« Quand je me suis installé, en 2021, j’ai dû acheter un tracteur, des parts sociales…Sur une exploitation de 30 hectares, ça commence déjà à faire cher. J’ai encore 250 000 euros à rembourser », soupire Geoffrey Fikuart, éleveur à Lorquin, dans le département de la Moselle. Cet agriculteur de 38 ans, syndiqué à la Coordination rurale, possède 22 vaches destinées à l’élevage de veaux, 60 brebis et 7 truies. Il fait partie des quelques 5 000 agriculteurs venus de plusieurs pays d’Europe pour manifester devant le Parlement européen contre le traité de libre échange avec les pays du Mercosur mardi 20 janvier.
L’éleveur s’inquiète de l’arrivée de produits agricoles à bas coûts sur le marché français. Les bovins produits en Amérique du sud pourraient faire chuter les cours de la coopérative Lorca, qui lui achète tous ses veaux. Seul sur son exploitation, Geoffrey Fikuart est contraint de produire du biogaz en parallèle de son activité d’élevage pour s’en sortir financièrement tandis qu’existent en Amérique latine des conditions d’élevage intensif interdites en France.

Peur de transmettre un fardeau aux enfants
L’agriculteur souhaiterait transmettre son exploitation à son fils mais il n’a guère confiance en l’avenir. « Pour l’instant, il n’a que 5 ans. Mais si je ne me bats pas pour l’agriculture aujourd’hui, je ne pourrai rien lui laisser », souffle t-il. Depuis le boulevard de Dresde, qui longe le Parlement européen, les agriculteurs nichés dans leurs tracteurs défilent sans discontinuer, les mains vissées sur leurs klaxons. Des pétards explosent régulièrement et en font sursauter certains, tandis que les autres s’esclaffent. Les jeunes sont nombreux à s’être mobilisés, on les repère dans quelques cabines de conduite.

La question de l’héritage ne fait pas l’unanimité parmi les professionnels. Gilles Mertz (FDSEA 67), agriculteur à Elsenheim, dans le Bas-Rhin, aimerait dissuader ses enfants de prendre la relève :
« Moi j’ai repris l’exploitation en 2013, je suis de la quatrième génération. Nos filles de 5 et 12 ans sont déjà à fond là-dedans, la grande prévoit même d’aller en lycée agricole. Si elles avaient pu venir aujourd’hui, elles l’auraient fait. On se bat pour qu’elles aient quelque chose mais on en vient à se demander si ce ne sera pas plutôt un fardeau pour elles. »

Cet exploitant produit du lait, de l’orge, du maïs, du tournesol et du soja à destination de négociants dont il dépend des cours mondiaux pour ses revenus. Il écoule également des pommes de terre en vente directe. « On n’arrive plus à joindre les deux bouts. Le prix des intrants (pesticides et fertilisants, NDLR) explose et celui des céréales ne fait que diminuer. À côté, je suis obligé de faire des prestations pour d’autres agriculteurs, comme du battage ou des semis », déplore Gilles Mertz.
Une activité salariée en plus
Pourtant, ses charges salariales sont réduites à son revenu et à celui d’un apprenti. Son épouse, Catherine Mertz, assure bénévolement le travail administratif :
« Je n’ai pas eu le choix que de retrouver un emploi pour compléter nos revenus. Et l’endettement, il vaut mieux ne pas en parler. On ne pourra bientôt plus investir dans du matériel parce qu’on n’y arrivera plus. Aujourd’hui, on ne sait pas si la banque va nous suivre. »
Quelques mètres plus loin, un autre agriculteur alsacien, qui a souhaité taire son prénom, exprime ses doutes : « Ça fait seulement 10 ans que j’ai repris l’exploitation familiale et je commence vraiment à me poser des questions. En 2025, j’ai travaillé pour zéro euro. Je suis obligé de faire du service après-vente d’installations de chauffage en parallèle. Des polyactifs chez les agriculteurs, il y en a plein. » Basé à Andolsheim dans le Haut-Rhin, il cultive 55 hectares de soja, vendus à la filière de produits végétaux Alpro.
Cette plante figure aussi parmi les denrées dont l’import depuis l’Amérique du Sud sera facilité. L’exploitant voit plusieurs problèmes à ce traité :
« Pour tenir une qualité suffisante pour l’industrie, il faut que le soja soit propre. Mes produits de désherbage sont ultra-sélectifs mais ils coûtent dix fois plus cher qu’au Brésil ou en Argentine. Et le pire c’est qu’on va importer du soja modifié pour nourrir les bêtes [l’Union européenne l’autorise exclusivement pour le bétail, NDLR]. On ne pourra plus se placer [sur le marché] pour nourrir nos propres animaux. »
Multiplier les cultures ne suffit pas
Marion Ketterer, syndiquée chez les Jeunes agriculteurs du Haut-Rhin, travaille avec ses parents et sa sœur dans une exploitation familiale à Ostheim. Elle aussi produit du soja. « On est vraiment dans le flou avec ce genre de cultures qui sont beaucoup produites en Amérique du sud, s’inquiète-t-elle. On a peur que les prix ou la demande baissent parce qu’il y aura plus et moins cher. » La jeune femme travaille environ 70 heures par semaine, ses journées commencent à 6 ou 7h et finissent à 20 ou 21h. Elle parvient à se dégager un revenu d’environ 1 500 euros par mois :
« Pour se sécuriser, on multiplie les activités. Donc on a aussi des poules pondeuses, plusieurs sortes de céréales… Mais finalement, nous sommes exposés sur presque tout ce qu’on produit. On vend nos œufs à une coopérative à destination de l’industrie pour les produits transformés. Mais si ça se trouve, les entreprises préféreront acheter des œufs moins chers venus d’Amérique du sud… »

Les producteurs et productrices locales peinent à savoir à l’avance ce que le traité avec le Mercosur provoquera précisément. L’Union européenne n’a guère brillé par sa pédagogie. Mais globalement, les exploitants savent qu’une mise en concurrence à l’échelle mondiale des produits agricoles ne favorise pas une agriculture de proximité. C’est un thème qui revient dans toutes les discussions, bien que la majorité des agriculteurs présents suivent la FNSEA qui défend des schémas productivistes.
« Une bonne partie des normes européennes, c’est juste du bon sens, estime Johanna Trau, éleveuse de bovins à Ebersheim, près de Sélestat. Nous on veut respecter le bien-être animal mais on ne peut pas accepter d’être en concurrence avec des produits importés qui ne respectent pas ça, c’est normal. »
Quel prix pour une viande en circuit court ?
Elle élève ses vaches pour leur viande qu’elle vend ensuite directement aux particuliers dans sa ferme. « On est à 17 euros le kilo. Si les supermarchés vendent des produits qui semblent équivalents mais qui sont beaucoup moins chers, forcément ça me pénalisera », analyse t-elle :
« J’ai déjà des gens qui entrent dans la boutique et qui me disent que c’est cher. Tout le monde déclare vouloir de la production locale mais je vois bien que la plupart ne veulent pas mettre le prix. Moi je me dégage très peu de revenus pour l’instant et ce traité Mercosur risque de me compliquer la tâche. »

Inès Lochert a 18 ans. Elle est venue avec la Coordination rurale, tenue à distance du rassemblement de la FNSEA par un cordon de policiers. Tout juste majeure, elle aide dès qu’elle peut dans l’élevage bovin de sa belle famille à Stosswihr. « L’objectif c’est qu’on reprenne l’exploitation avec mon copain », explique t-elle. Encore en formation au lycée agricole d’Obernai, elle reste motivée à s’engager dans cette voie malgré les menaces. « Je ne me pose pas la question, c’est comme ça ce métier, c’est une passion. Mais c’est sûr que ça fait peur le contexte. »

À la FNSEA comme à la Coordination rurale, les jeunes sont présents en nombre aux abords du Parlement. Ils revendiquent un cadre sécurisant pour se lancer, l’inverse du modèle mondialisé pourtant prôné par l’Union européenne, les gouvernements français depuis 70 ans et la FNSEA justement.
Une bonne partie d’entre eux s’apprête à faire la fête pour tenir jusqu’au lendemain. L’idée est de maintenir la pression sur les eurodéputés jusqu’au vote visant à renvoyer l’accord avec les pays du Mercosur devant la Cour de justice de l’Union européenne.


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