, d’ailleurs, que le prix d’un affichage sur la façade atteint les 30 000 euros par mois. Mais pour les graffeurs locaux Kems, Moke et TFG, pas question de payer pour cette notoriété.

Reportage sur les tags de la Maison du Bâtiment (vidéo StrasTV)

Rue89 Strasbourg a retrouvé Moke, l’un des signataires du graff. Avec ses compères, ils pensent être les premiers à avoir ouvert un passage clandestin dans la tour. Souhaitant garder l’anonymat, il raconte la genèse de cette idée folle :

« Quand on a remarqué qu’ils avaient tout barricadé, on s’est décidés, avec Kems (l’auteur du premier graff à gauche sur la vidéo, NDLR) à faire un repérage un premier soir, vers 23 heures. On fait quelques tags en bas de l’immeuble, sur le contreplaqué. On commence à en arracher un coin. Derrière, c’est des vitres avec plein de couches de protection. On attrape un marteau qui traîne dans notre coffre. Et là, on part pour des heures à faire un trou de genre, 30 centimètres de diamètre, pour se glisser dedans. Une fois passés, on arrive directement dans le hall. On appelle deux, trois copains pour visiter – on veut qu’ils ramènent des bières pour faire une soirée tout en haut ! La vue est magnifique. On réalise le potentiel du spot… et on décide d’aller taguer le lendemain, dans la nuit. »

Ainsi se réveille Strasbourg le 7 avril 2010, surplombée pour les six prochaines années par les tags de Kems, Moke et TFG. Et la Maison du bâtiment a désormais une faille, par laquelle n’importe qui peut rentrer. Moke affirme n’être jamais retourné sur les lieux. Un de ses amis raconte :

« Les mois suivants, quand on passait devant, on voyait que les fenêtres commençaient à être cassées petit à petit. Ça avait l’air d’être de plus en plus squatté, par des gens qui ne venaient pas du tout faire du graff : des ferrailleurs, des ados ou des marginaux. »

Des squatteurs et des SDF

Inès et Selma – les prénoms ont été modifiés – font partie de cette « deuxième vague » de squatteurs. Et si leurs passages à la « Maison du bât' » n’ont pas été aussi créatifs que celui de Kems, Moke et TFG, ils sont chargés d’histoires humaines. En 2012, alors qu’elle est en seconde, Selma se lie d’amitié avec Kaya. À vingt ans, le jeune homme est SDF. Viré de chez lui par son père alors qu’il était collégien, il erre de squats en rues, disparaissant régulièrement de son QG de la rue des Grandes-Arcades pour réapparaître quelques jours plus tard. Un soir, elle lui demande : « Tu étais où ? » « – À la Maison du bâtiment », répond-il.

Pendant des années, la tour a abrité entre ses murs de nombreux sans-abris comme Kaya :

« Il s’était installé une petite chambre dans l’un des anciens bureaux et la fermait avec une cale, explique Selma, qui a parfois passé la nuit là-bas pour lui tenir compagnie. Quand il faisait froid, il s’y installait pour plusieurs jours. Il y avait d’autres SDF, plutôt plus âgés, qui se droguaient et vivaient avec des chiens. Avec Kaya, on ne se mélangeait pas trop avec eux, ils nous faisaient un peu peur. »

Selma, « squatteuse » de la Maison du bâtiment entre 2012 et 2016
Etat de la Maison du bâtiment en 2016 et point sur son avenir, par France 3 Alsace

Qu’est-ce qui poussait des ados comme Inès et Selma – scolarisées, assidues – à passer des jours et des nuits dans un lieu squatté par des toxicomanes ? « On allait au lycée Kléber, à 500 mètres de la Maison du Bât’. Plein d’élèves squattaient là, à l’époque ! Certains venaient s’offrir la vue d’en haut quand ils avaient une heure de perm' », se souviennent-elles. « On faisait un peu d’urbex, on jouait à se faire peur. Parfois, j’y emmenais une meuf pour l’impressionner… », rigole Inès.

L’actuelle « Canopée », ex-Maison du bâtiment (à gauche), et la nouvelle tour « Plein ciel » (à droite). (Photo Lola Collombat / Rue89 Strasbourg)

En 2016, le projet de réhabilitation de la tour en résidence étudiante est validé et confié au promoteur Edifipierre. Plus question de démolir l’édifice. Selma raconte que Kaya, le jeune sans-abri, a brusquement quitté la ville, un an plus tard. Pile quand a débuté la rénovation de la Maison du bâtiment.

L'AUTEUR
Lola Collombat
Journaliste, fan de politique, de longboard et de Strasbourg.

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